MONTCALM,
LOUIS-JOSEPH DE, marquis de MONTCALM, seigneur de Saint-Veran, Candiac,
Tournemine, Vestric, Saint-Julien, et Arpaon, baron de Gabriac,
lieutenant général des armées en Nouvelle-France, né au château de
Candiac près de Nîmes, France, le 28 février 1712, fils de Louis-Daniel
de Montcalm et de Marie-Thérèse-Charlotte de Lauris de Castellane,
décédé à Québec le 14 septembre 1759.

Montcalm
appartenait à une famille ancienne et distinguée de la noblesse de robe.
En 1628, Louis de Montcalm, son arrière-grand-père, avait épousé Marthe
de Gozon qui avait apporté en dot les terres de sa famille, à la
condition que son mari et les enfants mâles nés de leur mariage adoptent
le nom et les armes des Gozon. Au cours du xviie siècle, la famille se
tourna du côté de la carrière militaire et ses membres s’y
distinguèrent. À l’âge de neuf ans, le 16 août 1721, Louis-Joseph de
Montcalm reçut une commission d’enseigne dans le régiment de Hainaut.
Huit ans plus tard, il obtint, sans nul doute vénalement, une commission
de capitaine dans le même régiment. Ce n’est pas avant 1732, toutefois,
que débuta sa carrière active dans les armes. Auparavant, son
instruction, comme c’était l’habitude dans l’aristocratie, avait été
confiée à un précepteur privé que l’opiniâtreté et l’entêtement de son
élève désolaient. Au cours de la guerre de la Succession de Pologne,
Montcalm servit en Rhénanie dans les armées commandées par le maréchal
de Saxe et le maréchal duc de Berwick. Le 3 octobre 1736, il épousa
Angélique-Louise Talon de Boulay. Cinq de leurs enfants, deux fils et
trois filles, vécurent au-delà de l’enfance. La marquise de Montcalm
était la fille d’Omer Talon, marquis de Boulay, colonel du régiment
d’Orléans, et de Marie-Louise Molé. Ses parents appartenaient tous deux
à de vieilles et puissantes familles de la noblesse de robe,
circonstance qui peut contribuer à expliquer la rapidité avec laquelle
son mari gravira les échelons de la hiérarchie militaire.
Au moment où
éclata la guerre de la Succession d’Autriche, Montcalm obtint le poste
d’aide de camp du lieutenant général marquis de La Fare et fut blessé
pendant qu’il subissait le siège à Prague avec l’armée du maréchal de
Belle-Isle. Au cours de la célèbre retraite de Bohême, il faisait partie
de l’arrière-garde. Le 6 mars 1743, il acquit la charge de colonel du
régiment d’Auxerrois, charge évaluée à 40 000ª, et il combattit en
Italie pendant le reste de la guerre. II fut créé chevalier de
Saint-Louis en avril de l’année suivante. Selon ses propres comptes
rendus, il s’était conduit avec distinction, étant toujours au cœur de
la bataille. Ce fut certainement le cas à Plaisance (Piacenza, Italie),
en juin 1746, lorsque les Autrichiens remportèrent une écrasante
victoire sur les armées franco-espagnoles. Le régiment de Montcalm fut
anéanti et lui-même fut blessé et fait prisonnier. Lorsqu’il fut
suffisamment rétabli pour entreprendre le voyage, il se rendit à Paris,
libéré sur parole, et le 20 mars 1747 on le nomma brigadier. Dès qu’il
fut dégagé de sa parole à la suite d’un échange de prisonniers, il
rejoignit l’armée d’Italie et fut de nouveau blessé au cours d’une autre
malheureuse défaite, la bataille d’Assiette (près de Fenestrelle dans
les Alpes italiennes). La paix fut signée en 1748 et, le 10 février
1749, le régiment d’Auxerrois fut incorporé à celui des Flandres.
Montcalm perdit du même coup le capital placé dans la charge mais un
mois plus tard il recevait une commission de « mestre-de-camp » afin de
mettre sur pied un régiment de cavalerie qui porterait son nom.
Cependant, la
carrière des armes se révélait onéreuse en temps de paix. Il sollicita
donc, le 6 octobre 1752, du comte d’Argenson, ministre de la Guerre, une
pension en raison de ses états de service (31 ans dans l’armée, 11
campagnes, 5 blessures), de la bonne opinion qu’avaient de lui ses
supérieurs hiérarchiques et de la médiocrité de sa fortune personnelle,
dans laquelle, selon ses dires, il avait toujours puisé sans lésiner
pendant qu’il était à la tête de son régiment. Sa requête fut bien
accueillie et, le 11 juillet 1753, on lui accorda une pension de 2 000ª.
Pendant les sept années que dura la paix, de 1748 à 1755, Montcalm vécut
la vie paisible d’un gentilhomme de province, partageant son temps entre
la vie sociale de Montpellier et son château de Candiac, où il
surveillait l’éducation de ses enfants et aussi réglait devant les
tribunaux des querelles avec son voisin sur des questions de droit de
propriété ; périodiquement il allait procéder à l’inspection de son
régiment.
Pendant ce
temps, les Français et les Anglais étaient sur un pied de guerre en
Amérique du Nord. Au cours d’un engagement, le 8 septembre 1755, Dieskau,
le commandant des troupes régulières françaises, avait été fait
prisonnier. Il fallait lui trouver un remplaçant. Le spectre de la
guerre se dessinant en Europe, les officiers généraux d’expérience
n’avaient aucun désir d’aller servir sur un théâtre d’opérations aussi
éloigné. Il fallut se rabattre sur les officiers supérieurs et le choix
s’arrêta sur Montcalm. Le 11 mars 1756, il fut nommé maréchal de camp,
soit au même rang, avec les mêmes traitements et allocations que Dieskau,
c’est-à-dire 25 000ª de solde, 12 000ª pour couvrir ses frais de
déplacement, 16 224ª d’allocations de séjour, avec, en plus, une pension
de 6 000ª à son retour en France, dont la moitié réversible à sa femme
s’il mourait avant elle.
La commission
de Montcalm et les instructions qui l’accompagnaient spécifiaient que le
gouverneur général, Pierre de Rigaud de Vaudreuil, avait le
commandement de toutes les forces armées de la colonie et que Montcalm
lui était subordonné en tout. La responsabilité de Montcalm se limitait
à la discipline, à l’administration et à l’ordonnance interne des
bataillons de l’armée. Il commandait uniquement sur le terrain des
opérations militaires et il lui fallait obéir à tous les ordres reçus ;
de plus, on l’engageait fermement à demeurer en bonne intelligence avec
le gouverneur général. Ces instructions avaient été soigneusement
élaborées et maintes fois révisées afin d’éliminer toute source de
conflit entre les deux militaires constitués en autorité.
Montcalm prit
congé du roi le 14 mars 1756 et partit pour Brest en compagnie du
colonel Bougainville qui faisait partie de son état-major et dont il
avait très haute opinion. Il retrouva à Brest les autres officiers de
son état-major, le chevalier de Lévis, son commandant en second, et le
colonel Bourlamaque. Il avait peu d’estime pour ce dernier et il
considérait Lévis comme un homme au jugement solide mais sans grande
imagination. Le convoi comportait également deux bataillons de l’armée
régulière appartenant aux régiments de la Sarre et du Royal-Roussillon.
Ils mirent à la voile le 3 avril et cinq semaines plus tard les
vaisseaux remontaient sains et saufs les eaux du Saint-Laurent. Fatigué
de la vie à bord, Montcalm débarqua au cap Tourmente et se rendit par
terre à Québec où il arriva le 13 mai. Il y demeura une semaine,
glanant, comme il le disait lui-même, tous les renseignements possibles
« sur un pays et sur une guerre où tout est si différent de ce qui se
pratique en Europe ». Il se rendit ensuite à Montréal pour se présenter
au gouverneur général qui s’apprêtait à lancer une attaque contre le
fort Chouaguen (Oswego).
Leur
rencontre fut assez amicale mais dans les premiers rapports qu’il fit
tenir à d’Argenson, ministre de la Guerre, Montcalm exprima quelques
réserves ; déclarant que Vaudreuil ne s’intéressait qu’aux coloniaux,
même s’il était animé de bonnes intentions, il était d’un caractère
indécis. Apparence, éducation, caractère, tempérament, tout différait
chez ces deux hommes. Vaudreuil, Canadien de naissance, était un homme
de haute taille, de manières courtoises et affables, souffrant d’un
manque de confiance en soi mais peu enclin à l’intrigue, agité par un
perpétuel besoin de distribuer un flot de directives aux officiers
subalternes et aux fonctionnaires, désireux de faire bonne impression
auprès des hauts fonctionnaires du ministère de la Marine, mais ayant
toujours à cœur l’intérêt réel de la population qu’il gouvernait. Pour
lui, les troupes régulières françaises n’avaient qu’un rôle : protéger
la Nouvelle-France contre les attaques des Anglo-Américains. Montcalm,
par contraste, était petit, plutôt rondelet, vif, extrêmement vaniteux,
enclin à n’en faire qu’à sa tête, critiquant tout ce qui n’était pas
conforme à ses idées préconçues et tous ceux qui ne l’approuvaient pas
entièrement ; il était doué d’un esprit caustique et ne pouvait
contrôler son langage.
Vaudreuil,
prévoyant de nouvelles attaques de la part des Anglo-Américains au lac
Ontario, avait dépêché, en février 1756, 360 Canadiens et Indiens sous
les ordres de Gaspard-Joseph Chaussegros de Léry, afin de harceler
l’ennemi et nuire aux communications entre le fort Chouaguen et
Schenectady (N.Y.). Le succès fut complet ; ils s’emparèrent du fort
Bull (sur le lac Oneida, N.Y.) au cours d’un assaut et le détruisirent
ainsi qu’une grande quantité de munitions. On ne fit pas de quartier à
la garnison. D’autres partis de guerriers canadiens tinrent Oswego en
alerte tout au long du printemps et au début de l’été, empêchant les
approvisionnements de passer et semant la crainte au sein de la
garnison. En juillet, Vaudreuil jugea que le temps était venu de
détruire le fort lui-même. Il envoya Montcalm au fort Carillon (Ticonderoga,
N.Y.) afin de faire l’inspection du nouveau fort qu’on y avait élevé et
tromper l’ennemi sur ses intentions, puis il massa 3 000 hommes au fort
Frontenac (Kingston, Ont.). Montcalm les rejoignit le 29 juillet. Avant
de quitter Montréal, celui-ci avait exprimé de sérieux doutes sur
l’expédition, mais la question la plus importante n’était en définitive
que la construction d’une route pour amener l’artillerie de siège. Après
un court bombardement, et avec l’irruption à portée de mousquet des
Canadiens et des Indiens sous le commandement de François-Pierre de
Rigaud de Vaudreuil, frère du gouverneur, la garnison se rendit. On fit
1 700 prisonniers, on s’empara de plusieurs vaisseaux armés, d’un grand
nombre de canons, de munitions et d’approvisionnements de toutes sortes
et d’un coffre de guerre qui contenait des fonds dont la valeur
atteignait 18 000ª. Montcalm déclara que le coût de l’expédition avait
été de 11 862ª. En somme, ce fut une expédition fructueuse, mais
davantage encore sur le plan stratégique : le contrôle du lac Ontario
était maintenant assuré aux Français, le flanc nord-ouest de la colonie
de New York était vulnérable et le danger se dissipait d’une attaque
contre les forts Frontenac et Niagara (près de Youngstown, N.Y.).
Vaudreuil
était bien heureux de ce qu’il nommait « ma victoire ». Montcalm
entretenait toujours des réserves. Dans une dépêche au ministre de la
Marine il reconnut que l’audace de l’attaque aurait paru de la folle
témérité en Europe. Il donna au ministre l’assurance que si on lui
confiait un poste de commandant en Europe, il agirait différemment et il
ajouta que lors de l’assaut, si les choses avaient mal tourné, il se
serait retiré et aurait sauvé les munitions et l’honneur de l’armée,
eût-il dû sacrifier 200 ou 300 hommes. La nature du terrain, le peu
d’audace des Anglo-Américains, la crainte qu’ils avaient des Indiens lui
avaient donné la victoire, affirmait-il. Vaudreuil aussi avait ses
préoccupations mais non pas sur la manière dont avait été remportée la
victoire. Il s’inquiétait du comportement des troupes de terre
françaises face à une campagne en Amérique et aussi de leur attitude à
l’égard des Canadiens. C’était le début des difficultés qui devaient
assaillir la colonie au cours des quatre années qui suivirent.
Montcalm
trouvait à redire au sujet de la stratégie et des tactiques auxquelles
Vaudreuil avait recours. Pour nuire à l’offensive ennemie, Vaudreuil
avait foi dans la tactique de multiplier les attaques sous forme de
raids sur les établissements frontaliers anglais, afin de couper les
communications, détruire les dépôts de munitions et désorganiser
l’ennemi ; Montcalm, pour sa part, était convaincu que la stratégie
défensive était le seul recours possible contre les troupes régulières
anglaises. Il n’avait que mépris pour la petite guerre et il soutenait
que la tactique européenne était la seule façon sensée de faire la
guerre. Il en vint rapidement à nourrir une profonde antipathie à
l’égard de Vaudreuil et de tout ce qui était canadien. II était d’avis
que les troupes régulières canadiennes avaient trop bonne opinion
d’elles-mêmes et que la milice était un ramassis d’indisciplinés dont la
valeur militaire était à peu près nulle. Quant aux Indiens, il les
considérait avec mépris et affirmait que ce qu’on pouvait en dire de
mieux c’est qu’il était préférable de les avoir avec soi plutôt que
contre soi. Il prétendait d’autre part avoir gagné l’estime et la
confiance des Canadiens et déclarait que l’affection que lui vouaient
les Indiens avait étonné Vaudreuil qui s’en montrait fort envieux.
Il était tout
à fait normal à l’époque pour un général de l’armée française d’exprimer
à haute voix le peu d’estime dans laquelle il tenait son supérieur
hiérarchique. Un officier de grade supérieur devait consacrer beaucoup
de son temps à déjouer les intrigues et les tracasseries des autres
officiers généraux et de leurs amis de la cour qui cherchaient à obtenir
son congédiement. Dans le cas de Montcalm, le ministre de la Guerre
favorisa l’intrigue en lui fournissant un chiffre spécial et une adresse
privée pour lui permettre de s’exprimer plus librement qu’il ne pouvait
le faire dans des dépêches acheminées par les voies ordinaires. Chez
Montcalm, la propension à l’intrigue était démesurée ; il se permettait
à l’occasion, devant ses officiers et ses domestiques, des critiques
qu’on pourrait qualifier de diffamatoires à l’endroit de Vaudreuil. Nul
besoin d’ajouter que le gouverneur général en était rapidement informé.
Au début de
1757, pendant que les Anglais se préparaient à mettre le siège devant
Louisbourg, île Royale (île du Cap-Breton), Vaudreuil élaborait des
plans pour attaquer les positions anglaises au sud du lac Champlain.
Leur destruction réduirait à néant l’attaque qu’on redoutait par cette
route. En juillet, après l’arrivée des vaisseaux apportant des
ravitaillements de France, Montcalm réunit à Carillon 6 200 hommes,
réguliers et miliciens. Il y avait 1 800 Indiens avec eux. Les
instructions émanant de Vaudreuil étaient de détruire le fort William
Henry (appelé aussi fort George) à l’extrémité sud du lac
Saint-Sacrement (lac George, N.Y.) puis de raser le fort Edward (N.Y.)
situé à quelques milles plus au sud. Les instructions contenaient une
clause de repli, laissée à la discrétion de Montcalm, au cas où une
poussée au-delà du fort William Henry mettrait l’armée en péril, mais
Vaudreuil indiqua clairement que rien moins que l’imminence de ce danger
ne devrait détourner Montcalm de sa marche sur le fort Edward.
Le 3 août
1757, les troupes de Montcalm étaient massées autour du fort William
Henry dont la garnison comptait 2 500 hommes. Son commandant, le
lieutenant-colonel George Monro, repoussa une sommation de se rendre.
Montcalm, à la façon calculée d’un siège de style européen, fit alors
construire une route, des tranchées et des emplacements de canons. Le 6
août, huit canons ouvrirent le feu. Trois jours plus tard, la garnison
demanda les conditions de capitulation. On conclut rapidement un
arrangement. La garnison reçut la permission de se retirer avec les
honneurs de la guerre, avec armes et bagages, mais elle ne devait pas
combattre contre les Français pendant 18 mois ; dans moins de trois
mois, tous les prisonniers faits en Amérique du Nord et qui étaient aux
mains des Anglais devaient être rendus au Canada ; tous les canons,
munitions et magasins dans le fort devaient être laissés intacts. De
leur côté, les Français acceptèrent d’escorter la garnison jusqu’au fort
Edward afin de les protéger contre les Indiens.
La
responsabilité des actes qui suivirent a fait l’objet de nombreuses
controverses. Au moment où la garnison s’éloignait, elle fut attaquée
par les Indiens ; un certain nombre de soldats furent tués et quelque
500 ou 600 hommes furent amenés de force au camp indien. Montcalm et ses
officiers firent tout ce qu’ils purent pour arrêter le massacre et ils
réussirent à reprendre environ 400 prisonniers. Vaudreuil, par la suite,
obtint contre rançon la libération de presque tous les autres mais
plusieurs avaient été tués et quelques-uns dévorés. Montcalm prit
l’incident à la légère. Il écrivit aux généraux Daniel Webb et John
Campbell, comte de Loudoun, les avertissant que cet événement
regrettable ne leur fournissait pas une excuse pour éviter de se
soumettre aux conditions de la capitulation. Les Anglais n’étaient pas
de cet avis ; selon eux, la garnison du fort William Henry se trouvait
dégagée de sa parole de sorte qu’on ne rendit point les prisonniers
canadiens. Mais les 44 pièces d’artillerie, de grandes quantités de
munitions et des provisions de bouche suffisantes pour nourrir 6 000
hommes pendant six semaines allèrent grossir les stocks des magasins
français.
L’ennemi
s’était fait asséner un rude coup mais les effets en furent annulés en
quelque sorte par la violation des termes de la capitulation et aussi
parce que Montcalm commit la faute de ne pas pousser plus avant son
avantage en allant détruire le fort Edward. Le moral des Anglais était
au plus bas : le fort Edward, à 16 milles de là, n’était qu’à un jour de
marche et, à New York, on était au bord de la panique, attendant d’une
heure à l’autre la nouvelle que les Français s’étaient emparés non
seulement du fort Edward, mais aussi d’Albany. Montcalm refusa néanmoins
d’aller plus loin. II prétendit que la route pour se rendre au fort
Albany était en trop mauvais état pour y traîner l’artillerie lourde,
que la garnison du fort avait reçu le renfort de quatre ou cinq mille
miliciens, que la consommation des provisions de bouche serait trop
considérable et qu’il lui avait fallu renvoyer les miliciens au Canada
pour faire les récoltes. La décision de Montcalm rendit Vaudreuil
furieux. Les raisons alléguées lui paraissaient peu fondées ; elles
étaient tout au plus des excuses en fait, et François Bigot informa le
ministre que plusieurs des officiers supérieurs français pensaient comme
Vaudreuil.
Montcalm,
cependant, était bien satisfait de ce qu’il avait accompli. Dans sa
dépêche au ministre de la Guerre, il n’avait que des louanges pour sa
propre conduite et il affirma qu’il faisait tout ce qu’il pouvait pour
plaire à Vaudreuil ; il présenta une requête dans laquelle il
sollicitait une promotion au grade de lieutenant général, invoquant ses
longs services, faisant valoir qu’il était le seul maréchal de camp à la
tête d’une armée qui combattait à 1 500 lieues de la France et qu’il
avait déjà remporté deux victoires. II se peut qu’il ait été incité à
faire pression dans ce sens, après avoir été informé par une lettre en
date du 11 mars 1757 qu’on l’avait nommé commandeur de l’ordre de
Saint-Louis. Il demanda, de plus, que dans l’éventualité du décès de
Vaudreuil, la charge de gouverneur général par intérim lui soit adjugée
plutôt qu’au gouverneur de Montréal comme c’était l’usage ; il se
trouvait que le gouverneur de Montréal était le propre frère de
Vaudreuil, François-Pierre, à qui on reconnaissait bien peu de talents
et sous les ordres duquel il était impensable que Montcalm fût placé. On
accueillit favorablement son point de vue mais Machault, ministre de la
Marine, avait déjà envisagé une solution. L’année précédente, un pli
scellé était parvenu à Bigot qui devait l’ouvrir advenant la mort de
Vaudreuil ; il contenait des lettres patentes qui déléguaient à Montcalm
les pouvoirs de gouverneur général et, dans le cas du décès de Montcalm,
Lévis devait prendre la relève.
Un autre
grave problème, l’inflation, ne trouva pas une solution aussi simple.
L’affluence de soldats réguliers venant de France, les réfugiés
acadiens, la horde des alliés indiens qu’il fallait nourrir et
approvisionner au cours des campagnes, tout cela concourait à créer une
pénurie d’approvisionnements de toutes sortes. En outre, le surplus
d’argent dans la colonie – plus d’un million de livres par année
seulement pour les bataillons de l’armée – non compensé par un débit
égal de marchandises entraîna une hausse considérable des prix. Montcalm
se plaignait sans cesse, avec aigreur, que lui et ses officiers ne
pouvaient vivre de leur solde, même s’ils touchaient deux fois plus que
les Canadiens des troupes de la Marine. Sa situation personnelle était
particulièrement mauvaise, prétendait-il, car il devait tenir table
ouverte. Il déclara, en 1757, qu’il avait déjà dépensé 12 000ª de plus
que sa solde et qu’il puisait à même le patrimoine de ses enfants pour
soutenir son rang avec dignité.
Au cours de
l’hiver de 1757–1758, les plaintes au sujet des approvisionnements en
vivres se firent de plus en plus violentes. On diminua rigoureusement
les rations de base, à savoir le pain et la viande. À Montréal, du côté
des civils et des militaires, des protestations s’élevèrent. Lorsqu’on
décida de remplacer la viande de bœuf par du cheval, les autorités
furent obligées de recourir à des mesures sévères que Montcalm ne
jugeait toutefois pas assez draconiennes. Les habitants des villes
durent certes se serrer la ceinture mais rien ne permet de croire qu’ils
aient souffert gravement de la faim. Les récoltes manquées de 1757 et
1758 furent une des causes principales du problème des vivres. La
colonie devait donc compter largement sur la France pour son
ravitaillement. Les approvisionnements furent expédiés, et une grosse
partie atteignit la colonie.
La situation
qui prévalait procura à Montcalm l’occasion d’attaquer Vaudreuil et
toute l’administration canadienne qu’il qualifiait de complètement
corrompue et d’une inefficacité navrante. Montcalm commença également à
répéter à ses officiers, au ministre de la Guerre, au ministre de la
Marine, que la défaite était inévitable, que la colonie allait à sa
perte malgré tous ses efforts personnels et la vaillance de ses hommes.
Les deux facteurs, corruption de l’administration et défaite, avaient
entre eux un lien de cause à effet. Vaudreuil était la principale cible
des attaques de Montcalm, mais Bigot avec qui Montcalm était
officiellement en bons termes, fut aussi l’objet d’accusations
détaillées. Ces accusations portèrent, car le ministre de la Marine
était déjà fort inquiet du coût exorbitant des opérations militaires en
Amérique. Il acquit la conviction que la principale cause en était les
bénéfices énormes que Bigot et ses amis réalisaient par des moyens
détournés. L’administration du Canada parut sous un mauvais jour et le
ministre de la Marine inclinait maintenant à accorder plus de
crédibilité à Montcalm qu’à Vaudreuil, d’autant plus que celui-ci ne se
faisait pas toujours son meilleur avocat.
Les rapports
de Montcalm touchant l’abus du jeu, les banquets somptueux qu’on se
permettait dans l’entourage de Vaudreuil et de Bigot continuèrent à
affaiblir la position du gouverneur. D’un autre côté, même si Montcalm
critiquait les excès auxquels on se livrait, il se sentait obligé d’y
prendre une certaine part. Il recevait également quelques notables
canadiens et se plaisait dans leur société. Il appréciait tout
particulièrement le charme et l’esprit des dames de la société
canadienne mais il ne semble pas avoir connu les mêmes succès dans les
boudoirs que Lévis, ce qui n’était pas sans le contrarier.
En 1758,
Vaudreuil comptait bien bloquer l’avance anglaise sur le lac Champlain
avec les troupes de l’armée régulière française commandées par Montcalm
tandis que Lévis avec 1 600 hommes, en grande partie des Canadiens,
mènerait une attaque de diversion contre Schenectady par la vallée des
Agniers. Lorsque Montcalm reçut ses directives, il refusa de s’y
conformer et exigea une révision. Voulant éviter un scandale public et
l’interruption de la campagne, Vaudreuil se rendit à son désir mais il
fut outré lorsque Montcalm divulgua l’incident en public. Après le
départ de Montcalm pour Carillon, en juin, la nouvelle parvint que
l’armée anglaise au lac Saint-Sacrement était beaucoup plus considérable
qu’on ne l’avait escompté. Le détachement de diversion de Lévis fut
rappelé sur-le-champ et dépêché à Carillon en toute hâte.
À l’extrémité
sud du lac Saint-Sacrement, le major général James Abercromby avait
massé la plus grosse armée jamais réunie en Amérique du Nord, soit plus
de 6 000 soldats de troupes régulières anglaises et 9 000 hommes de
troupes provinciales. Le 5 juillet, l’armée s’ébranla vers le nord du
lac. Montcalm, pendant ce temps, tentait de décider s’il devait résister
à l’avance, et, si oui, à quel endroit. Il considérait que le fort
Carillon était inapte à soutenir un assaut, encore moins un siège. À un
certain moment, il envisagea de le faire sauter et de se replier sur le
fort Saint-Frédéric (Crown Point, N.Y.), mais on le convainquit de tenir
bon. La mort du brigadier Augustus Howe, commandant en second des armées
d’Abercromby, homme populaire et compétent, tué le 6 juillet au cours
d’une escarmouche au portage situé entre les lacs Champlain et
Saint-Sacrement, découragea les Anglais et retarda leur avance de 24
heures. Ce seul retard suffit à donner à Montcalm le temps de terminer
ses ouvrages défensifs. Le soir du 7, Lévis survint avec 400 Canadiens,
réguliers et miliciens, ce qui donnait à Montcalm un effectif de plus de
3 600 hommes.
Le jour
suivant, le 8 juillet, Abercromby effectua une rapide inspection de
l’emplacement ; croyant que Montcalm était sur le point de recevoir 3
000 hommes de renfort, il décida d’attaquer sur-le-champ sans attendre
l’artillerie. Si les canons avaient été de la partie, la palissade de
pieux de Montcalm aurait été réduite à néant de même que les troupes.
Mais, en fait, cela n’eût même pas été nécessaire. Un examen attentif du
terrain aurait permis à Abercromby de constater l’évidence même,
c’est-à-dire, qu’à droite et en contrebas des défenses érigées par
Montcalm, lesquelles s’étendaient à travers la crête du talus, il y
avait un demi-mille de rase campagne jusqu’au lac et jusqu’au fort. Il
lui suffisait d’affecter la moitié de son armée à contenir l’armée de
Montcalm et de faire contourner le flanc nord à l’autre moitié qui
aurait surpris les Français par derrière. Les Anglais se seraient alors
trouvés entre les troupes de Montcalm et le fort, et les Français
auraient été prisonniers de leur propre barricade. Dans cette plaine à
découvert, Montcalm n’avait disposé pour toute défense que les 400
Canadiens retranchés derrière une autre courte palissade de pieux
construite à la hâte au pied de la pente. Rien n’eût été plus facile que
de les déborder ou de les écraser et sans aucun doute eussent-ils alors
porté le blâme du désastre qui se serait ensuivi. Heureusement pour les
Français, Abercromby ignorait cette faille patente de leur défense.
(Après la bataille, Montcalm prolongea la ligne de défense jusqu’au
lac.)
Un peu après
midi, le 8 juillet, les troupes régulières anglaises se formèrent en
quatre colonnes, les tirailleurs provinciaux entre elles, et on se lança
à l’attaque des abattis français. Les formations furent rapidement
rompues lorsqu’elles tentèrent de se frayer un chemin à travers le
fouillis de troncs d’arbres et de branchages. Un feu nourri de mousquet
les désorganisa avant qu’elles n’atteignissent les lignes françaises.
Les rangs se reformaient, remontaient à l’assaut pour être repoussés à
chaque tentative avec de lourdes pertes. À sept heures, l’armée anglaise
n’en pouvait plus. Les Français sautèrent alors la barricade et
pourchassèrent les tirailleurs qui restaient encore. Ce que voyant,
toute l’armée anglaise tourna les talons et s’enfuit en désordre,
laissant sur place armes, munitions et blessés. C’était pour elle une
accablante défaite, pour Montcalm et les Français, une glorieuse
victoire. Le nombre des morts et blessés chez les Anglais s’élevait à 1
944, dont 1 610 appartenaient à l’armée régulière, contre 377 du côté
des Français.
Trois jours
après la bataille, Montcalm fit parvenir au ministre de la Guerre un
bref récit, lequel, sur certains points, n’était pas conforme aux faits.
Il y déclarait que Vaudreuil avait, de propos délibéré, retenu les 1 200
Canadiens et le fort détachement d’Indiens qu’il avait promis d’envoyer
à Carillon. Il déclara que sa petite armée avait subi l’assaut de 20 000
Anglais – par la suite il parlera de 25 000 hommes, puis de 27 000, pour
en arriver au chiffre de 30 000 – à partir de huit heures du matin
jusqu’à huit heures du soir. Il estimait à 5 000 les pertes anglaises.
Mais ce qui lui procurait le plus de satisfaction était qu’il avait
sauvé la colonie sans que l’armée régulière de la colonie n’ait à
partager sa gloire ; seuls quelque 400 Canadiens et une poignée
d’Indiens avaient participé à la bataille. Le 20 juillet, cependant, il
déclara que, sans nécessité et sans raison précise, on lui avait expédié
un fort contingent de Canadiens et d’Indiens qu’il n’avait pas demandés,
dont il n’avait que faire, et qui, arrivés trop tard pour prendre part
au combat, s’étaient contentés de consommer leurs précieuses provisions
de bouche. Il déclara qu’à n’en pas douter on les avait envoyés pour
récolter les profits de sa victoire. Il fit remarquer également que s’il
y avait eu 200 Indiens au moment de la bataille, les Anglais auraient pu
être anéantis au cours de la retraite. Seule l’absence de ces Indiens
l’avait empêché de donner suite à sa victoire. II poursuivit en accusant
les fonctionnaires du ministère de la Marine de retenir ses dépêches et,
en guise de conclusion, demanda son rappel, alléguant que sa santé et sa
fortune périclitaient ; à la fin de l’année, ses dépenses allaient
excéder sa solde de 30 000ª. Mais par-dessus tout, les désagréments et
les contrariétés qu’il lui fallait endurer, l’impossibilité de faire les
choses selon les règles ou d’empêcher les abus le poussaient à demander
son congé.
Dans un
compte rendu de la bataille soumis ultérieurement et destiné à être
rendu public, il loua tous ceux qui avaient pris part à la bataille, y
compris les Canadiens, mais à ce compte rendu était jointe une dépêche
chiffrée adressée personnellement au ministre de la Guerre et expédiée
le 28 juillet par André Doreil, commissaire des guerres. Dans cette
dépêche, Montcalm faisait entendre un autre son de cloche. Il déclarait
que sans aucun doute le ministre de la Marine chercherait à mettre en
relief la gloire dont s’étaient couverts les Canadiens lors du combat et
à rabaisser celle des troupes françaises, mais qu’en réalité les
Canadiens avaient fait piètre figure. Ils avaient refusé d’attaquer
lorsqu’on le leur avait commandé et on avait dû faire feu sur eux
lorsqu’ils avaient tenté d’abandonner leurs postes. Montcalm prétendit
qu’il avait dû faire taire les officiers et les soldats des bataillons
français qui juraient que Vaudreuil avait voulu les mener au massacre en
envoyant de si faibles effectifs contre une armée aussi considérable.
Doreil ajouta qu’il ne faisait aucun doute que Vaudreuil, envieux de la
gloire déjà récoltée par Montcalm, avait cherché à le priver des moyens
qui lui auraient permis d’établir une solide défense.
Les
accusations portées par Montcalm ne furent pas longues à parvenir aux
oreilles de Vaudreuil qui, bien entendu, devint furieux. Le 4 août 1758,
il rétorqua en critiquant, dans une dépêche au ministre de la Marine, la
manière dont Montcalm avait mené toute la campagne et en exaltant la
part qu’y avaient prise les Canadiens, placés dans une position
extrêmement dangereuse le jour de la bataille. Il était sûr que Montcalm
ne leur rendrait pas justice. Il déclarait que les alliés indiens
étaient retournés à Montréal et avaient affirmé que plus jamais ils ne
combattraient sous les ordres de Montcalm. Il faisait savoir au ministre
que, voulant éviter un conflit déclaré, il avait préféré passer sous
silence toutes les insultes et les affronts personnels dont il avait été
l’objet de la part de Montcalm, ou que ce dernier avait approuvés, mais
que maintenant la coupe était pleine ; il priait donc le ministre
d’agréer la requête de Montcalm sollicitant son rappel. Il signala que
Montcalm possédait de nombreuses et estimables qualités et qu’il
méritait d’être promu lieutenant général et de servir en Europe mais
qu’il n’était manifestement pas apte à commander des troupes au Canada –
le chevalier de Lévis, assurait-il, l’était – et il demanda qu’en
l’occurrence ce dernier soit nommé pour succéder à Montcalm.
En août et
septembre, il y eut entre Montcalm et Vaudreuil un échange de lettres
acrimonieuses. À Vaudreuil qui l’interrogeait sur le fait qu’il n’eût
pas poursuivi l’ennemi en déroute, Montcalm répliqua que cela n’eût
servi à rien, que Vaudreuil ne possédait aucune expérience militaire et
que s’il avait visité la région il se serait rendu compte qu’une
poursuite était impossible. Pour ce qui était des récriminations des
Indiens, ceux-ci s’étaient mal conduits et il avait dû les réprimander.
Il nia vigoureusement avoir parlé en mal de Vaudreuil ou avoir toléré
qu’on le fasse en sa présence. Il affirma qu’il avait toujours pris soin
de ne rien écrire qui soit défavorable à Vaudreuil ou à son frère, même
s’il savait que lui-même était constamment l’objet de critiques dans
l’entourage de Vaudreuil. (Ses lettres, ses dépêches et son journal sont
néanmoins farcies de commentaires virulents sur Vaudreuil et son frère.)
Il terminait en priant Vaudreuil de solliciter son rappel en invoquant
des raisons de santé et d’endettement. Si le ministre en déduisait que
la véritable raison était l’insatisfaction de Montcalm à l’endroit de
Vaudreuil, cela était sans importance.
Même si la
victoire de Montcalm à Carillon et le siège de Louisbourg qui traînait
en longueur avaient épargné au Canada une attaque en règle en 1758, il
ne faisait de doute pour personne que ce n’était que partie remise.
Comment y faire face, là était tout le problème. Sur ce point encore,
Montcalm et Vaudreuil étaient en violent désaccord. Montcalm était
convaincu que la colonie ne pouvait être défendue avec succès, mais
qu’il fallait tenter de retarder l’issue fatale aussi longtemps que
possible pour l’honneur des armes. Les Anglais, signalait-il au ministre
de la Marine, pouvaient mettre 50 000 hommes en campagne, sans compter
ceux qui étaient à Louisbourg, tandis que le Canada ne pouvait opposer
que 7 400 hommes des troupes régulières et de la milice. En réalité, les
Anglais disposaient de 23 000 réguliers en Amérique, auxquels venaient
s’ajouter des troupes provinciales et une milice de valeur douteuse. De
plus, Montcalm sous-estimait lourdement les effectifs de la milice
canadienne de même que son efficacité lorsqu’elle était employée à bon
escient. Ainsi, les chances étaient donc loin d’être aussi mauvaises que
Montcalm le prétendait. Il soutenait que seule pouvait éviter la défaite
une paix conclue avant que les Anglais ne déclenchent leur triple
attaque, ou bien l’arrivée additionnelle de plusieurs milliers de
soldats de l’armée régulière et de munitions ; étant donné la faiblesse
de la marine française, il considérait qu’il serait peu pratique pour la
France de prendre le risque de faire traverser la mer à des forces aussi
considérables.
Tout en
espérant avoir quitté le pays dans un an, Montcalm, au début de
l’automne de 1758, soumit à Vaudreuil des plans pour la défense de la
colonie contre les assauts prévus. Il demanda l’abandon de la vallée de
l’Ohio et des avant-postes sur les lacs Ontario et Champlain, la
cessation de la petite guerre aux frontières des colonies anglaises et
l’intégration de 3 000 miliciens canadiens dans les troupes régulières ;
il fallait ensuite concentrer toutes les forces de la colonie pour la
défense intérieure sur le Saint-Laurent et sur le Richelieu. Il soutint
que la guerre avait maintenant changé de visage et qu’il fallait
désormais la faire selon le mode européen et non canadien. Vaudreuil
repoussa les recommandations de Montcalm. Il refusa d’abandonner les
fronts excentriques, affirmant qu’il fallait que l’ennemi se batte pour
chaque pouce de terrain et qu’il s’épuise avant d’arriver au cœur de la
colonie.
Afin de bien
convaincre le gouvernement français de l’urgent besoin de renforts et
d’approvisionnements, Vaudreuil dépêcha à la cour un officier canadien,
le major Michel-Jean-Hugues Péan. Aussitôt Doreil s’entendit avec le
capitaine du navire qui devait amener celui-ci pour que le sac contenant
le courrier soit ouvert et que des copies soient prises des dépêches de
Vaudreuil. Il écrivit aussi pour mettre les fonctionnaires du ministère
de la Guerre en garde contre Péan, le disant un vil personnage envoyé en
France dans de mauvais desseins. Afin de contrecarrer les instructions
que Vaudreuil avait données à Péan, Montcalm obtint du premier qu’il
consente à ce que Bougainville et Doreil se rendent à la cour afin
d’exposer clairement ses vues sur la situation.
Pour bien
faire sentir au ministre de la Marine l’urgence de la situation,
Vaudreuil la dépeignit dans ses dépêches sous de sombres couleurs.
Bougainville alla encore plus loin et la qualifia de désespérée. Dans
deux mémoires, et sans aucun doute au cours de plusieurs entrevues, il
réitéra l’opinion déjà exprimée par Montcalm qu’on ne pouvait défendre
le Canada contre les forces que les Anglais s’apprêtaient à jeter dans
la mêlée. Aucune des places fortifiées n’était défendable, Québec moins
que toute autre, et, en l’occurrence, il serait futile d’envoyer des
renforts au Canada. De toute façon, la marine anglaise les
intercepterait à coup sûr. II se garda de mentionner que les convois de
ravitaillement avaient toujours échappé aux Anglais et avaient gagné
Québec chaque année depuis le début de la guerre. Obéissant aux dictées
de Montcalm, il recommanda que les avant-postes éloignés soient
abandonnés, que les forces disponibles soient concentrées à l’intérieur
de la colonie afin de retarder le plus possible l’inéluctable défaite.
Il demanda aussi l’émission d’instructions touchant les conditions de la
capitulation que devraient demander les Français et demanda que des
ordres soient donnés autorisant Montcalm, 24 heures avant que la
capitulation ne prenne effet, à réunir ce qui resterait des bataillons
réguliers et à gagner la Louisiane à bord d’une flottille de canots.
Cette disposition, prétendait il, empêcherait la perte d’un important
corps d’armée et sauverait l’honneur des armes françaises par un exploit
qui rivaliserait avec la retraite des Dix Mille qui avait immortalisé
les Grecs. Selon une seconde proposition, encore plus fantaisiste, le
Canada pouvait encore être sauvé si la France consentait à envoyer un
corps expéditionnaire pour tenter l’invasion de la Caroline du Nord. Les
Anglais seraient pris par surprise, leurs forces étant concentrées au
nord ; les colonies du sud abondaient en ravitaillement ; la vaste
population d’esclaves pourrait être mise à contribution d’une façon ou
d’une autre ; s’il advenait que l’armée d’invasion ne puisse maintenir
ses positions en Caroline, il lui serait toujours loisible de se retirer
en Louisiane.
Devant
l’extravagance de ces propositions et compte tenu du fait qu’elles aient
été formulées en partant de l’hypothèse de la défaite, il est étonnant
que le conseil des ministres ait pris au sérieux l’une ou l’autre des
recommandations qu’aient pu faire Montcalm et Bougainville. Néanmoins
leurs vues pesèrent plus lourd que celles de Vaudreuil. Le gouvernement,
qui plaçait ses espoirs dans un projet d’invasion de l’Angleterre,
décida qu’il ne pouvait se permettre d’affecter des vaisseaux et des
hommes à la défense du Canada ou à une attaque de diversion contre les
Carolines. La demande de rappel de Montcalm fut rejetée après avoir été
prise en sérieuse considération. À la place, on lui accorda, le 20
octobre 1758, une promotion au grade de lieutenant général, le deuxième
degré dans la hiérarchie militaire française, et sa solde passa à 48
000ª. Étant donné qu’un lieutenant général occupait un rang beaucoup
plus élevé qu’un gouverneur général de colonie, Montcalm se vit confier
le commandement de toutes les forces militaires au Canada et Vaudreuil
reçut l’ordre de s’en remettre à lui en toutes choses même pour les
questions d’administration courante. On les avertit tous deux qu’on ne
pouvait leur accorder que de maigres renforts ; conséquemment ils
devaient rester strictement sur la défensive et faire tout leur possible
pour conserver un pied-à-terre au Canada ; par la suite, le territoire
cédé à l’ennemi pourrait être récupéré à la table des négociations de
paix. Bref, il fallait adopter la stratégie recommandée par Montcalm. Le
ministre de la Marine et celui de la Guerre exprimèrent tous deux la
confiance que le général qui, avec seulement 4 000 hommes, avait
brillamment triomphé à Carillon de forces bien supérieures en nombre,
trouverait sûrement le moyen de priver d’une victoire l’ennemi qui se
préparait à attaquer ; ils étaient assurés que Montcalm et Vaudreuil
sauraient travailler en union étroite pour atteindre ce but.
Au début de
mai 1759, plus de 20 navires de ravitaillement arrivèrent à Québec.
Bougainville était à bord de l’un d’eux avec 331 recrues et une poignée
d’officiers. À peu de distance derrière, la marine anglaise escortait le
major général James Wolfe à la tête de 8 500 hommes, dont le plus grand
nombre, bien entraînés, appartenaient à l’armée régulière anglaise.
Cette flotte réussit à remonter le fleuve jusqu’à Québec et à débarquer
les troupes sur l’île d’Orléans sans entrave. Montcalm, l’année
précédente, avait examiné le fleuve, de Québec au cap Tourmente, en
compagnie d’un ingénieur, Nicolas Sarrebource de Pontleroy, et d’un
officier de marine, Gabriel Pellegrin ; par la suite, il avait suggéré
à Vaudreuil où installer les batteries. Dès 1753, un officier du génie,
Dubois, avait fait le même relevé et avait affirmé qu’une batterie
établie sur le cap au Corbeau, en face de l’île aux Coudres, causerait
beaucoup d’avaries à une flotte remontant l’étroit chenal, car à cet
endroit celle-ci ne pourrait manœuvrer ni donner de la portée à ses
canons ; néanmoins, rien n’avait été fait. Vaudreuil était à blâmer pour
cette négligence. Cependant, en mars 1759, Montcalm déclarait toujours
qu’il y avait peu à craindre pour Québec car, en raison des difficultés
de la navigation sur le fleuve, il serait virtuellement impossible pour
les Anglais de remonter le fleuve avec leur flotte. La véritable menace,
croyait-il, viendrait du lac Champlain. Vaudreuil était d’accord avec
lui, certain que les Anglais ne réussiraient pas à amener des vaisseaux
de ligne jusqu’à Québec sans avoir recours à des pilotes canadiens. Il
ne lui vint pas à l’esprit que les Anglais pourraient se servir de
pilotes qu’ils avaient fait prisonniers. De toute façon, lorsqu’on
apprit que la flotte anglaise approchait, on tenta des efforts
désespérés, sous la direction de Montcalm, pour fortifier la rive entre
les rivières Saint-Charles et Montmorency. Tout bien compté, Montcalm
avait entre 15 000 et 16 000 hommes sous ses ordres et détenait
l’avantage d’une position fortifiée que l’ennemi devrait prendre
d’assaut. En outre, le temps jouait en sa faveur. Les Anglais devaient
vaincre son armée et s’emparer de Québec avant la fin de l’été. Montcalm
n’avait qu’à les neutraliser pendant trois mois tout au plus et ils
devraient ensuite rebrousser chemin, sinon, avec l’arrivée de l’hiver,
c’en serait fait d’eux. Il n’avait pas besoin de les attaquer en
bataille rangée ; il devait simplement s’assurer qu’eux ne le battraient
point. Les Anglais, toutefois, jouissaient d’un avantage, la maîtrise du
fleuve. Cet avantage fut encore accru lorsque Montcalm décida d’établir
son principal centre de ravitaillement à Batiscan, situé à environ 50
milles en amont de Québec, tandis qu’il massa son armée tout à l’opposé,
à Beauport, en deçà de la ville.
Une autre
erreur de taille fut de négliger de fortifier la pointe Lévy en face de
Québec. Sur l’ordre de l’amiral Charles Saunders, les Anglais
débarquèrent 3 000 hommes et ne tardèrent pas à y prendre pied. Les
Canadiens, qui craignaient que les Anglais n’y installent leurs
batteries pour bombarder la ville, s’en inquiétèrent grandement mais
Montcalm et ses officiers furent d’avis que la distance était trop
grande pour que l’artillerie cause beaucoup de dommages. Ce n’est pas
avant le 11 juillet que Montcalm consentit à ce qu’on attaque la
position anglaise. À cette date, les Anglais étaient déjà bien
retranchés [V. Robert Monckton]. Au lieu de faire appel à ses troupes
régulières, Montcalm autorisa une attaque de nuit sous les ordres de
Jean-Daniel Dumas par 1 400 volontaires, qui comptaient dans leurs
rangs un détachement d’écoliers sans aucune expérience militaire et
seulement 100 réguliers. Ils n’avaient aucune chance contre des troupes
régulières anglaises deux fois plus nombreuses et solidement installées
dans une position fortifiée. Ce fut un échec et Montcalm exprima son
mépris à l’endroit d’opérations militaires menées par des amateurs. Le
jour suivant, le bombardement de Québec commença. Il devait se continuer
deux mois durant et réduire la ville en ruines.
Heureusement
pour les Français, Wolfe était un piètre stratège. Au lieu de mettre à
profit la mobilité de sa flotte pour attaquer en haut de Québec, là où
les Français était le plus vulnérables, il était déterminé à enfoncer
les lignes de Montcalm en aval de la ville, pour ensuite attaquer de
l’autre côté de la rivière Saint-Charles qui pouvait être passée à gué à
marée basse. Le 9 juillet, il débarqua une brigade à Montmorency et
Montcalm refusa d’y faire opposition, craignant d’engager ses forces
dans une opération qui, en définitive, pouvait n’être qu’une feinte ;
Wolfe amena alors des renforts et rendit la position imprenable. II
envoya également des divisions en amont du fleuve afin d’effectuer des
débarquements-surprises et menacer la voie de ravitaillement de l’armée
française. Cette manœuvre obligea Montcalm à placer des détachements
mobiles, à l’affût du mouvement des vaisseaux et prêts à faire obstacle
aux raids.
Le 31
juillet, Wolfe lança une attaque contre le camp de Montmorency. Elle fut
repoussée, causant de lourdes pertes aux Anglais. Ce résultat
convainquit Vaudreuil que Wolfe n’attaquerait plus de ce côté mais il se
faisait du souci à l’idée qu’une attaque puisse être déclenchée en amont
de la ville et il voulait que ce flanc soit fortifié, mais Montcalm se
refusait à croire que le danger était réel. Il était convaincu que Wolfe
continuerait à harceler les retranchements de Beauport.
Ce que
Montcalm ignorait c’est que le découragement avait commencé à gagner
Wolfe, dont l’état de santé allait se détériorant. Rongé par le dépit,
ce dernier donna l’ordre de ravager les établissements canadiens. S’il
ne pouvait prendre Québec, il était déterminé du moins à détruire tout
ce qu’il pouvait de la colonie. Tout au long du mois d’août, et au début
de septembre, on sema la destruction jusqu’à ce que certains officiers
anglais en éprouvent un profond écœurement [V. George Scott]. À mesure
que passaient les jours et que les nuits se refroidissaient, on
manifestait de plus en plus d’impatience à bord des navires. L’amiral
Saunders déclara que la flotte devait mettre à la voile au plus tard le
20 septembre.
Avant de
s’avouer vaincu et de repartir, Wolfe se devait de livrer un dernier
assaut, même s’il croyait peu en sa réussite. Il voulait attaquer de
nouveau du côté de Beauport mais son état-major repoussa le projet. On
lui proposa plutôt une offensive en amont de Québec afin de couper la
voie de ravitaillement de Montcalm et les communications avec Montréal.
Cette façon d’agir, soutenait l’état-major, contraindrait Montcalm à
quitter ses retranchements et à se battre. Wolfe se rendit à la
proposition et commença les préparatifs en vue d’amener ses troupes en
amont du fleuve. Voyant les Anglais quitter leur camp à Montmorency et
l’armée remonter le fleuve, Vaudreuil s’inquiéta de plus en plus au
sujet de ce flanc et voulut augmenter les forces en haut de Québec. Des
pressions de sa part suffisaient pour que Montcalm en vînt à considérer
cette manœuvre comme malavisée et persistât à maintenir le gros de son
armée en aval de Québec. Il soutint que Bougainville, cantonné à Cap
Rouge avec 3 000 hommes d’élite et des volontaires canadiens, pouvait à
lui seul repousser toute tentative de débarquement du côté de la route
de Montréal, ou, du moins, retenir l’ennemi jusqu’à ce que le corps
principal de l’armée arrive de Beauport.
À la dernière
minute, Wolfe effectua un changement d’importance au plan dressé par
l’état-major. Au lieu de mettre pied à terre assez loin en amont de
Québec pour bloquer la route de Montréal, il décida de débarquer à moins
de deux milles des murs de la ville et d’installer son armée entre
Québec et les troupes de Bougainville. Les Français avaient déjà
commencé à se réjouir du fait que la campagne était à peu près terminée
et que les Anglais seraient bientôt contraints de reprendre piteusement
la mer.
Cependant,
aux premières heures du 13 septembre, une série de fautes commises par
les Français et une chance inouïe favorisant les Anglais permirent aux
hommes de Wolfe de réussir un débarquement à l’anse au Foulon. En moins
de quelques heures, à la grande surprise de Wolfe lui-même, 4 500 hommes
de l’armée anglaise étaient massés sur les plaines d’Abraham, à moins
d’un mille de la ville. Montcalm en fut informé au lever du jour mais il
refusa d’y croire. Seul un petit détachement se rendit pour renforcer
les avant-postes sur la falaise. Quelques heures plus tard, il décida
d’aller se rendre compte de la situation par lui-même. Lorsqu’il
atteignit les hauteurs de l’autre côté des murs de la ville et qu’il
aperçut l’armée anglaise en rangs de bataille, il fut complètement
atterré et ordonna à l’armée de s’y rendre au pas de course. Il n’était
cependant nullement obligé de forcer Wolfe à engager le combat
immédiatement ; il n’y avait même pour lui aucune nécessité de
combattre. Comme le maréchal de Saxe l’avait fait observer, il y avait
plus à gagner par la manœuvre que par le combat. Tout ce que Montcalm
avait à faire était d’éviter tout engagement important pendant quelques
jours ; Wolfe aurait alors été forcé de tenter une retraite par la
falaise abrupte pour gagner la grève étroite et remonter dans les
chaloupes qui les ramèneraient lui et ses hommes à leurs bateaux. Compte
tenu des forces dont disposait Montcalm, la manœuvre de repli aurait pu
se révéler une opération fort coûteuse pour les Anglais. Le fait est que
Wolfe avait placé son armée dans une situation extrêmement périlleuse.
L’ennemi
virtuellement à sa merci, Montcalm choisit la seule ligne de conduite
qui lui garantissait la défaite. Il décida d’attaquer sur-le-champ avec
les troupes qu’il avait sous la main, sans attendre que Bougainville le
rejoigne avec ses hommes. Il négligea même d’avertir celui-ci que
l’ennemi avait débarqué, comptant que les avant-postes s’en
chargeraient. En réalité, c’est Vaudreuil qui informa Bougainville.
Pendant que les miliciens canadiens et les Indiens embusqués harcelaient
les lignes anglaises, Montcalm regroupa ses troupes en trois unités,
environ 4 500 hommes en tout, soit à peu près le même nombre que les
Anglais mais moins de la moitié des forces qu’il aurait pu réunir sur le
terrain. Les soldats de Wolfe étaient disciplinés et bien entraînés, ce
qui n’était pas le cas pour ceux de Montcalm. Il avait tout récemment
incorporé dans les rangs de son armée un grand nombre de miliciens
inexpérimentés. Les troupes régulières venues de Beauport à vive allure
avaient à peine eu le temps de se ressaisir quand Montcalm donna l’ordre
d’abandonner la position élevée et de descendre la pente embroussaillée
en direction de l’ennemi. Le résultat était prévisible. Les formations
françaises furent bientôt désorganisées. Elles firent halte à la plus
longue portée de mousquet possible et tirèrent des volées désordonnées,
puis se couchèrent au sol en grand nombre pour recharger. Les Anglais
soutinrent le feu jusqu’à ce que l’ennemi se rapproche encore plus et
répliquèrent par un feu de peloton rapide, avancèrent dans l’écran de
fumée, puis les bataillons firent éclater des volées successives d’un
bout à l’autre de la rangée. De larges trouées apparurent dans les rangs
français ; ceux qui restaient rebroussèrent chemin et s’enfuirent, les
Anglais sur les talons. Les Français évitèrent l’anéantissement total
grâce uniquement au tir de flanc meurtrier de la milice canadienne. Ce
furent ces miliciens qui obligèrent les Anglais à s’arrêter et à
reformer leurs rangs. Les troupes régulières françaises, en hordes
désordonnées, envahirent les rues de la ville, Montcalm sur sa monture
fermant la marche. Tout juste avant de franchir la porte Saint-Louis, il
fut mortellement touché. Wolfe, blessé plus tôt au cours de la bataille,
avait déjà succombé. Que les deux généraux aient été tués au cours de la
bataille, surtout une bataille comme on les livrait au xviiie siècle,
indique assez bien que les tactiques utilisées de part et d’autre
laissaient à désirer. Le combat était terminé lorsque Bougainville
arriva avec son détachement et il se hâta de regagner Cap-Rouge.
À Beauport,
Vaudreuil tentait de rallier l’armée démoralisée. Il dépêcha un courrier
vers Montcalm, qui recevait des soins médicaux dans la ville, demandant
son avis sur les dispositions à prendre. Dans sa réponse, Montcalm lui
proposait le choix entre trois lignes de conduite : livrer un nouveau
combat, se replier à la rivière Jacques-Cartier ou capituler au nom de
toute la colonie. Il laissait à Vaudreuil le soin d’en décider. Mais
sans en informer le gouverneur général, il écrivit au général de brigade
George Townshend, qui avait succédé à Wolfe, lui livrant la ville.
Cette lettre, si elle fut reçue, n’eut pas de suites immédiates. Pendant
ce temps, Vaudreuil tenait un conseil de guerre auquel assistaient Bigot
et les principaux officiers de l’armée régulière française. Vaudreuil et
Bigot pressèrent fortement l’armée de livrer une autre attaque, vu qu’on
pouvait encore aligner deux fois plus d’hommes sur le champ de bataille
que les Anglais, et qu’en outre on occupait encore la ville, mais les
officiers français n’avaient plus le cœur à se battre. Ils demandèrent
que l’armée se replie à la rivière Jacques-Cartier, pour se joindre aux
forces de Bougainville et reformer les rangs. Devant cette opposition,
Vaudreuil céda et ordonna la retraite pour cette nuit-là. À six heures
du soir, il écrivit à Montcalm pour l’informer de la décision prise et,
en même temps, lui faire savoir qu’il avait remis à
Jean-Baptiste-Nicolas-Roch de Ramezay, commandant de Québec, copie des
termes de la reddition qu’on demanderait aux Anglais. Ces conditions
avaient été formulées par Montcalm plusieurs semaines auparavant et
avaient reçu l’assentiment de Vaudreuil. Le ton de la lettre de
Vaudreuil était mesuré et bienveillant. Il exprima son inquiétude au
sujet de l’état de Montcalm et émit le vœu d’une prompte guérison et il
l’engagea à ne se préoccuper que de lui-même, à n’avoir d’autre souci
que sa guérison. L’aide de camp de Montcalm, Marcel, répondit que
celui-ci approuvait les décisions de Vaudreuil, qu’il avait lu les
conditions de la capitulation et qu’elles avaient été remises à Ramezay.
En post-scriptum, Marcel ajoutait que l’état de Montcalm ne montrait pas
encore de signe d’amélioration à dix heures, mais que le pouls était un
peu meilleur. Plus tard, au cours de la nuit, Montcalm reçut les
derniers sacrements, puis ordonna à son aide de camp d’écrire à sa
famille pour lui transmettre ses derniers adieux. II donna instruction
de remettre ses papiers à Lévis. À cinq heures, au moment où l’aube
commençait à poindre au-dessus de la ville effondrée, son armée vaincue
en pleine retraite, Montcalm rendit le dernier soupir. Il fut inhumé
dans un cratère d’obus, sous la chapelle des ursulines.
Le chevalier
de Lévis vint de Montréal en toute hâte quand il apprit la défaite ; il
assuma le commandement et se mit en devoir de restaurer l’ordre. Il
était blanc de rage. Dans sa dépêche au ministre de la Guerre, il
déclara : « Il faut convenir que nous avons été bien malheureux. Au
moment où nous devions espérer de voir finir la campagne avec gloire,
tout a tourné contre nous. Une bataille perdu, une retraitte aussi
précipitée que honteuse nous a réduits ou nous sommes, pour avoir
attaqué trop tot les ennemis sans avoir rassemblé toutes les forces
qu’il aurait pu avoir. Je dois à sa memoire [Montcalm], pour assurer la
droitte de ses intentions qu’il a cru ne pouvoir faire mieux, mais
malheureusement le général a toujours tort, quand il est battu. »
Bourlamaque, qui était au lac Champlain, fit remarquer avec cynisme que
la seule satisfaction qu’il pouvait retirer du désastre était de n’y
avoir pris aucune part.
Malgré les
vaillants efforts de Lévis et des forces réorganisées, Vaudreuil fut
obligé, malgré les protestations de Lévis, de capituler devant le
général Jeffery Amherst, à Montréal, en septembre de l’année suivante.
Les officiers français, y compris Lévis, cherchèrent désespérément à
empêcher que la défaite de Montcalm et ses conséquences ne rejaillissent
sur eux. Cette démarche les plaçait dans l’embarras : blâmer Montcalm
signifiait que l’armée devait accepter la responsabilité de la perte du
Canada et ils craignaient de devoir assumer leur part de blâme.
Néanmoins, plusieurs d’entre eux reconnurent que l’action précipitée de
Montcalm, le jour de la bataille, avait été fatale.
Lorsque Louis
XV et ses ministres furent informés de la capitulation, ils furent
beaucoup plus émus à l’idée que l’armée avait capitulé sans qu’on lui
accordât les honneurs de la guerre qu’ils ne le furent par la perte de
la colonie. Ils ne se préoccupèrent en aucune façon du sort des
Canadiens. Il fallait que quelqu’un porte la responsabilité de la
catastrophe et il n’était pas question que ce fût Montcalm. Il n’était
plus là pour se défendre et on devait l’exonérer pour sauver la
réputation de l’armée. De toute évidence, ce ne pouvait être Lévis qui
avait protesté contre les termes de la capitulation. Vaudreuil était le
bouc émissaire tout désigné. Pendant les quatre années précédentes,
Montcalm et son entourage avaient prédit l’issue fatale et avaient
soutenu que l’administration coloniale corrompue encourrait le blâme de
la défaite, et maintenant on la tenait responsable de l’échec de la
bataille du 13 septembre. Les prédictions de Montcalm et le faisceau de
preuves accumulées contre Bigot faisaient de Vaudreuil une cible facile.
On imputa donc la perte du Canada non pas à l’incompétence de Montcalm
comme général d’armée, non pas à la supériorité de la petite armée
régulière anglaise sur les bataillons français, lors d’un unique et bref
combat qui n’aurait même pas dû être livré, mais bien à Vaudreuil et aux
fonctionnaires de la colonie. Dans la lettre de réprobation que Berryer,
ministre de la Marine, écrivit à Vaudreuil sur l’ordre du roi, le nom de
Montcalm n’était pas mentionné.
Dans les
circonstances, il n’est pas étonnant que la marquise de Montcalm reçut
un accueil compréhensif du gouvernement lorsqu’elle sollicita une
compensation pour la perte douloureuse qu’elle avait subie. La marquise
demanda tout particulièrement, en considération des états de service de
son mari et du peu de temps pendant lequel il avait pu bénéficier de sa
solde de lieutenant général, que la couronne se charge des dettes qu’il
avait dû contracter pendant qu’il était au Canada. Il avait déclaré que
vers la fin de 1758, celles-ci s’élèveraient à plus de 30 000ª ; elles
avaient dû s’accroître au cours des huit mois qui avaient suivi. Le
ministre écrivit donc à Vaudreuil et à Bigot pour s’informer du montant
exact que Montcalm avait dépensé en sus de sa solde et de ses
allocations. La réponse n’a sans doute pas été sans causer quelque
étonnement. Loin d’avoir contracté des dettes au Canada, comme il
l’avait hautement clamé, Montcalm avait amassé une petite fortune. En
janvier de chaque année il retirait sa solde pour les 12 mois à venir.
La vente de ses effets personnels, ameublement, cellier et vivres avait
rapporté suffisamment pour qu’on remette au trésor les sommes qu’il
avait retirées le 1er janvier 1759 à titre de maréchal de camp. Sa
succession avait encore à percevoir du ministre de la Marine sa solde de
lieutenant général pour la période du 1er janvier jusqu’à sa mort ;
celle-ci s’élevait à 38 269ª 8s. 10 2/3d. Parmi ses papiers on trouva 34
717ª en billets de caisse et 7 000 ou 8 000ª en lettres de change,
datées de 1757 et 1758. De plus, Bigot lui avait fourni chaque année
plusieurs lettres de change supplémentaires, afin de lui permettre de
transférer des fonds en France. Il avait donc économisé, sur une période
de trois ans, tous frais de subsistance payés, plus de 80 000ª. Comment
il y était parvenu demeure un mystère.
P endant
longtemps, les historiens n’ont pas été d’accord dans leur jugement sur
Montcalm. Certains l’ont dépeint dans des termes assez semblables à ceux
de la plaque commémorative qui se trouve encore sur les plaines
d’Abraham :
Montcalm
Quatre fois victorieux
Une fois vaincu
Toujours au grand honneur de la France
Blessé à mort ici le 13 septembre 1759
The gallant, good, and great Montcalm
Four times deservingly victorious
and
at last defeated through no fault of his own
D’autres
trouvent peu de bien à dire sur son compte et le tiennent en grande
partie responsable de la chute du Canada. Les jugements favorables
présupposent que presque tous ses écrits sont à prendre au pied de la
lettre. Une étude critique des documents indique clairement qu’un tel
jugement serait une erreur ; la question de son endettement en est une
preuve suffisante. On ne peut mettre en doute sa grande bravoure même si
de graves lacunes de caractère le rendaient peu apte à commander une
armée. Ses intrigues pour saper l’autorité de son supérieur, le
gouverneur général, ses critiques ouvertes et parfois calomnieuses à
l’endroit de Vaudreuil et des Canadiens, son refus de reconnaître le
mérite des tactiques autres que celles employées en Europe, son
défaitisme chronique, tout a contribué à susciter des difficultés et à
miner le moral des troupes. Néanmoins, il avait remporté des victoires
remarquables. Mais au cours de sa dernière campagne, lorsqu’il eut
l’occasion de détruire l’armée de Wolfe, ou du moins d’éviter la
défaite, il croula et essuya une des plus écrasantes défaites de
l’histoire.
Toutefois,
Montcalm ne porte pas seul la responsabilité de la défaite et de la
perte consécutive à ce revers de l’empire colonial français en Amérique
du Nord. Il n’était qu’un produit de ce système militaire désuet qu’on
réforma par la suite. Comme le faisait remarquer un de ses
contemporains, expert en matière militaire, Jacques-Antoine-Hippolyte de
Guibert, en parlant de l’armée française pendant la guerre de Sept Ans :
« La machine est tellement usée que seul un homme de génie pourrait y
toucher quoique non sans tremblement. Son génie ne pourrait suffire à en
assurer le succès. » Montcalm était un produit de ce système. Il en
était même la personnification.
W. J. Eccles

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