SAINT-ÉTIENNE
DE LA TOUR, CLAUDE DE (le patronyme était peut-être bien Turgis),
trafiquant de fourrures et colon éminent de l’Acadie, père de Charles de
Saint-Étienne de La Tour ; né vers 1570 dans la province de Champagne,
en France, mort après 1636.
Claude de La
Tour commanda un vaisseau pendant les guerres de religion et il subit
alors de lourdes pertes financières. En 1609, il accepta de Jean de
Biencourt de Poutrincourt une invitation à se rendre en Acadie pour
l’aider à établir une colonie permanente à Port-Royal (Annapolis Royal,
N.É.), établissement qui avait été abandonné deux ans auparavant. Il
partit de Dieppe avec Poutrincourt le 25 février 1610 et, après une
traversée qui dura plusieurs mois, atteignit Port-Royal. La Tour y aida
à surveiller les travaux de construction et les labours, et il se
familiarisa avec la traite des fourrures. Après la destruction de
Port-Royal par Samuel Argall en 1613, il semble s’être consacré à la
traite des fourrures dans la région de la Penobscot, où il finit par
bâtir le fort Pentagouet, à la fois poste de traite fortifié et station
de pêche. Ce poste, qui passe pour avoir été le premier établissement
permanent en Nouvelle-Angleterre, se révéla être un excellent débouché
pour la traite des fourrures.
Vers 1626 la
colonie de Plymouth chassa Claude de La Tour du fort Pentagouet. Il
rentra alors en France, où il vendit une partie de ses terres
champenoises ; en outre, il présenta une requête au nom de son fils
Charles, gouverneur suppléant de l’Acadie, qui réclamait une commission
et des approvisionnements. La Compagnie de la Nouvelle-France l’assigna
alors à un navire ravitailleur qui, sous le commandement du père
Philibert Noyrot, semble-t-il, se rendait au poste de Charles, au cap de
Sable, au printemps de 1628. Ce vaisseau et d’autres qui allaient à
Québec sous la direction de Claude Roquemont, furent capturés par une
escadre anglaise que commandait Sir David Kirke. Claude de La Tour fut
fait prisonnier et emmené en Angleterre.
Présenté à la
cour, il y rencontra un bon nombre de parents et d’amis. La Tour était
évidemment un homme très souple et il estima sans doute que ses chances
étaient meilleures du côté de l’Angleterre. Les Anglais étaient alors
les maîtres de toute l’Acadie, sauf du poste de Charles de La Tour au
cap de Sable, et il se dit probablement que le pays était perdu à jamais
pour la France. D’ailleurs, depuis de nombreuses années, le gouvernement
français se désintéressait à peu près complètement de l’Acadie et la
situation de son fils dans cette province était à la fois irrégulière et
incertaine. Les Anglais voyaient en Claude une prise intéressante, car
il avait apparemment exagéré l’importance de son rôle en Acadie et sa
connaissance profonde du pays pouvait leur être précieuse. Claude, de
son côté, était habile et ambitieux ; il n’était pas porté, semble-t-il,
à pleurer les causes perdues et les Anglais eurent tôt fait de le gagner
à la leur. Il s’éprit d’une des dames de compagnie de la reine
Henriette-Marie et l’épousa. Selon un historien, cette dame était
parente de Sir William Alexander, père, à qui le roi Jacques avait
concédé l’Acadie. Ce détail influa-t-il sur le choix de son épouse ? On
l’ignore, mais il reste que La Tour y trouva son compte.
Déjà
Alexander avait conçu un ambitieux projet de colonisation de l’Acadie,
en vertu duquel des participants recevraient de grandes étendues de
terre et le titre de « baronnets de la Nouvelle-Ecosse ». Claude de La
Tour semble avoir impressionné Alexander par sa connaissance de l’Acadie
et, apparemment, il se déclara prêt à prendre part à cette entreprise de
colonisation.
On possède
peu de renseignements sur cette époque de sa vie, mais il aurait
consenti, semble-t-il, à être l’adjoint de Sir William Alexander, fils,
lors d’une expédition qui partit vers l’Acadie au printemps de 1629. Il
passa, croit-on, presque tout l’été à faire connaître le pays aux
Écossais et à amasser une cargaison de fourrures dans la région de la
baie Française (baie de Fundy). Le 6 octobre, il signa, semble-t-il, au
fort Charles, l’ébauche d’un accord avec Alexander fils. En tout cas, il
rentra en Angleterre et, le 30 novembre, on le créait baronnet de la
Nouvelle-Écosse en reconnaissance de son précieux apport à l’exploration
du pays. Il aurait même promis de mettre les Alexander en possession de
toute l’Acadie en persuadant son fils de céder son fort du cap de Sable
et de jurer fidélité à l’Angleterre. Le 12 mai 1630, à l’insu de Charles
de La Tour, il accepta pour celui-ci le titre de baronnet. Ces titres
s’accompagnaient de vastes concessions dans la partie méridionale de la
Nouvelle-Écosse.
Claude de La
Tour et sa femme partirent pour l’Acadie au mois de mai 1630 avec un
groupe de colons et deux navires de guerre anglais. Les vaisseaux
jetèrent l’ancre au cap de Sable et Claude s’empressa de mettre son fils
au courant de tout, y compris les titres et les honneurs qui
l’attendaient au service du roi d’Angleterre. Charles refusa de tenir
les promesses faites par son père et annonça sa ferme résolution de
rester fidèle à la France. Claude, qui avait juré de gagner son fils à
la cause de l’Angleterre, eut recours aux supplications, puis aux
menaces, mais en vain ; Charles résista à toutes ses interventions.
Finalement, le père déclara qu’il allait être contraint de traiter son
fils comme un ennemi. À la tête d’un groupe mixte de soldats et de
matelots, il attaqua le fort du cap de Sable. Ce combat entre père et
fils, qui dura deux jours et une nuit, est sans pareil dans l’histoire
du Nouveau Monde. Cette bataille étrange se termina par, la retraite des
Anglais devant la résistance opiniâtre de Charles. Il ne restait plus à
Claude, qui avait uni son sort à celui des Anglais, qu’à les accompagner
à Port-Royal. Alors dans un geste de noblesse touchant, il dit à sa
femme que l’avenir lui paraissait si sombre qu’il la laissait libre de
retourner en Angleterre. Elle refusa, préférant partager le sort de son
mari. On pourrait croire que, ayant perdu sa réputation et ses biens,
Claude aurait alors sombré dans l’oubli, mais il n’en fut rien. Il
écrivit à son fils pour lui demander la permission de retourner au cap
de Sable comme fidèle sujet de la France. Sur l’avis de représentants de
la Compagnie de la Nouvelle-France, qui venaient d’arriver avec des
provisions et une commission de gouverneur à son intention, Charles
agréa enfin la requête de son père. Mais connaissant ses façons d’agir,
le fils exigea qu’il demeurât avec sa femme dans une maison voisine,
sans entrer dans l’enceinte même du fort.
Lorsque
Claude arriva au cap de Sable, il annonça que la garnison de Port-Royal
avait reçu des renforts et qu’un détachement allait être chargé de
s’emparer du fort du cap de Sable afin d’étendre l’hégémonie de
l’Angleterre sur toute l’Acadie. L’attaque n’eut pas lieu ; elle n’était
peut-être d’ailleurs que le fruit de l’imagination fertile de Claude.
Celui-ci
était un trafiquant de fourrures compétent et habile ; la preuve en est
que lorsque la Compagnie de la Nouvelle-France décida, l’année suivante,
de construire un nouveau poste à l’embouchure de la rivière Saint-Jean,
la plus riche région de toute l’Acadie pour la traite des fourrures, on
résolut de lui en confier le commandement. Cependant, il resta au cap de
Sable et Jean-Daniel Chaline fut nommé à sa place.
Lorsque les
Français eurent repris le fort de Pentagouet, le souverain le concéda à
Claude avec. une certaine étendue de terres « en reconnaissance d’un
service récemment rendu au roi ». On ignore la nature exacte de ce
service. Il est peu probable, toutefois, que Claude se soit installé au
fort Pentagouet, car à partir de 1631 il semble avoir vécu une retraite
paisible au cap de Sable. C’est là que Nicolas Denys, autre figure
éminente de l’Acadie à cette époque, le découvrit en 1635. Selon Denys,
il était l’image même du bonheur domestique, un hôte toujours de bonne
humeur et qui ne tarissait pas d’enthousiasme lorsqu’il vantait les
beautés de son vaste jardin. Il mourut quelque temps après 1636. S’il
fut un renégat, un opportuniste et peut-être même un chenapan, il
demeure néanmoins un personnage pittoresque de l’histoire des débuts de
l’Acadie.
George MacBeath

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- Source : D’après les recherches de M. Robert
Le Blant Du nouveau sur les La Tour, MSGCF, XI (1960) 21–23, Claude de
La Tour signait habituellement « de Saint-Étienne », mais deux actes
notariés le nomment « Turgis, dit Saint-Étienne, écuyer, sieur de La
Tour » et « Claude Turgis, dit Saint-Étienne et de La Tour. » Il semble
donc que le patronyme des La Tour fut « Turgis » et que la famille fut
de petite noblesse.
Pour les sources documentaires, V. RAC, 1883 ; 1894 ; 1912, 18, 23–24.—
Champlain, Œuvres (Biggar), V, VI.— Coll. de manuscrits relatifs à la
Nouv.-France, I : 439 ; II : 351–380.— Denys, Description and natural
history (Ganong).— Royal letters, charters, and tracts (Laing).—
Couillard-Després, Saint-Étienne de La Tour.— Huguet, Poutrincourt.—
Insh, Scottish colonial schemes.— McGrail, Alexander.— G. A. Wheeler,
Fort Pentagoet and the French occupation of Castine, Maine Hist. Soc.
Coll. and Proc., 2e série, IV (1893) :113–123.— V. aussi la
bibliographie de Charles de Saint-Étienne de La Tour.
© 2000 Université Laval/University of Toronto
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