JACQUELIN,
FRANÇOISE-MARIE (Saint-Étienne de La Tour), héroïne acadienne, née en
1602 en France, morte en 1645 au fort La Tour.
On ne sait
rien de précis au sujet de son milieu. Charles de Menou d’Aulnay affirme
qu’elle était la fille d’un barbier du Mans et qu’elle devint actrice à
Paris, mais on n’en à aucune preuve et il semble plus probable qu’elle
fût la fille d’un membre de la petite noblesse. En 1640, elle accepta,
la demande en mariage de Charles de Saint-Étienne de La Tour que lui
communiquait le représentant de ce dernier à La Rochelle, Desjardins Du
Val. Elle se rendit à Port-Royal où la cérémonie eut lieu la même année.
Le couple s’établit au fort La Tour, situé à l’embouchure de la rivière
Saint-Jean, et qui devint sa maison. Elle y donna naissance à un fils.
Presque
immédiatement après son mariage, elle soutint courageusement son mari
dans sa lutte contre d’Aulnay, lutte dont l’enjeu était l’Acadie. En
1642, forçant le blocus que d’Aulnay avait établi à la rivière
Saint-Jean, elle parvint en France où elle en appela avec succès de
l’ordre du roi d’après lequel son mari devait être arrêté et envoyé en
France pour répondre à l’accusation d’infidélité. On lui permit de
ramener un bâtiment de guerre chargé d’approvisionnements pour le fort
La Tour au port de Saint-Jean. Deux ans après, elle se rendait encore en
France, cette fois pour découvrir que son mari était absolument
discrédité à la cour à la suite d’accusations portées par d’Aulnay. Bien
qu’on lui défendît à elle-même de quitter la France, Mme de La Tour
emprunta de l’argent à des amis et elle s’enfuit en Angleterre où elle
acheta des vivres et fréta un navire pour se rendre à la rivière
Saint-Jean. Le voyage dura six mois, parce que le commandant du navire,
le capitaine Bailey, s’était arrêté au Grand Banc pour pêcher. Au large
du cap de Sable, le navire fut arrêté par d’Aulnay, mais Mme de La Tour
se cacha dans la cale où elle échappa aux recherches. Lorsque le navire
arriva à Boston, elle intenta un procès au commandant aussi bien pour le
retard injustifié que pour son refus de la conduire à la rivière
Saint-Jean comme il avait été convenu. Grâce aux £2 000 qu’elle obtint
en compensation, Mme de La Tour fréta trois navires, avec lesquels elle
réussit à forcer le blocus que d’Aulnay maintenait dans le port de
Saint-Jean. Elle arriva chez elle dans les derniers jours de 1644.
Au début de
la nouvelle année, d’Aulnay lança contre le fort La Tour une attaque qui
échoua. Peu après, La Tour, ne recevant pas de ravitaillement de France,
décida de se rendre à Boston pour y demander de l’aide aux Anglais. Des
déserteurs apprirent à d’Aulnay qu’il avait quitté le fort et que la
garnison ne comprenait plus que 45 hommes. D’Aulnay décida aussitôt de
renouveler son attaque et il arriva à la rivière Saint-Jean le 13 avril
à la tête d’environ 200 hommes. Son émissaire, porteur d’une sommation,
fut vite renvoyé par Mme de La Tour qui, ayant assumé le commandement du
fort, était résolue à se battre s’il le fallait. Le combat qui suivit
fit rage pendant trois jours et fut l’événement le plus dramatique de
l’histoire du Nouveau-Brunwick, de l’avis de W. F. Ganong.
En dépit de
pertes relativement élevées, la lutte se poursuivait. Le dimanche de
Pâques, soit le quatrième jour du siège, le bombardement de d’Aulnay
avait démoli une partie du parapet du fort et d’Aulnay avait pu
débarquer un détachement accompagné de deux canons. On raconte qu’un
mercenaire suisse de service au fort (Hans Vaner où Vannier) laissa
cette troupe ramper jusqu’aux murs des fortifications pendant que les
défenseurs se reposaient où assistaient aux cérémonies pascales. Le
bruit de l’assaut contre la palissade alerta la garnison qui accourut
aux postes de défense. Un combat corps à corps s’ensuivit à l’intérieur
même du fort avec de lourdes pertes de part et d’autre. En fin de
compte, d’Aulnay rappela ses hommes, jurant qu’il accorderait « quartier
à tous » si Mme de La Tour acceptait de capituler. À cause des pertes
qu’avait subies sa petite garnison, des grands dégâts causés au fort et
de l’épuisement des vivres et des munitions, Mme de La Tour estima que
la situation était désespérée. Elle ordonna à ses hommes de se rendre.
Les
événements qui suivirent alors restent embrouillés par la partialité et
les animosités personnelles, et sont rendus encore plus confus par les
préjugés des érudits. En conséquence, nous ne pourrons peut-être jamais
nous en faire un tableau bien net. Toutefois, des récits relativement
impartiaux, tels que celui de Nicolas Denys, concordent en substance. On
apprend ainsi que, dès qu’il prit possession du fort, d’Aulnay oublia sa
promesse, ne tint aucun compte des conditions de la capitulation et
ordonna l’arrestation de la garnison de La Tour. On dressa tout de suite
une potence et tous les soldats capturés au fort furent pendus, à
l’exception de l’homme (probablement André Bernard) qui avait consenti à
se faire le bourreau de ses camarades. On força Mme de La Tour à
assister à ces exécutions, la corde au cou. Elle devait mourir trois
semaines plus tard.
Cette
vaillante femme n’avait passé que cinq ans en Acadie. Pourtant sa place
est assurée dans l’histoire de ce pays. Elle eut la distinction d’être
la première Européenne à vivre, à établir un foyer et à élever une
famille au Nouveau-Brunswick. Ni les périls de la mer, ni les dangers de
la guerre, ni les horreurs d’un long siège n’eurent raison de son
courage. Voilà, assurément, l’héroïne la plus remarquable des débuts de
l’histoire acadienne.
George MacBeath

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- Source : La version de d’Aulnay sur Mme de La
Tour et les événements d’Acadie se trouve aux AN, Col., C11D, 1 (copies
plus récentes à la BN, MSS, NAF 9 281, 9 282 (Margry)).— Sources moins
partiales : Denys, Description and natural history (Ganong), 114–116 (et
les sources qui y sont énumérées) et Winthrop’s journal (Hosmer) dans
Original narratives (Jameson).— Charlevoix, Histoire de la N.-F.—
Suffolk deeds, I : 9.— Couillard-Després, Saint-Étienne de La Tour.
© 2000 Université Laval/University of Toronto
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