LÉVIS,
FRANÇOIS (François-Gaston) DE, duc de LÉVIS, officier, né le 20 août
1719 au château d’Ajac, près de Limoux, France, fils de Jean de Lévis,
baron d’Ajac, et de Jeanne-Marie de Maguelonne, décédé le 26 novembre
1787 à Arras, France.
François de
Lévis appartenait à une branche appauvrie d’une des plus vieilles
familles de la noblesse française. Entré dans l’armée alors qu’il était
adolescent, il alla grossir le nombre des cadets pauvres de la Gascogne,
mais il avait, lui, d’excellentes relations familiales ; il était cousin
du duc de Lévis-Mirepoix qui allait être fait maréchal de France en
1751. Le 25 mars 1735, Lévis reçut une commission de lieutenant en
second dans le régiment de la Marine ; le 3 juin, il fut promu
lieutenant. Il servit lors de la campagne du Rhin, pendant la guerre de
la Succession de Pologne, et, le 1er juin 1737, à l’âge de 17 ans, il
fut élevé au grade de capitaine. En 1741, il servit dans le corps «
auxiliaire » français au sein de l’armée bavaroise qui envahit la Bohême
pendant la guerre de la Succession d’Autriche, et il participa à la
prise puis à la défense de Prague, comme à la désastreuse retraite de
1742. Le 19 février 1743, il traversa le Rhin pour rentrer en France
avec 73 hommes, restes de quatre régiments en lambeaux, libérés au cours
d’un échange de prisonniers. Plus tard, la même année, il se battit à
Dettingen (République fédérale d’Allemagne) puis servit avec son
régiment en Haute-Alsace, sous les ordres du maréchal de Coigny, et se
distingua au cours de nombreuses batailles et de plusieurs sièges dans
le sud-ouest de l’Allemagne. Deux ans plus tard, il servit dans l’armée
du Bas-Rhin sous les ordres du prince de Conti. En 1746, son régiment
rallia l’armée d’Italie, dans laquelle il servit, avec le grade d’aide-major
général des logis, au sein du corps commandé par son cousin. Alors que,
en août 1747, son régiment prêtait main-forte aux défenseurs de la
Provence, Lévis quitta sa compagnie en échange d’un brevet de colonel
surnuméraire et continua jusqu’à la fin de la guerre de servir à titre
d’aide-major général des logis.
Comme
officier, Lévis s’était fait une solide réputation de bravoure et de
compétence, et il était reconnu pour son sang-froid, mais il ne
disposait pas des ressources financières qui lui eussent permis d’avoir
son propre régiment. Aussi, quand on décida, en 1756, d’envoyer des
renforts et un nouvel état-major, sous les ordres du marquis de
Montcalm, à l’armée du Canada, Lévis accepta-t-il le poste de
commandant en second des troupes régulières françaises avec le grade de
brigadier. À ce poste étaient attachés un salaire de 18 000ª, un
supplément annuel de 18 000ª et une allocation de 9 000ª pour couvrir
ses frais d’équipement et de départ. Il reçut sous scellés des ordres
secrets – à n’ouvrir qu’advenant la mort de Montcalm ou son incapacité
de conserver le commandement – qui le nommaient commandant des troupes
régulières françaises. Dans l’éventualité du décès du gouverneur
Vaudreuil [Rigaud], Montcalm lui succéderait automatiquement ; et dans
le cas où ce dernier, par mort ou autrement, serait lui-même empêché
d’exercer le gouvernement, Lévis était dès lors habilité à l’assumer
lui-même. Accompagné de cinq serviteurs, il mit à la voile à Brest, en
France, le 6 avril, et arriva à Québec le 31 mai.
Après avoir
vu au débarquement des troupes, Lévis partit pour Montréal, où Vaudreuil
et Montcalm préparaient la campagne de Chouaguen (ou Oswego ;
aujourd’hui Oswego, New York). Le gouverneur l’accueillit avec
courtoisie, puis l’envoya prendre le commandement à la frontière du lac
Saint-Sacrement (lac George). Pendant que Montcalm avançait, d’une
marche hésitante, en direction de Chouaguen, pour l’assiéger, Lévis
prenait les dispositions nécessaires pour repousser une attaque contre
le fort Carillon (Ticonderoga, New York). Il jugea que le meilleur
endroit pour engager le combat avec une troupe d’envahisseurs serait à
l’extrémité nord du lac Saint-Sacrement, où l’ennemi aurait à débarquer
et où, par conséquent, il serait le plus vulnérable. Les différentes
unités anglo-américaines qui, sous les ordres de lord Loudoun, étaient
rassemblées autour du fort Edward (également connu sous le nom de fort
Lÿdius ; aujourd’hui Fort Edward, New York) refusèrent cependant à Lévis
l’honneur de leur visite ; ce dernier passa l’été à envoyer des partis,
formés d’Indiens et de Canadiens, ravager les établissements frontaliers
américains, de façon à les obliger à y laisser des effectifs, et à faire
des prisonniers qui, peut-être, fourniraient des renseignements sur les
dispositions et les intentions de l’ennemi.
En apprenant
le succès de l’expédition contre Chouaguen, Lévis craignit que ses
propres efforts passent inaperçus. Il écrivit au comte d’Argenson,
ministre de la Guerre, disant qu’il lui serait bien désagréable, si
Montcalm devait recevoir quelques marques de reconnaissance et de
faveur, d’être lui-même oublié. Il ajouta, cependant, que si Montcalm
devait ne rien recevoir, il ne désirait rien non plus. En fait, Lévis
allait obtenir, en récompense, une pension de 1 000ª tirée sur l’ordre
de Saint-Louis.
Lévis était
fort désireux d’avancer dans sa carrière ; aussi devait-il s’assurer
qu’il ne perdait aucune occasion d’attirer sur lui l’attention et la
faveur de ceux qui étaient au pouvoir. Mais, en même temps, il ne
rechignait pas à faire valoir le mérite de ses collègues, le cas
échéant. À la suite du raid mené à l’hiver de 1756–1757 par
François-Pierre de Rigaud de Vaudreuil contre le fort William Henry
(également appelé fort George ; aujourd’hui Lake George, New York), il
écrivit au ministre que si Vaudreuil lui eût offert le commandement, il
l’eût volontiers accepté, « mais, poursuit-il, je n’aurois peu faire
mieux qu’il a fait. Cette Entreprise a en tout le succes que l’on
pouvoit en attendre. » Ce commentaire généreux contraste vivement avec
le ton méprisant de Montcalm, qui s’employa à minimiser les résultats du
raid et à dénigrer Rigaud.
À ce
moment-là, les relations entre Vaudreuil et Montcalm étaient plus que
tendues. Et quand le ministre de la Guerre l’avertit de maintenir de
bons rapports avec le gouverneur général, Lévis répondit qu’il
s’entendait fort bien avec Vaudreuil et qu’il entretiendrait avec lui
des liens plus étroits encore, n’eût été le fait que Montcalm en prît
ombrage. Lévis affirma détester l’intrigue, l’avoir évitée toute sa vie
et vouloir continuer à le faire. Les preuves qu’il disait bien là le
fond de sa pensée ne manquent pas.
À l’été de
1757, Lévis organisa le train d’artillerie de siège et les transports
par eau en vue de l’attaque du fort William Henry. Il prit ensuite le
commandement de l’avant-garde. À l’arrivée de Montcalm à la tête du lac
Saint-Sacrement, avec l’artillerie de siège, Lévis et ses 3 000 hommes
avaient déjà investi le fort. Après neuf jours de siège, la garnison se
rendit. Les relations entre Vaudreuil et Montcalm atteignirent presque
le point de rupture après que Vaudreuil eut sévèrement critiqué Montcalm
pour avoir refusé de pousser son avantage en s’emparant du fort Edward,
comme il lui en avait donné l’ordre. Quant à Lévis, Vaudreuil n’avait
que du bien à dire de lui. Dans une dépêche au ministre, il plaida pour
que celui-ci fût promu maréchal de camp, en faisant part de sa crainte
que, ne progressant point dans sa carrière, Lévis demandât son rappel,
ce qui, affirmait Vaudreuil, serait une perte grave pour la colonie.
L’année
suivante fut le point tournant de la guerre. L’armée anglo-américaine
reçut de grands renforts de soldats réguliers de Grande-Bretagne, et des
attaques furent projetées contre Louisbourg, île Royale (île du
Cap-Breton), qui seraient suivies d’entreprises contre Québec, contre
les forts français des lacs Champlain et Ontario, et contre le fort
Duquesne (Pittsburgh, Pennsylvanie), sur l’Ohio. Dans une tentative pour
briser cette stratégie, Vaudreuil donna à Lévis le commandement de 3 000
hommes,— 400 des plus alertes parmi les troupes régulières françaises,
400 des troupes de la Marine et le reste formé de miliciens canadiens et
d’alliés indiens. Lévis reçut l’ordre d’avancer jusqu’au pays des
Agniers et de les forcer, si possible, à se joindre à lui dans une
expédition contre les établissements britanniques de la Mohawk et de
l’Hudson. Forcer les Agniers, la nation iroquoise la plus favorable aux
Britanniques, à combattre du côté des Français eût été un dur coup porté
aux Anglo-Américains. On avait un autre objectif, qui était d’empêcher
la reconstruction et le réarmement de Chouaguen et du réseau des forts
qui servaient à son approvisionnement. En outre, une poussée en
direction de Schenectady et d’Albany (New York) eût anéanti les projets
ennemis contre les positions françaises sur le lac Champlain et permis à
Montcalm de manœuvrer, avec le gros des troupes françaises, contre les
Anglo-Américains du lac Saint-Sacrement.
Ce plan hardi
était bien conçu, à la condition que l’ennemi y concourût en attendant
les événements, ce à quoi il se refusa. La troupe de Lévis n’était pas
encore bien loin quand elle fut rappelée en toute hâte ; on avait appris
que Britanniques et Américains préparaient une attaque contre le fort
Carillon avec une armée que la rumeur évaluait à 25 000 hommes. Lévis et
400 de ses hommes d’élite prirent les devants et se dirigèrent en hâte
sur Carillon. Ils y arrivèrent en fin de journée, le 7 juillet, pour
trouver la garnison française – trois mille quelques cents hommes – en
train de terminer un retranchement de troncs d’arbre et des abattis au
sommet de la pente, en avant du fort. Quand les Britanniques, sous les
ordres de James Abercromby, attaquèrent, le lendemain, Lévis commandait
le flanc droit, à découvert. Heureusement pour les Français, les
Britanniques ne tentèrent pas de le contourner. La bataille fit rage
jusqu’au coucher du soleil. Les colonnes britanniques subirent des
pertes écrasantes, mais continuèrent à se reformer et à attaquer encore
et encore. Lévis fit montre de son habituel sang-froid. Quand
Bougainville, qui commandait la gauche, fut momentanément étourdi par
une balle morte, un officier cria à Lévis que Bougainville venait d’être
tué. Lévis, qui avait une piètre opinion de Bougainville, aurait
répondu, à ce qu’on dit : « Eh bien, on l’enter[re]ra demain avec
beaucoup d’autres. »
Immédiatement
après la victoire française, le ressentiment contenu de Montcalm à
l’endroit de Vaudreuil éclata en un conflit ouvert. Vaudreuil adressa au
ministre de la Marine un plaidoyer pour que la demande de rappel faite
par Montcalm fût acceptée et pour que Lévis fût nommé pour lui succéder
au commandement des troupes régulières françaises. Malheureusement pour
tous ceux qui étaient intéressés dans l’affaire, cette requête fut
rejetée, mais Lévis fut promu maréchal de camp. À la fin d’octobre il se
retira dans ses quartiers d’hiver, à Montréal, bien à l’abri des
intrigues de salon et des sauvages querelles qui occupaient à Québec
officiers et fonctionnaires de haut rang.
Au milieu de
mai 1759, on s’attendait à une nouvelle attaque de la part des
Britanniques. Lévis exprima encore la confiance qu’il avait que les
Français s’en tireraient, pourvu qu’ils fissent une guerre de manœuvres
et ne s’enfermassent point dans les postes fortifiés. Montcalm fit
savoir privément son amertume de voir les opinions de Lévis sur la
conduite de la défense l’emporter sur les siennes auprès de Vaudreuil et
des officiers des divers régiments. Heureusement qu’à cette occasion les
plans de Lévis furent adoptés. À l’arrivée de Wolfe et de son armée
devant Québec, en juin, c’est sur l’insistance de Lévis que la rive de
Beauport fut fortifiée, de la rivière Saint-Charles à la rivière
Montmorency, et que les lignes de défense furent poussées vers le haut
de cette dernière, quand on découvrit qu’elle pouvait être passée à gué
au-dessus de la chute et les positions françaises prises à revers. Lévis
reçut le commandement de ce flanc gauche, et quand, le 31 juillet, Wolfe
lança une attaque de grande envergure à la Montmorency, il fut repoussé
avec de lourdes pertes.
Ensuite de la
prise du fort Niagara (près de Youngstown, New York), à la fin du mois
de juillet [V. Pierre Pouchot], et quand il apparut clairement que les
Britanniques feraient une poussée jusqu’à Montréal à partir du lac
Ontario, Montcalm se sentit obligé de détacher Lévis et 800 hommes pour
détourner cette menace. Lévis quitta Québec le 9 août ; aussi n’était-il
pas présent lors de la désastreuse journée du 13 septembre, sur les
plaines d’Abraham. Vaudreuil déclara plus tard que, si Lévis eût été là,
l’issue eût été bien différente, car il aurait sûrement retenu Montcalm
de lancer son attaque précipitée, en colonne, contre les lignes
britanniques.
Dès qu’il
apprit ce qui avait transpiré des événements, Lévis brisa les scellés de
ses ordres secrets et partit immédiatement pour Québec, ralliant l’armée
française démoralisée à la rivière Jacques-Cartier, le 17 septembre. Il
devint blanc de rage quand il apprit ce qui s’était passé, déclarant
qu’il ne connaissait point d’exemple d’un désordre pareil à celui qu’il
trouva parmi les troupes. Il déclara sans ambages que la défaite et la
débandade qui s’ensuivit, juste au moment où l’on croyait terminer
glorieusement cette campagne. étaient le résultat de la décision de
Montcalm d’attaquer avant d’avoir réuni toutes ses forces. Cela dit, il
ajouta que Montcalm avait pris le parti qu’il croyait être le meilleur.
À Bourlamaque, il écrivit qu’on devait tenter de faire voir les choses
sous le meilleur jour possible. Quand Vaudreuil demanda de parcourir
avec lui les papiers de Montcalm, qui devaient contenir beaucoup de
choses concernant la colonie, Lévis refusa carrément, affirmant que lui
seul avait droit de les examiner, puisqu’ils concernaient uniquement les
troupes régulières françaises, et qu’il en était responsable devant le
ministre de la Guerre et la famille de Montcalm. Il se mit alors au
travail en vue de restaurer l’ordre dans les troupes, de renforcer
Québec avant qu’elle ne dût capituler, et de préparer une attaque contre
le camp britannique. Mais il était trop tard ; le 18,
Jean-Baptiste-Nicolas-Roch de Ramezay rendait la ville. Tout ce qu’on
pouvait faire était de maintenir une position défensive à la
Jacques-Cartier et d’envoyer le reste de l’armée à ses quartiers
d’hiver. La flotte britannique étant partie en octobre, les navires
français qui restaient descendirent le fleuve, porteurs de plaidoyers
pour l’obtention de gros renforts en hommes et en matériel à expédier
dès l’ouverture de la navigation, de manière à devancer les
Britanniques. Faute de quoi, faisait savoir Lévis, à moins que la paix
ne fût conclue au printemps, il était improbable qu’on pût sauver la
colonie.
Ces navires
portaient aussi des dépêches de Lévis au ministre de la Guerre au sujet
de ce qui était arrivé. Il était particulièrement inquiet que la
responsabilité du désastre pût l’éclabousser et nuire à sa carrière. Il
informa le ministre qu’en aucune manière il ne pouvait être tenu
responsable des fautes commises pendant la dernière campagne, et, en
conséquence, il demandait l’assurance d’une promotion au grade de
lieutenant général s’il parvenait à faire voir à l’ennemi que la
conquête finale du Canada ne serait point chose si facile qu’il semblait
le croire. Mais cette promotion ne lui fut pas accordée.
Pendant
l’hiver, Lévis et Vaudreuil firent des plans pour tenter désespérément
de repousser les assauts qui ne manqueraient pas de venir avec le
printemps. Heureusement, ils étaient demeurés en excellentes termes. Ils
étaient d’accord que le seul espoir était de reprendre Québec le plus
tôt possible, et ensuite de transférer l’armée entière sur les positions
défensives du lac Champlain ou du haut Saint-Laurent, selon que l’une ou
l’autre place serait menacée la première. On espérait, grâce à la
rapidité des communications sur les voies fluviales, défaire une à une
les armées d’invasion ennemies. Tout dépendait d’une première réussite à
Québec et de l’arrivée des renforts de France.
À la fin de
novembre, Lévis donna des ordres aux commandants de bataillon. La
discipline devait être renforcée et les uniformes, de même que
l’équipement, distribués équitablement. On ne manquait que de marmites,
de capots, de culottes et de caleçons ; le bœuf se faisait rare, mais on
avait assez de pain. Vaudreuil ordonna aux capitaines de milice de
veiller à ce que les habitants chez qui des soldats avaient des billets
de logement eussent toujours à leur disposition huit jours de ration, de
façon qu’un détachement, ou l’armée entière, pût toujours être appelé et
prêt à marcher au premier signe. De même, la milice devait être prête à
s’ébranler au premier commandement. Lévis donna aussi instructions aux
officiers de l’armée régulière d’avoir à collaborer avec les capitaines
de milice, d’entretenir avec eux la bonne entente et de traiter les
habitants avec douceur, les plaintes à ce sujet ayant été, dans le
passé, trop nombreuses. Pour bien faire valoir ce dernier point, il
répéta son ordre cinq jours plus tard, le 29 mars.
Lévis
entretint aussi une correspondance polie avec James Murray concernant
les blessés français laissés à l’arrière et hospitalisés à Québec, et
concernant également un échange de prisonniers. Même s’ils ne purent
s’entendre sur ces points, il est évident qu’ils avaient l’un pour
l’autre un grand respect, en tant que soldats de carrière. Lévis envoya
à Murray une petite quantité de remède contre le scorbut ; Murray
répliqua en lui envoyant un fromage du Cheshire. Ils échangèrent aussi
des journaux apportés par des prisonniers libérés et envoyés de New York
en vertu d’une convention d’échange, et, sur le fait troublant qu’on n’y
mentionnait point leur théâtre particulier d’opérations, Lévis fit le
commentaire qu’on paraissait les avoir oubliés en Europe. Il ajouta, non
sans aigreur, qu’il espérait apporter à Murray de plus intéressantes
nouvelles dans un proche avenir.
Tout au long
de l’hiver, les détachements canadiens tinrent la garnison de Murray
étroitement investie, la privant de ravitaillements du côté de la
campagne et lançant de sauvages attaques contre les avant-postes
britanniques. Mais les pires ennemis des Britanniques furent le froid
mordant et le scorbut. Au printemps, la garnison de Murray était tombée
de 7 500 à 4 000 hommes valides.
Le 20 avril
1760, avant que le fleuve fût libéré de ses glaces, Lévis quitta
Montréal avec son armée de 7 000 hommes, dont 3 000 miliciens. Huit
jours plus tard, après une marche extrêmement difficile dans la neige
fondante et la boue, ils étaient devant Québec. Averti de leur approche,
Murray avait pu retirer ses troupes avancées, 1 500 hommes au total, de
Sainte-Foy et de Lorette, avant que Lévis ne leur coupât la retraite. Au
lieu de s’enfermer dans Québec, Murray décida de livrer bataille, en
espérant éliminer, bataillon par bataillon, les forces françaises. Il
disposa son armée, forte de 3 900 hommes et de 20 canons, sur les
hauteurs des plaines d’Abraham – l’emplacement même où Montcalm s’était
battu en septembre. Lévis ne répéta pas la faute, commise par Montcalm,
d’attaquer en colonne. Il plaça en ligne ses bataillons, maintenant
réduits à 5 000 hommes, et plus rapidement que Murray ne s’y attendait.
Par suite de l’interprétation erronée d’un ordre, la brigade de la Reine
et un corps de miliciens – plus de 1 400 hommes – allèrent se placer sur
le mauvais flanc et restèrent en dehors de l’action. Les forces
effectives en présence étaient donc à peu près égales en nombre.
Le plan de
Murray était de tenir sa position sur les hauteurs et de pilonner les
Français, pendant leur avance, avec ses canons. Quand l’armée de Lévis
se lança à l’attaque, les unités de la droite devancèrent quelque peu le
corps principal de l’armée. Murray tenta de saisir cette occasion et,
abandonnant les hauteurs, s’avança dans un terrain marécageux pour
attaquer. Lévis mit sa droite à l’abri dans les bois voisins et donna à
sa gauche l’ordre de se replier ; elle s’était entre-temps laissé
entraîner à disputer à l’ennemi la possession de quelques maisons. Jean
d’Alquier de Servian contremanda cet ordre et prit la tête de ses
hommes dans une charge à la baïonnette qui arrêta court les
Britanniques. Simultanément, Lévis fit un mouvement sur la droite et,
contournant le flanc gauche britannique, menaça de lui couper la
retraite. Les unités en danger reculèrent rapidement, suivies du centre,
puis de la droite. La retraite tourna à la déroute. La brigade de la
Reine eût-elle été à son poste de combat, l’armée de Murray eût été
écrasée contre les murs de Québec et détruite. Mais, les choses s’étant
passées autrement, les survivants retrouvèrent la sécurité de la ville,
que Lévis dut assiéger bien qu’il ne disposât que d’un train de siège
tout à fait insuffisant. Il avait remporté une retentissante victoire.
Ses pertes étaient bien moins considérables que celles de Murray, mais
les Britanniques tenaient toujours Québec. Le tout était maintenant de
savoir quels navires arriveraient les premiers.
Le 9 mai, la
frégate britannique Lowestoft entrait dans le bassin [V. Robert Swanton].
La flotte, commandée par lord Colvill, suivait de près. Lévis n’avait
plus qu’à lever le siège et à se retirer à Montréal, pour un ultime
combat. Trois armées britanniques convergeaient maintenant vers cette
ville : Murray, à partir de Québec ; Amherst, qui descendait le
Saint-Laurent à partir du lac Ontario ; et le général de brigade William
Haviland, qui avait emprunté le Richelieu. Murray ordonna de brûler
toutes les fermes, de la Jacques-Cartier à Cap-Rouge, et de chasser les
populations vers Montréal, pour qu’elles fussent à charge à l’ennemi.
Sur les deux rives, au fur et à mesure qu’on remontait le fleuve, les
habitants reçurent l’ordre de déposer les armes et de rentrer chez eux.
Les fermes abandonnées furent livrées aux flammes. Les miliciens
commençaient maintenant à déserter en masse, regagnant leurs demeures
pour les sauver de la destruction en mettant bas les armes. Les soldats
français de l’armée régulière, même les grenadiers d’élite, désertaient
aussi par fournées. L’armée française fondait rapidement ; ses officiers
étaient désespérés.
Aucun espoir
ne pouvait justifier une plus longue résistance, et Lévis lui-même le
croyait, mais il insistait pour que l’on combattît, à seule fin de
sauver l’honneur des armes françaises. En mai 1759, il avait déclaré que
l’armée défendrait la colonie « pied à pied » et qu’il « serait plus
avantageux » de périr « les armes à la main que de souffrir une
capitulation aussi honteuse que celle de l’île Royale ». Peut-être sa
résolution fut-elle affermie par la directive du ministre de la Guerre,
datée du 19 février 1759, qui enjoignait à Montcalm, à qui elle était
adressée, de tenir jusqu’à la dernière extrémité plutôt que d’accepter
des conditions aussi ignominieuses que celles qu’on avait acceptées à
Louisbourg, et, par ce moyen, d’en effacer la mémoire.
Le 6
septembre, l’armée d’Amherst était à Lachine. Vaudreuil convoqua un
conseil de guerre, et l’on tomba d’accord qu’il n’y avait plus rien à
faire, sinon de rédiger les clauses de la capitulation de la colonie.
Amherst accepta la plupart d’entre elles, mais il demanda que les
troupes régulières ne servissent plus pendant cette guerre. Pis, du
point de vue des officiers français, il leur refusa d’une façon fort
incivile les honneurs accoutumés de la guerre. Là-dessus, Lévis demanda
la rupture des négociations et un dernier combat pour sauver l’honneur
de l’armée. Il serait impensable, déclara-t-il, de se soumettre à des
conditions si humiliantes avant que l’ennemi ait été forcé de lancer une
attaque contre la ville. Sur le refus de Vaudreuil de laisser détruire
Montréal pour de simples pointilleries, Lévis demanda la permission de
retirer, par bravade, les régiments français dans l’île Sainte-Hélène,
où ils n’auraient pu que mourir de faim. De nouveau, Vaudreuil refusa.
Il commanda à Lévis de se plier aux conditions de la capitulation et
d’ordonner à ses troupes de déposer les armes. Il ne resta à Lévis que
l’initiative de faire brûler les drapeaux des régiments pour les
soustraire à l’ennemi, puis de refuser de rencontrer Amherst et
d’échanger avec lui les politesses traditionnelles entre généraux.
Laissant ses
officiers subalternes se débrouiller seuls, Lévis mit à la voile à
Québec le 18 octobre et arriva à La Rochelle le 27 novembre, après une
rude traversée. Le jour même, il écrivit au ministre de la Guerre pour
l’informer, entre autres choses, que Vaudreuil avait, jusqu’à la fin,
fait tout ce dont la prudence et l’expérience humaines étaient capables.
Dans les circonstances, c’était faire preuve de générosité. Cinq jours
plus tard, il était en route pour Paris. Il y présenta une requête
demandant sa promotion au grade de lieutenant général, un supplément à
la solde et aux indemnités qu’il touchait au Canada, de façon à les
porter aux 48 000ª dont bénéficiait Montcalm, et l’annulation de la
clause qui, dans la capitulation, l’empêchait de servir encore pendant
cette guerre. Ses trois demandes lui furent accordées. Le 6 février
1761, le trésorier général reçut instruction de payer à Lévis 23 598ª ;
le 18, il obtenait le grade de lieutenant général, et, le 24 mars,
William Pitt écrivait de Whitehall pour informer Lévis que Sa Majesté
Britannique avait été heureuse de lui permettre de servir n’importe où
en Europe. Deux semaines plus tard, le duc de Choiseul, ministre de la
Guerre, l’informait qu’il servirait dans l’armée du Bas-Rhin, sous les
ordres du prince de Soubise. Lévis, cependant, ne se montra pas très
impatient de retourner sur le champ de bataille et ce n’est qu’au début
de décembre qu’il se rapporta au maréchal. La veille de Noël, il obtint
la permission de rentrer à Paris, et il quitta Düsseldorf (République
fédérale d’Allemagne) dans l’avant-midi. Ce départ précipité fut
peut-être motivé par l’approche de son mariage, en mars, avec
Gabrielle-Augustine, fille de Gabriel Michel de Danton, trésorier
général de l’artillerie et l’un des administrateurs de la Compagnie des
Indes. Lévis commanda par la suite l’avant-garde du prince de Condé à la
bataille de Nauheim/Johannisberg (Hesse, République fédérale
d’Allemagne) et se distingua en s’emparant des canons de l’ennemi.
À la fin de
la guerre, en 1763, Lévis quitta le service actif et, en 1765, il fut
nommé gouverneur de l’Artois. En 1771, il reçut la commission, hautement
honorifique, de commandant de l’une des quatre compagnies des Gardes du
Corps de Monsieur, nouvellement formées. Il semble avoir, par la suite,
partagé son temps entre Paris, Versailles et Arras, qui était le siège
des états provinciaux de l’Artois. Il fut très assidu à ses tâches et se
préoccupa de l’amélioration des communications à l’intérieur de sa
province, en particulier de la construction d’un canal entre Béthune et
la Lys, et d’une route entre Boulogne-sur-Mer et Saint-Omer. Pendant la
guerre d’Indépendance américaine, il correspondit amicalement avec son
vieil adversaire James Murray, devenu gouverneur de Minorque. Il est
évident qu’ils se tenaient encore l’un et l’autre en haute estime. Quand
des officiers de la garnison de Minorque eurent à rentrer en Angleterre
au cours de ces années, Murray écrivit à Lévis, lui demandant d’user de
ses bons offices pour leur procurer des passeports qui leur permissent
de rentrer par voie de terre, en traversant la France, plutôt que par
mer ou que par la longue route qui traversait l’Italie, l’Autriche,
l’Allemagne et les Pays-Bas. Lévis se faisait toujours un plaisir de
rendre service, même après que le neveu de Murray, le capitaine Richard
Johnston, eut abusé de sa bonté en prélevant sur sa bourse une somme
atteignant 4 800 ª, par le moyen d’une lettre de change que ni la banque
londonnienne, sur laquelle elle était tirée, ni le père du capitaine
Johnston ne voulurent honorer. Murray se hâta de compenser cette perte.
Lévis déclara que rien ne lui faisait plus plaisir que de rendre service
à Murray. Il ajouta qu’il espérait voir bientôt finir la guerre et que
Murray retournat en Angleterre via Paris, de façon qu’ils pussent
rafraîchir leur vieille amitié.
Au cours de
ces années, la carrière de Lévis continua de progresser. Il reçut le
bâton de maréchal de France le 13 juin 1783 et, l’année suivante, il fut
fait duc. Trois ans plus tard, dans sa 671 année, et en dépit de sa
mauvaise santé, il insista pour faire le voyage d’Arras afin d’y
présider l’ouverture des États de l’Artois. C’en était trop pour ses
forces. Il mourut peu après son arrivée. Un monument à sa mémoire fut
érigé par les États de l’Artois dans la cathédrale d’Arras. Il laissait
un fils, Pierre-Marc-Gaston de Lévis, qui hérita du titre de duc et du
commandement de la compagnie des Gardes du Cops de Monsieur, et qui
poursuivit une carrière remarquable comme membre de l’Assemblée
constituante, puis comme émigré, économiste, anglophile, auteur et
membre de l’Académie. La veuve du maréchal et deux de ses trois filles
furent moins heureuses : elles furent guillotinées en 1794.
La vie de
François de Lévis est l’histoire d’une remarquable réussite sous
l’Ancien Régime. Cadet pauvre de Gascogne à ses débuts, il termina sa
carrière comme maréchal et duc. Personne ne pouvait aller plus loin. Au
début de sa carrière, il eut l’appui, à l’armée et à la cour, de son
parent, le puissant maréchal de Mirepoix, que Lévis regardait comme son
père adoptif. Il vécut en un temps où le patronage était de première
importance, où la capacité comptait peu, où l’intrigue était endémique.
Il évita soigneusement de se faire des ennemis, mais refusa de jouer le
sycophante. Il se tint éloigné des factions, en particulier dans ses
relations avec Montcalm et Vaudreuil, et gagna le respect de l’un et
l’autre, ce qui, en soi, n’était pas une mince réussite. Sa compétence
comme commandant militaire ne fait aucun doute ; ses victoires de
Montmorency et de Sainte-Foy en sont la preuve. Enfin, l’estime évidente
que lui vouait son vieil adversaire Murray en dit long en sa faveur.
W. J. Eccles

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