LE LOUTRE,
JEAN-LOUIS (il signait LeLoutre), prêtre, spiritain et missionnaire, né
le 26 septembre 1709 dans la paroisse Saint-Matthieu de Morlaix, France,
fils de Jean-Maurice Le Loutre Després, papetier et membre de la
bourgeoisie locale, et de Catherine Huet, fille d’un papetier, décédé le
30 septembre 1772 dans la paroisse Saint-Léonard de Nantes, France.

En 1730,
Jean-Louis Le Loutre, orphelin de père et de mère, entra au séminaire du
Saint-Esprit à Paris. Sa formation complétée, il passa au séminaire des
Missions étrangères en mars 1737, dans le but de servir l’Église en pays
étranger. Aussitôt ordonné, il s’embarqua pour l’Acadie et on le
retrouve à Louisbourg, île Royale (île du Cap-Breton), à l’automne de la
même année. Le Loutre devait remplacer l’abbé Claude de La Vernède de
Saint-Poncy. curé d’Annapolis Royal, Nouvelle-Écosse, dont les relations
avec le gouverneur britannique. Lawrence Armstrong, étaient tendues [V.
Claude-Jean-Baptiste Chauvreulx]. Cependant. lorsque Le Loutre foula le
sol du continent américain pour la première fois, les difficultés entre
Saint-Poncy et Armstrong s’étaient aplanies et le gouverneur avait
accepté que l’ecclésiastique garde sa cure. Pierre Maillard,
missionnaire à l’île Royale, en profita pour demander aux autorités
françaises que Le Loutre remplace l’abbé de Saint-Vincent, missionnaire
chez les Micmacs, et qu’il s’installe à la mission de Shubénacadie, sur
la rivière du même nom, à 12 lieues de Cobequid (près de Truro,
Nouvelle-Écosse). Avant de rejoindre ses ouailles, le missionnaire passa
quelques mois à Maligouèche (Malagawatch), sur l’île Royale, afin
d’apprendre la langue des Micmacs. Maillard le décrivit comme un
missionnaire zélé et un étudiant très appliqué, bien que Le Loutre
trouvât difficile l’apprentissage de cette langue sans grammaire ni
dictionnaire.
Le 22
septembre 1738, Le Loutre quittait l’île Royale pour la mission de
Shubénacadie, vaste territoire s’étendant depuis le cap de Sable jusqu’à
la baie de Chédabouctou au nord et à l’actuel détroit de Northumberland
à l’ouest. Outre les Indiens, Le Loutre devait desservir les postes
français de Cobequid et de Tatamagouche – il y sera remplacé par l’abbé
Jacques Girard en 1742 – et il s’occupa indirectement des Acadiens de la
côte orientale de la Nouvelle-Écosse. Dès son arrivée, en collaboration
avec les autorités de Louisbourg, il entreprit la construction de
chapelles pour les Indiens. Même si ses rapports avec Armstrong furent
d’abord tendus – le gouverneur avait protesté parce que Le Loutre ne
s’était pas présenté à Annapolis Royal – dans l’ensemble, ses relations
avec les autorités britanniques demeurèrent cordiales jusqu’en 1744.
Avec la
déclaration de la guerre entre la France et la Grande-Bretagne, cette
année-là, les autorités françaises distinguèrent, en Acadie, les
missionnaires qui desservaient des paroisses peuplées de Français et
ceux qui exerçaient leur apostolat auprès des Indiens. Aux premiers, on
conseilla d’adopter la neutralité – tout au moins en apparence – afin
d’éviter l’expulsion, tandis qu’aux autres on recommanda d’appuyer les
vues du gouverneur de Louisbourg et d’engager les indigènes à faire,
chez les Britanniques, toutes les incursions que les autorités
militaires jugeraient nécessaires. Deux événements majeurs
caractérisèrent cette période : le siège des Français à Annapolis Royal
en 1744, sous le commandement de François Du Pont Duvivier, et, deux ans
plus tard, l’arrivée en Acadie de l’escadre française commandée par le
duc d’Anville [La Rochefoucauld]. Contrairement au dire de plusieurs
historiens, l’abbé Maillard accompagna l’expédition de Duvivier. Sa
présence n’exclut toutefois pas pour autant celle de Le Loutre. De
Canseau (Canso), Duvivier envoya en diligence une lettre à Le Loutre lui
demandant de faire surveiller la route entre Annapolis Royal et les
Mines, où ils devaient se rejoindre. Duvivier rapporta que la présence
de Le Loutre s’avéra précieuse durant le siège d’Annapolis Royal en
septembre.

En juin 1745,
moins d’un an après l’échec du siège d’Annapolis Royal, Louisbourg tomba
aux mains des forces anglo-américaines. Les nouveaux maîtres de l’île
Royale tentèrent de s’emparer du missionnaire. Peter Warren et William Pepperrell invitèrent effectivement Le Loutre à se rendre à Louisbourg,
à défaut de quoi sa vie était en danger ; Le Loutre préféra aller au
Canada consulter les autorités. Arrivé à Québec le 14 septembre,
accompagné de cinq Micmacs, il en repartit sept jours plus tard avec des
ordres précis faisant de lui un chef, car désormais le gouvernement
français ne pouvait diriger les Indiens de l’ Acadie que par son
intermédiaire. Il devait aussi surveiller les communications entre les
Acadiens et la garnison britannique d’Annapolis Royal et, pour ce faire,
il hiverna avec ses Micmacs près des Mines. Louisbourg aux mains des
ennemis, Le Loutre devenait l’intermédiaire entre les colons et les
expéditions terrestres et maritimes, et les autorités l’avaient chargé
d’accueillir à la baie de Chibouctou (le havre de Halifax) l’escadre
commandée par le duc d’Anville que la France devait envoyer l’année
suivante dans le but de reconquérir l’Acadie. Il était le seul à
connaître les signaux servant à identifier les navires de la flotte
française, à part Maurice de La Corne, missionnaire à Miramichi
(Nouveau-Brunswick), pressenti comme remplaçant éventuel de Le Loutre –
les Britanniques ayant mis sa tête à prix. Le Loutre devait coordonner
les activités de la force navale avec celles de l’armée de
Jean-Baptiste-Nicolas-Roch de Ramezay, envoyée en Acadie par les
autorités de Québec au début de juin 1746. Ramezay et son armée
arrivèrent à Beaubassin (près d’Amherst, Nouvelle-Écosse), en juillet,
alors que seulement deux frégates de l’escadre française étaient rendues
dans la baie de Chibouctou. Sans avoir consulté les capitaines de ces
deux navires, Le Loutre proposa à Ramezay d’attaquer Annapolis Royal
sans attendre le reste de la flotte, mais sa suggestion n’eut pas de
suite. En septembre, l’escadre arriva enfin, mais diminuée, car
plusieurs navires avaient été coulés ou abîmés par des tempêtes et les
équipages décimés et affaiblis par la maladie. Quant aux deux navires
arrivés en juin, ils avaient pris le chemin du retour devant le retard
de la flotte. Après la mort de d’ Anville et la tentative de suicide de
Constantin-Louis d’Estourmel, La Jonquière [Taffanel] devint commandant
de l’escadre. Ramezay et Le Loutre se rendirent à Annapolis Royal, au
rendez-vous avec la force navale, mais en vain ; l’escadre dut rentrer
en France et Le Loutre en profita pour s’embarquer sur la Sirène.
Durant ce
séjour en sol natal, le missionnaire s’occupa de l’avancement de son
frère et du sort des religieuses de Louisbourg qui avaient été déportées
en France après la chute de la forteresse [V. Marie-Marguerite-Daniel
Arnaud, dite Saint-Arsène], et se fit octroyer des gratifications ainsi
qu’une pension de 800 », soustraite des bénéfices du diocèse de Lavaur,
grâce à l’intermédiaire de l’abbé de l’Isle-Dieu, vicaire général de
l’évêque de Québec à Paris. En 1749, le missionnaire revint en Acadie
sur la Chabanne, en compagnie de Charles Des Herbiers de La Ralière,
nouveau gouverneur de l’île Royale rendue à la France l’année précédente
par le traité d’Aix-la-Chapelle. Auparavant, il avait tenté par deux
fois de revenir mais s’était retrouvé à chaque occasion dans des prisons
britanniques d’où il fut libéré, ayant réussi à cacher son identité ; il
avait utilisé les noms de Rosanvern et de Huet.
Depuis le
départ de Le Loutre, la situation avait passablement changé en Acadie :
Louisbourg était de nouveau française tandis que les Britanniques
venaient de fonder Halifax. Le missionnaire reçut du ministère de la
Marine l’ordre d’établir son quartier général non pas à Shubénacadie,
trop près des autorités de Halifax qui réclamaient la tête du
missionnaire, mais à Pointe-à-Beauséjour (près de Sackville,
Nouveau-Brunswick). Les Français prétendaient que cet endroit était hors
de l’ancienne Acadie, cédée à la Grande-Bretagne par le traité d’
Utrecht en 1713, alors que les Britanniques affirmaient que celle-ci
s’étendait jusqu’à la baie des Chaleurs. C’est dans ce territoire, aux
frontières mal délimitées, où chacun des deux pays réclamait à l’autre
des concessions territoriales, que devait se poursuivre la carrière de
Le Loutre. Pendant que les commissaires chargés de régler la question
des frontières discutaient à Paris, les Français adoptèrent une ligne de
conduite visant à renforcer leurs prétentions sur la région située au
nord de la Missaguash et sur l’île Saint-Jean (Île-du-Prince-Édouard) en
utilisant les Indiens pour harceler les Britanniques et restreindre le
nombre de leurs établissements, et en essayant de persuader le plus
d’Acadiens possible de quitter le territoire ennemi pour s’installer
dans la région sous domination française.
Le
missionnaire révéla sa pensée, quant à l’utilisation des Indiens, dans
une lettre au ministre de la Marine datée du 29 juillet 1749 : « comme
on ne peut s’opposer ouvertement aux entreprises des anglois, je pense
qu’on ne peut mieux faire que d’exciter les Sauvages à continuer de
faire la guerre aux anglois, mon dessein est d’engager les Sauvages de
faire dire aux anglois qu’ils ne souffriront pas que l’on fasse de
nouveaux établissemens dans l’Acadie [...] je feray mon possible de
faire paraître aux anglois que ce dessein vient des Sauvages et que je
n’y suis pour rien ». Ces attaques indiennes amenèrent Edward
Cornwallis, gouverneur de la Nouvel-Écosse, à jurer la perte de Le
Loutre, le décrivant en octobre 1749 comme « un bon à rien un scélérat
comme il y en eut jamais ». Cornwallis tenta de le capturer mort ou vif
en promettant une récompense de £50. En 1750, les tensions s’aggravèrent
en Acadie avec le meurtre d’Edward How, officier de milice du fort
Lawrence, tué sur les bords de la Missaguash après une séance de
négociations, sous la protection d’un drapeau parlementaire. Un certain
nombre d’historiens ont accusé Le Loutre d’être l’instigateur de ce
meurtre, mais il n’existe aucune preuve sûre à cet effet. Louis-Léonard
Au-Masson de Courville, James Johnstone, Jacques Prevost de La Croix, La
Jonquière, Pierre Maillard et La Vallière (probablement Louis Leneuf de
La Vallière) ont décrit cet événement. Pour certains, Le Loutre aurait
tramé le meurtre, mais leurs versions sont contradictoires. Sauf La
Vallière, aucun de ces auteurs n’était présent sur la scène du crime, et
certaines de ces relations furent écrites quelques années après
l’événement. Il semble que le missionnaire doive porter une certaine
responsabilité pour ce crime en tant qu’agent reconnu de la politique
française, cherchant constamment à identifier dans l’esprit des Indiens
les intérêts du catholicisme à ceux de l’État. Car ce meurtre s’avéra un
acte d’hostilité de la part des Micmacs contre les autorités
protestantes de Halifax et celles-ci y virent évidemment la complicité
de Le Loutre et de Pierre-Roch de Saint-Ours Deschaillons, commandant à
Beauséjour. Si ces derniers ne conspirèrent pas carrément, ils
assistèrent en témoins passifs à ce crime.
Quant aux
Acadiens, le missionnaire les croyait prêts à abandonner leurs terres et
même à prendre les armes contre les Britanniques plutôt que de signer un
serment d’allégeance inconditionnel au roi George II. Cependant, les
Acadiens n’étaient peut-être pas aussi déterminés à émigrer que voulait
bien le prétendre Le Loutre. Depuis 1713, ils s’étaient toujours
accommodés du régime britannique, et il leur était difficile de laisser
des terres fertiles, qu’ils avaient défrichées, pour aller s’établir sur
le territoire français sans être assurés qu’il ne deviendrait pas, tôt
ou tard, possession britannique. Le Loutre leur promit, au nom du
gouvernement français, de les établir et de les nourrir pendant trois
ans, et même de les indemniser de leurs pertes. Les habitants ne se
laissaient pas convaincre facilement et le missionnaire employa,
semble-t-il, des moyens discutables – les menaçant, entre autres, de
représailles de la part des Indiens – pour les obliger à émigrer. Les
Acadiens qui déménagèrent de gré ou de force se trouvèrent dans une
situation peu enviable. Tant sur l’île Saint-Jean qu’aux environs du
fort Beauséjour, il était difficile de produire suffisamment de
nourriture pour répondre aux besoins des nouveaux arrivants. La
correspondance de Le Loutre, de Des Herbiers et du gouverneur de la
Nouvelle-France, La Jonquière, fait quotidiennement mention des
problèmes d’approvisionnement en Acadie. Au printemps de 1751, le
missionnaire décrivait la situation : les navires de ravitaillement
n’étaient pas parvenus à la baie Verte, la consommation était plus
importante que prévu, les habitants étaient à la veille de manquer de
viande et n’avaient jamais reçu une seule goutte de vin. Le Loutre se
vit contraint de détourner certains présents destinés aux Micmacs en
faveur des Acadiens et de la garnison du fort Beauséjour. La situation,
à l’île Saint-Jean, était aussi des plus désespérées et, face à ces
problèmes, les Acadiens manifestèrent le désir de retourner à leurs
anciennes possessions. Le missionnaire accusa François-Marie de Goutin,
garde-magasin et subdélégué du commissaire ordonnateur à l’île
Saint-Jean, d’avoir laissé les habitants mourir de faim alors que les
magasins regorgeaient de vivres. Après avoir demandé aux autorités de
Louisbourg de remédier à la mauvaise administration de l’île Saint-Jean,
Le Loutre se plaignit du commandant et du garde-magasin de Baie-Verte
(Nouveau-Brunswick). En août 1752, il se rendit à Québec rencontrer
l’intendant Bigot et le gouverneur Duquesne mais, insatisfait des
résultats de ses démarches, il revint en Acadie, confia ses Micmacs à
l’abbé Jean Manach et traversa l’Atlantique.
À la fin de
décembre 1752, Le Loutre arrivait en France et, sitôt dans la métropole,
il sollicita une audience à la cour. Rouillé, ministre de la Marine, le
reçut le 15 janvier. Même si ce dernier et surtout l’abbé de l’Isle-Dieu
auraient préféré voir le missionnaire en Acadie plutôt qu’en France – on
lui avait suggéré de remettre son voyage – les relations entre les trois
hommes devinrent vite cordiales. En collaboration avec le ministre, Le
Loutre rédigea un mémoire à l’intention de Roland-Michel Barrin de La
Galissonière, responsable de la commission de négociation des frontières
en Amérique du Nord, dans lequel il dénonçait les revendications
britanniques. Il rédigea aussi, avec l’abbé de l’Isle-Dieu, des mémoires
détaillés sur les Acadiens et le territoire qu’ils occupaient ou qu’ils
pourraient occuper, avec un plan de cantonnement indiquant le terrain à
conserver et celui à céder. Les deux hommes soumirent ces mémoires dans
le but avoué de suggérer à la cour la conduite à tenir dans la
négociation. Le Loutre insista auprès de la cour sur le fait que les
Acadiens ne pouvaient pas continuer à vivre dans l’incertitude,
ballottés entre deux pouvoirs ; il conseillait de négocier fermement
afin de bien circonscrire les territoires cédés en 1713 et de s’en tenir
aux articles du traité d’ Utrecht, octroyant aux Britanniques seulement
une lisière de terre située à l’extrémité sud-ouest de l’Acadie incluant
l’ancien Port-Royal et sa région. Si, en dernière ressource, on devait
céder un territoire plus vaste, le missionnaire proposait que la ligne
de démarcation délimitant les possessions françaises et britanniques en
Acadie soit tirée de Cobequid à Canso. La région de la baie des Chaleurs
et celle de Gaspé, que Le Loutre incluait dans l’Acadie, devaient rester
françaises, et le port de Canso devait devenir territoire neutre, avec
droit de pêche réservé aux Français seulement. Le plan avait pour but
d’éloigner les postes ennemis, d’encercler la Nouvelle-Écosse d’une
solide ceinture de postes fortifiés, et d’assurer les communications par
terre et par mer entre Louisbourg, les postes de l’Acadie française et
Québec. Cette proposition impliquait l’évacuation de Beaubassin par les
Britanniques et la destruction du fort Lawrence. Les Français
regagneraient ainsi des terres très fertiles et les affrontements rendus
inévitables par la proximité du fort Beauséjour et du fort Lawrence
seraient éliminés. Si les Acadiens désiraient demeurer sujets du roi de
France, ils devraient abandonner la région d’Annapolis Royal et des
Mines. Selon Le Loutre, la France avait l’obligation de les reloger afin
de les soustraire à la domination d’un peuple qui voulait anéantir le
catholicisme. Il proposa qu’on les installe dans la région de Beaubassin
et des rivières Shepody, Memramcook et Petitcodiac. Les autorités
françaises devraient ériger des « aboiteaux » ou digues destinées à
protéger les terres basses contre les hautes marées de la région. Selon
le missionnaire, au bout de quatre ans les habitants pourraient produire
plus que leur consommation, subvenir ainsi aux besoins de la garnison du
fort Beauséjour et avoir même des excédents de blé et de bêtes à cornes
exportables à Louisbourg. Il estimait le coût de construction des
aboiteaux à 50 000, montant que la cour lui accorda. Cependant, en
pratique, cette somme fut largement dépassée ; en mars 1755, le
missionnaire évaluait à 150 000 les dépenses à engager pour les
aboiteaux et demandait à la cour un supplément de 20 000, la différence
devant être fournie par le travail et les matériaux des Acadiens. On
peut se demander si Le Loutre dissimula le coût élevé de la construction
afin de la faire accepter par la cour.
Pendant son
séjour en France, Le Loutre discuta également avec ses supérieurs
religieux de « certaines circonstances où il [pourrait] se trouver par
rapport à la guerre de ses sauvages et même des français surtout ceux
qui [étaient] encore sous la domination des anglais ». Il s’interrogea
sur son action auprès des Acadiens. Quels moyens pouvait-il employer
pour les persuader de quitter le territoire britannique ? Ces Acadiens
qui avaient prêté le serment d’allégeance à la Grande-Bretagne,
pouvait-il demander qu’on les prive de sacrements ? Avait-il le pouvoir
de les menacer d’excommunication afin de les inciter à se réfugier en
territoire réclamé par la France, ou encore pouvait-il demander à ses
Micmacs de forcer les récalcitrants à abandonner leurs terres ? Le
Loutre se demandait aussi s’il pouvait encourager les Indiens à attaquer
el à scalper les colons britanniques en temps de paix. Parallèlement, il
s’occupa d’obtenir certaines faveurs pour sa mission, ses confrères et
lui-même. Il obtint, entre autres, que la pension annuelle de 1 200
versée par la cour aux missionnaires des Acadiens fût partagée avec les
missionnaires s’occupant des Micmacs, comme c’était son cas. Le roi lui
accorda aussi une gratification de 2 438 pour l’achat de farine à
Louisbourg, 2 740 pour différents objets du culte et 600 » pour des
remèdes. Le Loutre recruta de nouveaux missionnaires pour l’Acadie, dont
Pierre Cassiet, et obtint pour chacun d’eux une gratification spéciale
de 600.
À la fin
d’avril 1753, Le Loutre s’embarqua pour l’Acadie sur le vaisseau le
Bizarre ; l’année suivante, Mgr de Pontbriand [Dubreil] le nommera son
grand vicaire pour l’Acadie. Dès son arrivée, il s’acharna à convaincre
les Micmacs de rompre la paix signée avec les Britanniques durant son
absence [V. Jean-Baptiste Cope] et se servit d’eux pour harceler les
colons britanniques. Il acheta le produit de leurs chasses et de leurs
raids ; il paya entre autres 1 800ª pour 18 scalps britanniques. Selon
le sieur de Courville, arrivé au fort Beauséjour en 1754, — dont on ne
peut ignorer le témoignage, comme le conseillent pourtant quelques
auteurs en raison de l’anticléricalisme des Français de l’époque – Le
Loutre menaçait les Acadiens de les abandonner, de retirer leurs
prêtres, de faire enlever leurs femmes et leurs enfants et, si
nécessaire, de faire dévaster leurs biens par les Indiens. On peut faire
un rapprochement entre ce que rapporte Courville et les pétitions des
Acadiens à Cornwallis, dans lesquelles ceux-ci se déclarent incapables
de signer un serment sans condition à cause des Micmacs qui ne le leur
pardonneraient pas. Cependant, tous les efforts de Le Loutre s’avérèrent
inutiles. En juin 1755, les forces britanniques obligèrent Louis Du Pont
Duchambon de Vergor à signer l’acte de capitulation du fort Beauséjour ;
peu après commença dans cette région la déportation des Acadiens. Le
missionnaire, se sachant en danger, se faufila hors du fort, sous un
déguisement, et gagna Québec à travers bois. À la fin de l’été, il se
rendit à Louisbourg d’où il s’embarqua pour la France. Le 15 septembre,
le vaisseau sur lequel il voyageait tomba aux mains des Britanniques.
Fait prisonnier, Le Loutre ne fut libéré, malgré les efforts du ministre
de la Marine, que huit ans plus tard, le 30 août 1763, après la
signature du traité de Paris.
Arrivé en
France, Le Loutre se vit refuser l’hospitalité gratuite au séminaire des
Missions étrangères de Paris à cause de ses revenus de 800 par année.
Agissant conjointement avec Jean Manach et Jacques Girard qui avaient
essuyé le même refus, il intenta un procès contre le séminaire. Il en
appela des règles de cette institution et demanda que les missionnaires
participent à sa direction. Le parlement de Paris trancha la question,
estimant la requête de Le Loutre et de ses collègues non recevable sur
tous les points. Cet échec ne découragea pas Le Loutre ; il s’adressa au
duc de Choiseul, ministre de la Marine, afin d’obtenir une pension.
Malgré l’insistance de ce dernier, l’évêque d’Orléans ne put la lui
procurer et les caisses des colonies durent subvenir à ce besoin. La
cour accorda à Le Loutre, en mai 1768, une pension annuelle de 1 200
rétroactive au 1er janvier 1767, traitement dont il pouvait jouir
jusqu’à ce qu’il ait « été pourvu d’un bénéfice équivalent ». Ces
gratifications n’empêchèrent pas le missionnaire de poursuivre ses
démarches pour obliger le séminaire des Missions étrangères à subvenir à
ses besoins.
Outre ces
préoccupations d’ordre pécuniaire, le missionnaire s’occupa activement
des déportés acadiens réfugiés en France. La cour avait plusieurs
projets pour les établir, dont le plus sérieux était celui des états de
Bretagne, proposé en octobre 1763, qui préconisait l’établissement à
Belle-Île de 77 familles acadiennes qui se trouvaient dans les régions
de Morlaix et de Saint-Malo. Cependant les trois délégués acadiens qui
visitèrent l’île en juillet 1764 éprouvèrent des difficultés à
convaincre leurs compatriotes de venir s’y installer. Face à leur
indécision, la cour fit appel à Le Loutre qui n’eut aucune difficulté à
les persuader de s’y rendre. Après de nombreuses négociations et
plusieurs voyages, faits par Le Loutre, entre Paris, Rennes et Morlaix,
les Acadiens arrivèrent à Belle-Île à la fin de 1765, guidés par le
missionnaire. On leur procura des terres, des maisons, des bâtiments de
ferme, du bétail et des outils, et on leur octroya certains avantages
financiers. Malgré cela, en 1772, après six ans de labeur, les Acadiens
ne pouvaient produire l’équivalent de leur consommation et certains
manifestèrent le désir de revenir en Acadie, ce qui ne pouvait que
déplaire à l’ancien missionnaire qui s’était tant dévoué pour soustraire
les Acadiens aux autorités britanniques. Dès 1771, Le Loutre s’était
enquis des possibilités d’établir les Acadiens en Corse, mais l’île
offrait peu d’avantages. Il continua de chercher des terres plus
fertiles et, en 1772, il organisa une tournée dans le Poitou afin de
visiter les terres que le marquis de Pérusse Des Cars désirait octroyer
aux Acadiens dans la région de Châtellerault [V. Jean-Gabriel Berbudeau].
Le destin voulut que le missionnaire ne puisse s’y rendre ; au cours du
voyage, qu’il fit accompagné de quatre Acadiens, il décéda à Nantes, le
30 septembre 1772.
Les
historiens sont unanimes à reconnaître l’importance de l’action de Le
Loutre en Acadie, mais diffèrent d’opinions quant à celle de son rôle de
missionnaire. Plusieurs historiens, particulièrement ceux de langue
anglaise, l’ont blâmé pour avoir agi plutôt comme agent de la politique
française que comme missionnaire, et ils le tiennent largement
responsable de la déportation des Acadiens de la Nouvelle-Écosse en 1755
car, en les menaçant de représailles, s’ils signaient le serment de
fidélité, Le Loutre les condamnait à un exil forcé. Toutefois, avant de
porter un jugement sur la carrière de Le Loutre en Acadie, il faut
considérer trois points importants : au xviiie siècle la France se
voulait le défenseur de la religion catholique ; l’ Acadie était peuplée
de catholiques français gouvernés par des Britanniques protestants ; le
missionnaire était le seul représentant du gouvernement français toléré
par la Grande-Bretagne auprès des Acadiens. D’après Le Loutre, presque
tous les moyens pouvaient être utilisés pour soustraire les Acadiens,
spirituellement en danger, à la domination britannique. Il employa les
moyens à sa disposition : les arguments d’ordre religieux et les
Indiens. La méthode du missionnaire était discutable, mais elle
s’inscrivait dans la logique du siècle, alors qu’en France comme en
Angleterre la religion était au service de l’État.
Le Loutre
était un meneur d’hommes et la situation acadienne favorisa son action.
C’était tu missionnaire politiquement engagé, entêté et dis posé à
suppléer le gouvernement civil français er Acadie. Son action déplut au
gouvernement de Halifax et même à certains officiers français. Il fi
sans doute preuve de zèle excessif et sa conduite fut souvent équivoque,
mais on ne peut douter de son dévouement sincère à la cause de l’Acadie
française. Nous ne pouvons le rendre responsable de la déportation des
Acadiens.
Gérard Finn

|
- Source : L’autobiographie de Le Loutre, dont
l’original se trouve aux Archives du séminaire des Missions étrangères
(Paris), 344, a été publiée par Albert David sous le titre de « Une
autobiographie de l’abbé Le Loutre » Nova Francia (Paris), 6 (1931) :
1–34. Une traduction de ce texte a paru en appendice dans l’ouvrage de
John Clarence Webster, The career of the Abbé Le Loutre in Nova Scotia
[...] (Shédiac, N.-B., 1933), 32–50. Coll de manuscrits relatifs à la
N.-F., III, et Coll. doc. inédits Canada et Amérique, I, ont reproduit
un certain nombre de lettres de Le Loutre. Pour connaître comment les
historiens anglophones et francophone ont perçu Le Loutre, V. Gérard
Finn, « Jean-Louis Le Loutre vu par les historiens », Soc. historique
acadienne, Cahiers (Moncton, N.-B.), 8 (1977) : 108–147.
AD, Finistère (Quimper), État civil, Saint-Matthiei de Morlaix, 1687,
1703–1705, 1707–1711, 1716, 1720 Saint-Mélaine de Morlaix, 1706–1710 ;
G-150-51, rolle de capitation ; Registres du contrôle des actes de
notaires, 1720–1721 ; Loire-Atlantique (Nantes), État civil
Saint-Léonard de Nantes, 1re, oct. 1772 ; Morbihan (Vannes), E,
1.457–1.464 ; Vienne (Poitiers), Cahier 3, no 245.— AN, Col., B, 65 ; 68
; 70–72 ; 76 ; 78 ; 81 ; 83–84 ; 88–89 ; 93 ; 95 ; 97–98 ; 100 ; 104 ;
110 ; 117 ; 120 ; 122 ; 125 ; 131 ; 134 ; 139 ; 143 ; C11A, 82 ; 83 ; 85
; 87 ; 89 ; 93–96 ; 98–100 ; 102 ; 125 ; C11B, 20–22 ; 26–27 ; 29–30 ;
33 ; 34 ; C11C, 9 ; 16 ; C11D°, 8 ; C11E, 4 ; E, 169 (dossier Duvivier
[François Du Pont Duvivier]) ; 265 (dossier Joseph Le Blanc) ; 275
(dossier Le Loutre) ; F3, 16 ; F5A 1 ; Section Outre-mer, Dépôt des
fortifications des colonies, Am. sept., no 34.— Archives du séminaire de
L Congrégation du Saint-Esprit (Paris), Boîte 441, dossier A, chemise ii.—
Archives du séminaire des Missions étrangères, 25 ; 26 ; 28 ; 344.— ASQ,
Lettres, M ; P ; R ; Polygraphie, IX.— PRO, CO 217/7–9 ; 217/11 ;
217/14–15 ; 218/3 ; SP 42/23.— Brebner, New England’s outpost.— Gérard
Finn, La carrière de l’abbé Jean-Louis Le Loutre et les dernières années
de l’affrontement anglo-français en Acadie (thèse de doctorat.
université de Paris I (Sorbonne), 1974).— M. D. Johnson, Apôtres ou
agitateurs : la France missionnaire en Acadie (Trois-Rivières, 1970).—
Ernest Martin, Les exilés acadiens en France au xviiie siècle et leur
établissement en Poitou (Paris, 1936).
© 2000 Université Laval/University of Toronto
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- Source Illustration de
l'abbé Jean-Louis Le Loutre.
BOURGEOIS, Philias Frédéric. L'histoire du Canada, Montréal,
Librairie Beauchemin, 1913, p. 71.
Source Signature de l'abbé Jean-Louis Le Loutre.
WEBSTER, John Clarence. The Forts of
Chignecto, s.l., chez l'auteur, 1930, p. 33.
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