AMHERST, JEFFERY, 1er baron AMHERST, officier,
né le 29 janvier 1717 (probablement nouveau style) à Riverhead,
Sevenoaks, Angleterre, décédé le 3 août 1797 à sa résidence appelée
Montreal, près de Sevenoaks.

Jeffery Amherst était le fils de Jeffery Amherst, barrister prospère
dont la famille avait vécu dans le Kent pendant des siècles, et
d’Elizabeth Kerrill. À l’âge de 12 ans, le fils Jeffery devint page de
la maison de Lionel Cranfield Sackville, 1er duc de Dorset, à Knole, sa
grande résidence près de Sevenoaks. Les circonstances qui marquèrent ses
débuts dans l’armée restent quelque peu obscures. On a affirmé
qu’Amherst entra dans le 1st Foot Guards, à titre d’enseigne, en 1731
(alors qu’il n’avait en fait que 14 ans), et une liste d’officiers,
citée dans l’historique de ce régiment, indique qu’il devint enseigne en
novembre 1735. Mais la plus ancienne Army list imprimée, celle de 1740,
ne fait nulle mention de lui en rapport avec les Guards et le donne
comme cornette, par nomination du 19 juillet 1735, dans le régiment de
cavalerie du major général Ligonier, alors en Irlande (Dorset fut
lord-lieutenant d’Irlande de 1730 à 1737 et de 1750 à 1755). Il semble
bien établi qu’en juillet 1740 Ligonier recommanda le cornette Amherst
au grade de lieutenant dans son régiment. Il n’est guère douteux que ses
années de formation à titre d’officier, Amherst les passa non à Londres,
dans les Guards, comme on l’a supposé, mais en Irlande, au sein d’un
régiment de cavalerie de grande classe et sous la surveillance d’un des
meilleurs soldats britanniques de son temps. Dorset et sir John Ligonier
(plus tard lord Ligonier) furent les protecteurs d’Amherst et le mirent
sur la voie de la réussite. Ligonier l’appelait son « cher élève ».
Amherst fit pour la première fois du service actif à titre d’aide de
camp de Ligonier, en Allemagne, pendant la guerre de la Succession
d’Autriche. Il participa aux batailles de Dettingen (République fédérale
d’Allemagne) en 1743 et de Fontenoy (Belgique) en 1745. L’historique du
lst Foot Guards révèle qu’en décembre 1745 il fut promu capitaine dans
ce régiment ; sa commission lui conférait du même coup le grade de
lieutenant-colonel dans l’armée en général. En 1747, le duc de
Cumberland fut nommé commandant en chef des forces alliées en Europe et
fit d’Amherst l’un de ses aides de camp. Celui-ci servit à ce titre à la
bataille de Lawfeld (Laaffelt, Belgique), la même année. Puis il passa
en Angleterre la période de paix qui suivit le traité d’Aix-la-Chapelle,
signé en 1748, et vraisemblablement avec son régiment.
La première responsabilité d’Amherst, pendant la guerre de Sept Ans, fut
de servir à titre de « commissaire » chargé des 8 000 soldats hessois
que la Grande-Bretagne avait pris à sa solde au début de 1756. En
février, il se rendit en Allemagne pour y assumer ses fonctions qui
semblent avoir relevé largement du domaine des finances, niais devant la
possibilité d’une invasion française en Angleterre il rentra au pays,
par prudence, avec une partie des troupes hessoises. Peu après son
retour, il reçut le grade de colonel du 15e d’infanterie. Cette
nomination ne comportait pas le commandement actif du régiment, et il
retourna en Allemagne avec le détachement de Hessois en mars 1757.
Toujours responsable de ces derniers, il prit part à la bataille de
Hastenbeck, le 26 juillet 1757, marquée par la défaite du duc de
Cumberland devant les Français.
En octobre, Ligonier succéda à Cumberland comme commandant en chef ;
cette fonction lui conférait, sous l’autorité de la couronne, le
commandement des forces armées en Grande-Bretagne et une certaine
responsabilité dans l’administration des armées en Amérique, y compris
la nomination des commandants. Lord Loudoun, qui commandait en Amérique,
n’ayant pas attaqué Louisbourg, île Royale (île du Cap-Breton), en 1757,
Ligonier était décidé à prendre cette forteresse en 1758, et il est
évident qu’il vit en son ancien aide de camp, le colonel Amherst,
l’homme capable de mener cette tâche à bien. La nomination de ce dernier
à la tête de l’expédition de Louisbourg était digne de remarque, non pas
uniquement parce qu’Amherst avait fort peu d’ancienneté dans l’armée,
mais parce que, pour autant qu’on puisse voir, toute sa carrière active
s’était déroulée comme officier d’état-major et qu’il n’avait jamais
commandé de troupes devant l’ennemi. Obtenir de George II qu’il
sanctionnât, en faveur d’Amherst, le grade temporaire de « major général
en Amérique » était chose délicate pour laquelle William Pitt,
secrétaire d’État pour le département du Nord, et le duc de Newcastle,
premier ministre, semblent avoir demandé l’aide de la maîtresse du roi,
lady Yarmouth. Le roi accepta finalement, à la fin de 1757. Le grade de
« général de brigade en Amérique », décerné à James Wolfe, l’un des
subalternes assignés au service d’Amherst, fut sanctionné à la même
occasion.
Amherst partit pour l’Amérique le 16 mars 1758. Le voyage fut lent. Pitt
et Ligonier ayant émis des ordres détaillés et donné, en particulier,
instructions que l’expédition contre Louisbourg fit voile avant la fin
de mai, les troupes mises à la disposition d’Amherst étaient parties
avant qu’il ne pût les rejoindre. La flotte comprenant 157 voiles,
navires de guerre et transports quitta Halifax le 28 mai et rencontra
Amherst tout juste à la sortie du port. La flotte, dont le commandant
était le vice-amiral Edward Boscawen, mit à l’ancre dans la baie de Gabarus, à l’ouest de Louisbourg, le 2 juin. Le même jour, Amherst alla
reconnaître le littoral avec deux de ses généraux de brigade, Wolfe et
Charles Lawrence, le troisième, Edward Whitmore, n’étant pas encore
sur les lieux. Avant l’arrivée d’Amherst, on avait projeté de descendre
à l’est de Louisbourg, mais ce dernier décida, plutôt, d’attaquer à
l’ouest. Sa première idée de prendre terre à trois endroits différents
fut abandonnée et il décida d’opérer un seul débarquement, à l’anse de
la Cormorandière (Kennington Cove), en l’accompagnant d’opérations de
divertissement en d’autres endroits. La Cormorandière étant le point de
la côte que les Français avaient retranché le plus fortement, ce choix
était discutable. Amherst semble en être venu à cette décision après
avoir observé que le ressac y était moins violent qu’ailleurs. Le
mauvais temps retarda le débarquement jusqu’au matin du 8 juin. L’élan
et la détermination des troupes d’avant-garde et les qualités de chef de
Wolfe et du major George Scott en particulier assurèrent le succès
d’une opération qui eût pu être désastreuse. Wolfe écrivait après coup :
« Notre débarquement fut pour ainsi dire miraculeux [... ; Je ne
recommanderais pas la baie de Gabarouse [Gabares] pour un débarquement,
surtout de la manière que nous l’avons fait. »
Une fois que son armée eut pris position sur la côte, Amherst commença
les opérations du siège de Louisbourg dans le plus pur style européen.
Elles furent entravées, au début, par le mauvais temps persistant, qui
compliqua le débarquement des canons. Amherst fit de Wolfe le commandant
d’un détachement mobile qui allait être l’élément le plus actif pendant
le siège. Le 12 juin, apprenant que les Français avaient détruit la
batterie Royale, du côté nord du port, et rappelaient à l’intérieur la
plupart des hommes placés aux avant-postes, il donna à Wolfe l’ordre de
contourner le port et d’occuper la pointe à la Croix (Lighthouse Point),
d’où l’on pourrait bombarder la batterie de l’Îlôt et les navires de
l’escadre française ancrés dans le port. On ouvrit le feu le 20, à la
pointe à la Croix. (Il semble que le ressac avait permis de débarquer
les canons à l’est du port, alors que sur la plage principale, à
l’ouest, aucun ne fut mis à terre avant le 18 juin.) Le 26, la batterie
de l’Îlôt ayant été réduite au silence, du moins momentanément, Amherst
demanda à Boscawen de fournir des canons pour remplacer ceux de la
pointe à la Croix, de manière à ce que le détachement de Wolfe pût
revenir, en contournant de nouveau le port et en apportant son
artillerie, et continuer à harceler les navires, tout en « avançant vers
la porte ouest ». À partir de ce moment, Wolfe dirigea l’attaque contre
le flanc intérieur des fortifications principales de la ville. Amherst
prépara ses batteries avec un soin délibéré, construisant péniblement, à
travers un terrain marécageux, un chemin, pour approcher ses canons, et
un épaulement pour le mettre à couvert des projectiles français. Wolfe,
sur la gauche britannique, se servit de ses canons dès le début de
juillet, mais il semble que le gros du tir, assuré par Amherst, ne
commença pas avant le 22. Les fortifications et la ville subirent
aussitôt de sérieux dommages. Amherst note qu’il donna au commandant de
son artillerie, le lieutenant-colonel George Williamson, l’ordre de
diriger ses coups autant que possible contre les fortifications, « de
façon à éviter de détruire les maisons ».
Les relations entre Amherst et Boscawen furent excellentes, et la
collaboration entre l’armée et la marine ne laissa rien à désirer. Comme
l’écrivit Wolfe : « Monsieur Boscawen a donné tout ce que nous pouvions
attendre de lui, et même plus. » (Le contraste est frappant entre ce
commentaire et celui qu’il fera sur la marine, à Québec, l’année
suivante.) Les navires français, dans le port, furent peu à peu mis hors
de combat. L’Aréthuse, frégate audacieusement manœuvrée par Jean
Vauquelin, harcela de son tir le détachement de Wolfe et gêna la
construction de l’épaulement d’Amherst, mais, le 9 juillet, les canons
de Wolfe la touchèrent sérieusement. Le 15, elle sortit du port et fit
voile vers la France. Le 21, trois navires de guerre français furent
brûlés. Il en restait deux, le Prudent et le Bienfaisant. Pendant la
nuit du 25, ils furent, pour citer Wolfe de nouveau, « abordés par les
navires de la flotte [britannique] d’une manière incroyablement
audacieuse et habile, et placés sous le feu des canons et à portée de
fusil des remparts ». On touchait maintenant à la fin. Une brèche avait
été ouverte dans le demi-bastion du Dauphin, sur le flanc de Wolfe, et
un assaut était possible. Le 26 juillet, le gouverneur Augustin de
Boschenry de Drucour s’enquit des conditions d’une reddition. Amherst
et Boscawen répondirent que les membres de la garnison devaient se
constituer prisonniers de guerre et demandèrent une réponse dans
l’heure, faute de quoi la ville serait attaquée par terre et par mer.
Après de pénibles discussions parmi les officiers, Drucour accepta, et
les Britanniques occupèrent Louisbourg le 27 juillet. Les bataillons
français, auxquels on refusa les honneurs de la guerre, livrèrent leurs
armes et leurs drapeaux. Drucour consentit à ce crue les troupes
françaises de l’île Saint-Jean (Île-du-Prince-Édouard) fussent comprises
dans la capitulation.
La conduite du siège par Amherst avait été marquée par ce souci de
perfection et cet esprit de réflexion qui allaient devenir son image de
marque. Wolfe, qui généralement avait du respect pour Amherst, écrivit :
« nos gestes ont été prudents et sans précipitation, du commencement à
la fin, à l’exception du débarquement où il y eut quelque apparence de
témérité ». Le jour où ses troupes entrèrent à Louisbourg, Amherst
écrivit à Pitt : « Si je peux aller à Québec, je le ferai », mais il
n’avait jamais paru bien vraisemblable que Louisbourg et Québec pussent
être attaquées au cours d’un même été. Boscawen jugea la saison trop
avancée et, à la nouvelle du revers essuyé par James Abercromby,
commandant en chef pour l’Amérique, au fort Carillon (Ticonderoga, New
York), le 8 juillet, Amherst décida de se porter à son secours avec cinq
bataillons. Il envoya en même temps des détachements détruire les
établissements français du golfe Saint-Laurent, sous le commandement de
Wolfe, et prendre en charge l’île Saint-Jean, sous la direction de lord
Andrew Rollo. Le colonel Robert Monckton reçut l’ordre d’aller ravager
les habitations de la vallée de la Saint-Jean (Nouveau-Brunswick).
Laissant une garnison à Louisbourg, sous le commandement de Whitmore,
Amherst s’embarqua pour Boston, où les citoyens reconnaissants tentèrent
de saouler jusqu’au dernier de ses hommes, et y réussirent en bonne
partie. Amherst récupéra ses cinq bataillons, les mit en marche vers
Albany, New York, et lui-même alla rejoindre Abercromby au lac Geoge
(lac Saint-Sacrement). L’on convint qu’aucune autre action ne pouvait
être engagée dans ce secteur cette année-là. Amherst retourna à son
propre poste de commandant, à Halifax. Le 9 novembre, il y apprit que la
défaite d’Abercromby avait provoqué le rappel de ce général, tandis que
le succès qu’il avait lui-même obtenu à Louisbourg lui avait mérité le
poste de commandant en chef pour l’Amérique. Il partit alors pour New
York, où il passa l’hiver à faire des plans et des arrangements
logistiques en vue de la campagne de 1759.
Pour Amherst, il était évident qu’il fallait effectuer une double
attaque contre le Canada. Il est nécessaire, écrivait-il, en janvier, à
lord George Sackville, « de frapper au cœur, et il n’y a que deux routes
pour y arriver, l’une en remontant le Saint-Laurent jusqu’à Québec, et
l’autre en passant par Ticonderoga pour atteindre Montréal ; nous devons
prendre les deux à la fois, pour être sûrs de réussir grâce à l’une
d’elles, et, quelle que soit celle qui réussira, l’affaire est dans le
sac ». À Londres, Pitt et Ligonier en étaient déjà arrivés à la même
conclusion, et Wolfe, qui était rentré en Angleterre, fut nommé
commandant de l’expédition qui devait remonter le Saint-Laurent. Bien
que subordonné, officiellement, à Amherst, le commandement de Wolfe
allait être en pratique indépendant, vu l’impossibilité virtuelle de
communiquer avec le commandant en chef. Le 29 décembre 1758, Pitt
adressa à Amherst des ordres détaillés. On y consacrait beaucoup
d’attention à l’entreprise de Wolfe et aux mesures à prendre pour sa
préparation. On ordonnait aussi à Amherst d’envahir le Canada à partir
du sud, avec une armée de soldats réguliers et de coloniaux, « par la
route de Crown Point [fort Saint-Frédéric] ou de La Galette [Ogdensburg,
New York, à la tête des rapides du Saint-Laurent], ou par les deux,
selon, précisait-on, ce que vous jugerez pouvoir faire, de marcher, si
possible, sur Montréal ou sur Québec, ou sur les deux dites places
successivement, et de les attaquer », soit dans une opération unique,
soit avec des effectifs séparés, selon ce qui lui paraîtrait convenir le
mieux. On attirait son attention sur l’importance de rétablir le port d’Oswego
(ou Chouaguen ; aujourd’hui Oswego, New York), et de s’emparer du fort
Niagara (près de Youngstown, New York). Avant même que ces ordres ne lui
fussent parvenus, Amherst, déjà, « mettait tout au point pour une
fructueuse campagne ». « Je ne peux pas attendre plus longtemps des
ordres d’Angleterre, écrivait-il à Sackville ; si j’attends, je n’aurai
pas le temps de préparer les choses nécessaires ; cela sera coûteux,
mais j’espère ainsi acheter ce pays. » Il s’occupa lui-même d’obtenir
des diverses colonies les troupes provinciales que Pitt leur avait
demandées, et, avec cet objectif en tête, il fit en avril 1759 une brève
visite à Philadelphie, tentant vainement d’obtenir la collaboration de
l’Assemblée de la Pennsylvanie. Le 3 mai, il était à Albany, se
préparant à se mettre en campagne.
Amherst avait réussi à mobiliser quelque 16 000 hommes, tant de l’armée
régulière que des troupes provinciales. Cinq mille d’entre eux furent
confiés au général de brigade John Prideaux, pour mener à bien les
opérations relatives à Oswego et au fort Niagara ; le reste, sous les
ordres d’Amherst lui-même, allait être affecté à l’invasion du Canada
par la route du lac Champlain. Le 21 juin, il arriva à la tête du lac
George avec une grande partie de son armée. Sa progression, à partir de
là, allait dépendre des moyens de transport par eau et d’une puissance
navale suffisante pour avoir raison des bateaux de guerre français sur
le lac Champlain. Un grand nombre d’embarcations avaient été préparées,
qui furent traînées par voie de terre, du haut de l’Hudson au lac
George, « les barques sur des chariots et les baleinières sur les
épaules des hommes, 15 pour chaque embarcation ». Le 21 juillet, l’armée
traversa le lac à bord des embarcations disposées en colonnes ; le
lendemain, elle prit terre non loin du fort Carillon. Le commandant
français, François-Charles de Bourlamaque, retira du fort le gros de
ses troupes, n’y laissant qu’une petite garnison ; on ne tenta
aucunement de défendre les lignes avancées qui avaient eu raison d’Abercromby.
Amherst commença un siège en forme, mais, le 26 juillet, les Français
firent retraite par eau, après avoir fait sauter le fort. Les
embarcations britanniques furent traînées le long des chutes, en amont
de Carillon, et lancées sur le lac Champlain. Le 4 août, l’armée remonta
le bras étroit situé au sud du lac jusqu’au fort Saint-Frédéric et
découvrit que Bourlamaque avait fait sauter le poste et s’était retiré à
l’île aux Noix, dans la rivière Richelieu. Amherst, qui semble avoir été
fasciné par la situation de Crown Point, y commença la construction
d’une véritable forteresse (dont les fossés, creusés à même le roc
solide, se voient encore). « C’est un grand poste de gagné, écrit-il,
qui assure entièrement tout l’arrière-pays [du côté sud], et le site
comme la terre environnante est ce que j’ai vu de mieux. » Mais la
forteresse n’avait guère de valeur dans les circonstances, alors que les
Français venaient de perdre l’initiative en Amérique du Nord. Des
renseignements voulant que Bourlamaque eût quatre navires armés à
l’extrémité nord du lac Champlain amenèrent Amherst, en septembre, à
donner plus d’ampleur à son projet d’une flottille de son cru. Son
adjoint pour les questions navales, le capitaine Joshua Loring,
construisait déjà un brick ; dès lors, un grand radeau, capable de
porter de lourds canons, fut mis en chantier. Une tentative pour brûler
un navire français neuf à l’île aux Noix échoua, et on décida de
construire un sloop de 16 canons, dès que le brick serait terminé. La
réalisation de ce programme de construction fut ralentie par les pannes
répétées du seul moulin à scier disponible. Finalement, le 11 octobre,
l’imposante formation des embarcations qui portaient l’armée d’Amherst
s’ébranla avec, en tête, le radeau Ligonier. Loring, avec le brick Duke
of Cumberland et le sloop Boscawen, partit à la recherche des navires
ennemis ; le 13, le commandant français, Joannis-Galand d’Olabaratz,
saborda deux de ses navires, pour éviter qu’ils fussent pris, et échoua
le troisième. Or, le 18, Amherst apprit la chute de Québec, survenue un
mois plus tôt. Il écrivit dans son journal : « Cela va naturellement
amener Monsieur de Vaudreuil [Rigaud] et toute l’armée à Montréal, de
sorte que je vais abandonner les opérations projetées et retourner à
Crown Point. » C’est sur cette note assez peu glorieuse que se termina,
cette année-là, sa campagne.
Certes, l’importance décisive de la suprématie navale sur le lac
Champlain est hors de doute, et la longue entreprise de la construction
de bateaux fut de toute évidence la raison pour laquelle Amherst
n’obtint pas de meilleurs résultats. Néanmoins, on se défend mal de
l’impression qu’Amherst, au cours du long été de 1759, négligea quelque
peu ce qui aurait dû être son objectif principal : appuyer les
opérations de Wolfe à Québec. La prise du fort Niagara – réalisée le 25
juillet par sir William Johnson, après que Prideaux eut été tué – amena
immédiatement Montcalm à affaiblir son armée à Québec par l’envoi de
troupes dans l’Ouest. Les démarches prudentes et pondérées d’Amherst,
quant à elles, n’eurent pas semblable effet. Eût-il fait preuve de plus
d’énergie et de plus d’efficacité face à l’imprévu, la guerre au Canada
eût bien pu se terminer en 1759. Dans les circonstances, une autre
campagne d’un an était nécessaire.
Selon les ordres de Pitt pour l’année 1760, « le grand et essentiel
objectif » était la prise de Montréal, et Amherst reçut instructions
d’envahir le Canada. Pitt avait ajouté : « de la manière que vous
jugerez, d’après votre connaissance des régions où la guerre doit être
portée et d’après les circonstances fortuites que nous ne pouvons
connaître ici, être la plus expédiente ». Il opta pour une attaque
convergente à trois volets : James Murray remontant le Saint-Laurent
avec la garnison de Québec, le général de brigade William Haviland
remontant par le lac Champlain à partir de Crown Point, et lui-même
descendant le Saint-Laurent à partir du lac Ontario. Les Français
devraient alors diviser leurs effectifs déjà limités et se verraient
couper toute possibilité d’une retraite vers l’intérieur du pays, comme
ils l’avaient fait après la bataille des plaines d’Abraham. De nouveau,
de grands effectifs furent requis des colonies. L’armée d’Amherst, forte
de plus de 10 000 hommes, était de loin la plus nombreuse. Comme en
1759, l’hiver et le printemps furent consacrés à dresser des plans et à
préparer le matériel. Des barques et des baleinières furent construites
en grand nombre. L’arrivée tardive des troupes provinciales, qui
fournissaient la main-d’œuvre nécessaire au déplacement des embarcations
et du matériel, retarda l’ouverture de la campagne, mais, à partir de la
mi-mai, des provisions montèrent en grandes quantités, par les voies
d’eau et les portages, jusqu’au lac Champlain et à la base avancée
d’Amherst, à Oswego.
Amherst arriva à Oswego le 9 juillet et, le 14, deux senaux armés,
construits par Loring à Niagara au cours de l’hiver, furent envoyés vers
l’est, dans l’espoir qu’ils pussent s’emparer de deux navires français
construits de la même manière. Le 10 août, Amherst embarqua son armée et
commença sa descente vers Montréal. Après la prise du navire français l’Outaouaise,
le 17, par des « galères à rames » montées par des hommes de
l’artillerie royale sous les ordres du colonel Williamson, le seul
obstacle dressé de main d’homme qui pût empêcher la progression de
l’armée était le fort Lévis (à l’est de Prescott, Ontario), situé sur
une île à la tête des rapides. Amherst l’assiégea en bonne et due forme,
débarquant son artillerie pour le canonner. Le capitaine Pierre Pouchot,
le commandant français, se défendit résolument, mais le fort fut forcé
de se rendre, le 25 août. La descente vers Montréal, dès lors, se
continua. Amherst perdit 84 hommes qui se noyèrent dans les rapides, le
4 septembre ; par contre, aucun obstacle humain ne pouvait plus
l’arrêter. Le 6, son armée prit terre à Lachine, dans l’île de Montréal,
et campa devant la ville. Haviland, qui avait occupé l’île aux Noix le
28 août, était maintenant sur la rive sud du Saint-Laurent, en face de
Montréal ; Murray, après avoir remonté le fleuve sans rencontrer de
résistance sérieuse, avait pris position tout juste en aval de la ville.
Amherst écrivit : « Je crois que jamais trois armées, partant de lieux
différents et très distants les uns des autres, se rejoignirent au point
de rencontre, comme prévu, mieux que nous ne le fîmes. » Cela était
frappant, mais on doit dire que la précision de la jonction tenait
quelque peu du hasard.
Les défenseurs français de Montréal étaient dans une situation
impossible. Les milices canadiennes avaient pour ainsi dire toutes
déserté, et l’armée dont disposaient Vaudreuil et Lévis était réduite à
un peu plus de 2 000 hommes tandis que les effectifs britanniques
s’élevaient à 17 000 hommes. Vaudreuil demanda une trêve, en attendant
des nouvelles d’Europe. Amherst « dit qu’il était venu prendre le Canada
et qu’il n’avait pas l’intention de se contenter de moins ». Comme à
Louisbourg, il refusa aux Français les honneurs de la guerre, sous
prétexte des atrocités commises par les Indiens alliés. Les bataillons
français brûlèrent leurs drapeaux plutôt que de les livrer. Montréal, et
le Canada tout entier avec elle, capitula entre les mains d’Amherst le 8
septembre 1760. Le général vainqueur visita Québec et ses champs de
bataille déjà renommés, avant de retourner à son quartier général, à New
York.
Bien que les combats contre la France en Amérique du Nord fussent pour
ainsi dire terminés, la guerre ne l’était pas. Amherst, à titre de
commandant en chef, eut à voir à l’organisation des expéditions contre
la Dominique et la Martinique en 1761, et, en 1762, il envoya un
contingent prendre part à l’attaque contre La Havane, à Cuba. En août
1762, il dépêcha son frère cadet, William, à la tête d’un détachement
rassemblé à la hâte, pour reprendre St John’s, Terre-Neuve, aux Français
commandés par Charles-Henri-Louis d’Arsac de Ternay. L’annonce de la
paix survenue en Europe arriva au début de 1763. Mais, presque aussitôt,
Amherst commença de recevoir de l’Ouest des rapports faisant état
d’attaques perpétrées par des Indiens. C’étaient les premières
manifestations du soulèvement de Pondiac.
L’aversion et le mépris d’Amherst envers les Indiens se reflètent
amplement dans ses journaux et dans sa correspondance, bien qu’on puisse
douter qu’il eût été en cela plus fanatique que le fonctionnaire moyen
de son temps. Dès la fin des hostilités ouvertes avec la France, il
avait commencé à économiser sur les présents destinés aux tribus, bien
que des gens plus familiers avec le problème (et en particulier sir
William Johnson) crussent plus sage de maintenir une politique de
générosité. Amherst écrivit à Johnson qu’il ne croyait pas à « l’achat
de la bonne conduite, soit des Indiens, soit de quiconque » ; « quand
des hommes de quelque race qu’ils soient se conduisent mal, ils doivent
être punis, mais non pas subornés ». Commandant en chef, Amherst était
responsable de la politique relative aux Indiens, et son attitude a sans
doute contribué au soulèvement de 1763. Il mit du temps à croire que ces
troubles pouvaient être vraiment sérieux ; par ailleurs, il
sous-estimait la capacité des Indiens de faire la guerre. Il n’existe
aucune preuve, cependant, que ces idées aient retardé d’une façon ou
d’une autre les mesures à prendre relativement au soulèvement. Dès qu’il
eut vent de rapports sur l’existence de « mauvais desseins » au sein des
tribus, il dépêcha les maigres effectifs de l’armée régulière, dont il
disposait dans l’est, en direction des régions menacées ; et, quand il
apprit, le 21 juin, le blocus de Détroit par Pondiac [V. Henry Gladwin],
il écrivit : « Ayant pris toutes les mesures dont je suis capable, je
n’avais rien d’autre à faire à la réception de cette nouvelle. » II fit,
toutefois, au colonel Henry Bouquet la « détestable suggestion » (selon
le mot de Francis Parkman) que la variole pourrait être propagée parmi
les Indiens dissidents. Bouquet offrit allégrement de tenter de les
contaminer au moyen de couvertures, et peut-être, sur ses ordres, une
tentative en ce sens a-t-elle été faite au moyen de couvertures et de
mouchoirs infectés. Au début d’août, le détachement de Bouquet, qui se
portait au secours du fort Pitt (Pittsburgh, Pennsylvanie), infligea une
grave défaite aux Indiens, à Bushy Run. Amherst avait songé à passer
lui-même à l’action en 1764, mais en fait il s’embarqua pour
l’Angleterre, en novembre 1763, après avoir passé plus de cinq ails en
Amérique du Nord. Au mois de février suivant, il écrivait à un ami : «
Je peux vous dire, pour votre gouverne seulement, que je n’ai aucunement
l’intention de retourner en Amérique. » Et, malgré les nombreuses
occasions qui s’offrirent à lui, il ne retourna jamais sur le continent
où il s’était fait un nom.
Ses succès en Amérique avaient valu à Amherst des honneurs, bien qu’ils
ne fussent pas extravagants, compte tenu des normes du temps. En
septembre 1759, il avait été fait gouverneur de la Virginie. En réalité,
il ne devait jamais assumer cette fonction, et il était bien entendu
qu’il s’agissait là d’une pure sinécure, qui lui rapportait £1 500 par
an. Sa nomination comme commandant en chef pour l’Amérique lui conférait
de surcroît la charge de colonel en chef des Royal Americans (60e
d’infanterie), qui venait s’ajouter à celle de colonel du 151
d’infanterie, qu’il conserva. Il fut nommé major général en titre en
1759 et lieutenant général en 1761. En cette dernière année, il fut fait
chevalier de l’ordre du Bain. Après la mort de son frère aîné,
Sackville, en 1763, il se fit construire une nouvelle maison de
campagne, qu’il nomma Montréal, sur les terres de sa famille, à
Sevenoaks. Il ne semble pas avoir été employé activement par l’armée à
cette époque, mais il refusa successivement les fonctions de maître
général du Board of Ordnance en Irlande et le commandement de l’armée
qui y était stationnée. En 1768, l’insatisfaction croissante des
colonies amena le roi George III à la conclusion qu’il devait y avoir un
gouverneur actif en Virginie, et Amherst se vit proposer ou de s’y
rendre ou de démissionner, contre le versement d’une gratification
annuelle. Il s’offensa de cette offre, plutôt sans raison à ce qu’il
semble, et se démit de ses charges de colonel. Il fut peu après renommé
à ces mêmes charges, étant affecté au 3e d’infanterie, plus lucratif, au
lieu du 151, mais la fêlure survenue dans ses relations avec le roi ne
se ressouda que lorsqu’il fut fait gouverneur de Guernesey en 1770 et
lieutenant général du Board of Ordnance en 1772. En l’absence d’un
commandant en chef, ce dernier poste semble avoir fait de lui, en
pratique, le principal conseiller militaire du roi.
En 1769, on conseilla à Amherst d’essayer d’obtenir une concession à
même les biens des jésuites du Canada. La Compagnie de Jésus avait été
supprimée en France au cours des années 1762–1764 et elle se trouva dans
un état de grande incertitude au Canada jusqu’en 1775, année où elle fut
finalement supprimée là aussi, ses biens étant dévolus à la couronne.
Amherst avait demandé une concession en 1769 et, en 1770, un décret
ordonna la préparation des titres nécessaires. Toutefois, aucune mesure
ne fut adoptée, faute, apparemment, d’une description précise des biens
visés. Amherst, de temps en temps, souleva de nouveau la question, et,
en 1787, le gouverneur du Canada, lord Dorchester [Carleton], reçut
instructions de faire une étude approfondie des titres légaux de ces
terres. Cela provoqua certaines réactions, les habitants de la colonie,
tant francophones qu’anglophones, faisant valoir que ces biens devaient
être consacrés au soutien des établissements d’enseignement. L’affaire
resta en suspens. Mais, parce qu’il semblait qu’un engagement avait été
pris envers Amherst, le parlement britannique autorisa en 1803, après sa
mort, le versement annuel d’une somme de £3 000 à ses héritiers en
remplacement des terres qu’il n’avait jamais reçues.
En janvier 1775, le roi pressa Amherst d’aller prendre le commandement
en Amérique, où la guerre avec les colonies paraissait imminente. Il
refusa, pour des raisons qu’on ne connaît pas précisément. L’année
suivante, il fut élevé à la pairie, avec le titre de baron Amherst of
Holmesdale. En 1778, sous la pression de ses ministres, le roi demanda
de nouveau à Amherst de prendre le commandement en Amérique, et de
nouveau celui-ci refusa. À la fin de cette même année, il fut
effectivement nommé commandant en chef, bien qu’il semble que son titre
réel fût celui de général d’état-major. En juin 1780, il eut à restaurer
l’ordre à Londres, quand la ville fut dévastée par les émeutes suscitées
par lord George Gordon. Il fut démis de son commandement à la
dissolution du ministère de lord North, en 1782. Au début de 1793, la
guerre avec la France étant sur le point d’éclater, Amherst fut rappelé,
malgré ses 76 ans, et nommé commandant en chef, avec droit de siéger au
cabinet. Il se retira de nouveau deux ans plus tard, remplacé par le duc
d’York. Promu maréchal le 30 juillet 1796, il mourut le 3 août 1797 et
fut inhumé dans l’église paroissiale de Sevenoaks.
En mai 1753, Amherst avait épousé sa cousine au second degré, Jane
Dalison. Ils n’eurent pas d’enfant. Jane semble avoir eu des tendances à
la névrose, et Amherst n’était probablement pas le mari idéal. Le fait
qu’il avait un fils illégitime, né, semble-t-il, peu avant son mariage,
d’une femme dont l’identité n’est pas connue avec certitude, contribua
peut-être à les éloigner l’un de l’autre. Ce fils, également appelé
Jeffery Amherst, atteignit le grade de major général et mourut en 1815,
semble-t-il. En 1760, Amherst dit à Pitt que, en traversant
l’Angleterre, en route pour Louisbourg, il avait « fait la promesse »
qu’aucun motif ne le garderait de son gré en Amérique une fois la guerre
finie. Cette promesse, cela est évident, avait été faite à sa femme.
Toutefois, à son retour, en 1763, la dépression de Jane avait tourné au
dérangement de l’esprit, et elle mourut en 1765. Amherst se remaria deux
ans plus tard avec Elizabeth, fille du général George Cary. Cette union
fut également stérile. L’héritier d’ Amherst fut son neveu, William Pitt
Amherst, fils de son frère William. En 1788, après la mort de William,
Amherst obtint de la couronne le titre de baron Amherst of Montréal,
dans le Kent, avec droit de succession pour son neveu. William Pitt
Amherst, en conséquence, hérita de ce titre. Au cours de sa carrière
comme fonctionnaire, il fut pendant un certain temps gouverneur général
de l’Inde ; nommé gouverneur du Canada en 1835, il n’assuma jamais cette
responsabilité par suite de la chute du ministère.
Jeffery Amherst fit faire son portrait à plusieurs reprises. Les deux
que peignit sir Joshua Reynolds, l’un avec les rapides du Saint-Laurent
en arrière-plan, l’autre, plus classique, qui se trouve à la Galerie
nationale du Canada, et le portrait exécuté par Thomas Gainsborough,
conservé à la National Portrait Gallery of Great Britain, ont été
souvent reproduits. Son aspect correspond bien à la description que fit
de lui sir Nathaniel William Wraxall : « Il avait des manières sévères
compassées et froides. »
Amherst avait un dossier sans faille comme commandant ; mais c’était un
soldat solide plutôt que brillant. Il ne dirigea jamais une bataille ;
le siège fructueux qu’il fit à Louisbourg est ce qui s’en rapproche le
plus. Sa manière était lente et lourde, comme le démontre pleinement sa
campagne de 1759. Mais il savait préparer la victoire, ne laissant rien
au hasard dans les domaines du ravitaillement et du transport, et c’est
cette minutie qu’il fallait surtout dans les guerres d’Amérique. Sir
John William Fortescue a dit de lui : « Il fut le plus grand
administrateur militaire produit par l’Angleterre depuis la mort de
Marlborough, et il l’est demeuré jusqu’à l’arrivée de Wellington. » Nous
pouvons bien faire nôtre ce jugement.
C. P. Stacey
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