HOWE, JOSEPH,
journaliste, homme politique et fonctionnaire, né le 13 décembre 1804 dans
Northwest Arm, à Halifax, fils de John Howe et de Mary Edes, décédé le 1er
juin 1873, à la résidence du gouverneur à Halifax.
C’est son père,
le loyaliste John Howe, qui eut sur Joseph Howe l’influence la plus
durable – son père qu’il décrivait ainsi : « Mon seul maître, mon
compagnon de jeu et, pour ainsi dire, mon ami de tous les jours. » Ce père
avait été, à l’époque de la révolution américaine, le seul de sa famille à
prendre parti pour l’Angleterre et il avait une vénération presque
mystique pour la mère patrie, vénération qu’il transmit à son fils. Ce fut
l’une des deux caractéristiques qui, plus que toute autre, modelèrent la
conduite du fils et déterminèrent l’évolution de sa carrière. L’autre
caractéristique, une « inquiétude fébrile, continuelle », lui rendait
insupportable une vie ordinaire et monotone. Il écrivait : « Si je pouvais
vivre tranquillement et paisiblement comme mes voisins et, au bout de 50
ou 60 ans, descendre dans ma tombe et retourner en poussière, je serais
heureux – très heureux. » Mais il ne devait pas en être ainsi.
Le manque
d’argent l’avait empêché de poursuivre ses études. Howe fut donc en grande
partie un autodidacte : il avait l’habitude de lire jusqu’à une heure
avancée de la nuit « si, comme il disait, le livre est amusant et que le
feu ne meurt pas » ; c’était un observateur pénétrant des événements dont
il était témoin. « Je possède peu de livres, mais j’ai le monde devant moi
– une bibliothèque à la portée de tous à laquelle ma pauvreté ne m’empêche
pas d’accéder et dans laquelle, même le volume le plus médiocre et le plus
plat offre quelque chose pour nous distraire, sinon pour nous instruire et
nous rendre meilleurs. » Grâce à son père, qui était un Sandemanian, il
s’était familiarisé avec la Bible ; il avait aussi une « connaissance des
événements et des caractéristiques de l’époque coloniale et de l’histoire
américaine ». En outre, il avait hérité de son père la force d’âme et la
résistance physique qui devaient lui être d’une si grande utilité.
À 13 ans, Howe,
aidait déjà son père dans ses fonctions de maître général des Postes et
d’imprimeur du roi. Comme ces offices devaient être transmis à son
demi-frère, John, fils, qui était plus âgé que lui, il dut chercher une
autre situation. Au début de 1827, il prit une décision capitale et, en
association avec James Spike, il acheta le Weekly Chronicle et commença à
le faire paraître sous un nouveau nom, Acadian. Toutefois, moins d’un an
après, en décembre 1827, Howe prit la relève de George R. Young au Novascotian, dont il fit bientôt le journal le plus influent de la
province.
Joseph Howe
épousa Catherine Susan Ann McNab le 2 février 1828. De cette union
naquirent, entre 1829 et 1848, dix enfants ; cinq seulement parvinrent à
l’âge adulte, et aucun n’atteignit à la renommée du père. Les ennemis de
Howe ont laissé entendre qu’il fut le père de nombreux enfants
illégitimes, mais ces insinuations reposent beaucoup plus sur des rumeurs
que sur des faits. Sa correspondance montre qu’il était très attaché à sa
femme et que sa famille lui manquait beaucoup pendant les longues périodes
où sa carrière politique le retenait loin de son foyer.
Si, comme l’a
fait remarquer Daniel Cobb Harvey, Minerve était sortie toute armée du
cerveau de Jupiter, Howe n’était pas sorti aussi bien préparé des eaux de Northwest Arm. Et si sa carrière évolua dans le sens que l’on sait, ce fut
en grande partie à cause du réveil intellectuel qui se produisit en
Nouvelle-Écosse, réveil qu’il encouragea à son tour. Entre ses mains, le
Novascotian devint un instrument d’éducation tant pour lui que pour ses
lecteurs. Dans les premières années, il rédigea lui-même de 150 à 200
chroniques sur les débats de chacune des sessions de l’Assemblée. En 1834,
il pouvait se vanter d’avoir écrit autant qu’il lui avait été possible de
le faire et il ajoutait que, sans ses chroniques, les gens seraient « à
peu près aussi incapables de juger de la conduite de leurs députés que si
ces derniers s’étaient réunis sur la lune ».
À la fin de
chaque session, il retournait avec plaisir aux livres, aux revues, aux
brochures et aux journaux qui s’étaient accumulés sur son bureau, et les
articles qu’il rédigea pour son journal témoignent de sa parfaite
connaissance des affaires britanniques, européennes et nord-américaines.
Comme il désirait toujours se rendre compte de tout par lui-même, il
explora chaque coin et recoin de plusieurs grandes régions de sa province
natale. À la suite de ses voyages, il publia les « Western Rambles », que
l’on put lire dans le Novascotian du 24 juillet au 9 octobre 1828, et les
« Eastern Rambles », qui parurent du 16 décembre 1829 au 4 août 1831. Dans
ces articles, Howe insistait principalement sur la géographie des régions
qu’il avait traversées et sur les particularités sociales de leurs
habitants. À l’occasion, Howe publiait de ses poèmes ; quelques-uns se
trouvent rassemblés dans le recueil Poems and essays qui parut un an après
sa mort. Dans ses commentaires sur la poésie de Howe, le professeur J. A.
Roy écrit : bien que « attiré par la poésie et l’expression poétique
[...], l’auteur [cependant] n’avait pas l’oreille d’un poète ; il était un
imitateur banal et ignorant des principes prosodiques les plus
élémentaires ». Howe chercha aussi à « relever le niveau intellectuel du
pays [...] et à poser les premiers jalons d’une littérature provinciale »,
en éditant Epitome of the laws of Nova Scotia, de Beamish Murdoch, puis
The clockmaker et The historical and statistical account of Nova Scotia,
de Thomas Chandler Haliburton. Ces tentatives rendirent grand service à
la province, mais ne firent qu’ajouter aux perpétuels embarras financiers
de Howe.
Bien qu’il
devînt avec les années un fervent de la politique, ce n’est pas d’abord
par l’action politique directe que Howe voulut améliorer la société
coloniale sous tous ses aspects. On a dit assez exactement de lui qu’il
était, à cette époque, un tory modéré. Quel autre peuple, demandait-il le
17 janvier 1828, a « un gouvernement qui soit si peu envahissant, un
gouvernement sous lequel il peut profiter d’une aussi raisonnable liberté
? » Il était pour « la Constitution, pour toute la Constitution et rien
que pour la Constitution »
Même en 1830,
lorsque survint l’affaire connue sous le nom de la « querelle du brandy »
(brandy dispute) et que le conseil empêcha l’Assemblée de corriger une
erreur dans les lois sur le revenu, ce qui provoqua le rejet de toute la
loi concernant la répartition du budget [V. Collins], Howe ne changea pas
d’opinion pour autant. Il pensait apparemment que si l’Assemblée
s’opposait à une action révoltante, elle interviendrait également dans des
causes moins graves. De plus, il considérait encore les partis politiques
comme des factions travaillant à l’encontre de l’intérêt public et, pour
sa part, il ne voulait appartenir qu’à un seul parti, « le parti de la
Nouvelle-Écosse ». Il a fallu une autre série d’événements pour lui faire
découvrir le réseau des forces qui étaient à l’œuvre dans la société de la
Nouvelle-Écosse et constater que l’action politique des véritables
détenteurs du pouvoir n’était pas désintéressée.
En 1832 et en
1833, les problèmes bancaires et monétaires de la Nouvelle-Écosse mirent
en évidence la faiblesse de l’Assemblée et la puissance du conseil. Les
cinq conseillers qui étaient en même temps directeurs de la Halifax
Banking Company retardèrent tout d’abord l’établissement d’une deuxième
banque et, quand cette dernière fut fondée, ils en limitèrent les
pouvoirs. Les manipulations auxquelles se livrèrent les deux banques
amenèrent rapidement une dépréciation de la monnaie, et les membres de
l’Assemblée, comme une bande de marionnettes dirigées par le conseil,
n’exigèrent pas les mesures qui auraient rétabli le cours de la monnaie
sur des bases saines. En 1834, Howe s’en prit à l’Assemblée qui semblait
vouloir négocier avec le gouvernement britannique au sujet de la
commutation des redevances sur les terres si la province prenait à charge
les traitements des fonctionnaires du gouvernement. Howe insistait pour
que la commutation des redevances sur les terres se fasse sans condition ;
la Nouvelle-Écosse saurait traiter ses fonctionnaires avec justice sans
avoir une épée de Damoclès suspendue au-dessus de la tête.
En 1835, Howe
se fit encore plus combatif et osa publier un article dans lequel il
prétendait que depuis 30 ans la magistrature et la police de Halifax
avaient « par toutes sortes d’artifices pris dans la bourse des gens en
exactions abusives, en amendes, etc., etc., une somme qui dépasserait £30
000 ». Bien qu’il eût sans aucun doute enfreint la loi alors en vigueur
sur la diffamation criminelle, Howe plaida lui-même sa cause devant un
jury, fut acquitté, puis proclama : « La presse de la Nouvelle-Écosse est
libre. » C’était la première fois qu’il faisait appel à ses talents
oratoires bien supérieurs à ceux de ses rivaux de la Nouvelle-Écosse et
même, à bien des égards, selon le professeur Keith Thomas, à ceux de
George Brown et John A. Macdonald : « il était passé maître dans l’art de
présenter des faits précis ; grâce à des transitions souples et heureuses
il savait apporter la dernière touche à la construction de son exposé ;
son étonnante facilité d’adaptation lui permettait même de convaincre des
auditoires bien plus nombreux et bien plus variés que ceux que ses
adversaires pouvaient gagner à leur cause ; la puissance de son débit
verbal venait renforcer sa faculté de persuasion et en augmenter encore la
portée ».
Ce fut donc un
Joseph Howe complètement transformé qui, en 1834 et en 1835, écrivit sur
l’état de la province et sur l’avenir de Halifax. Comme toujours, il fit
un portrait idyllique du robuste paysan qui s’était assuré une bonne
existence en défrichant, à la sœur de son front, le sol inculte. Il
proclamait, en guise d’avertissement, qu’en Nouvelle-Écosse il n’y avait
pas de place pour les « marchands, les artisans et les fermiers qui jouent
les gentlemen », mais que, malheureusement, les traitements élevés des
fonctionnaires incitaient les classes laborieuses de Halifax à tenter de
mener le même train de vie et que chaque village renfermait « un petit
noyau de commerçants, d’avocats et de fonctionnaires qui propageaient les
folies mondaines de la capitale dans le reste du pays ». Howe attirait
l’attention de la population sur la composition boiteuse du conseil, sur
la phalange de fonctionnaires qui accaparaient une si grande partie des
revenus qu’ils étaient devenus « en réalité nos maîtres », et sur
l’Assemblée, dans laquelle les avocats dirigeaient une majorité
opportuniste, puis il demandait au peuple d’adopter le seul vrai remède, à
savoir : l’élection d’une « Assemblée dévouée au bien public », grâce à
laquelle « la conscience du pays [...] parviendrait à balayer la
pourriture du royaume de Danemark ».
Thomas Chandler
Haliburton conseilla à Howe de ne pas se présenter comme candidat à
l’Assemblée car, lui dit-il, le Novascotian « qui présente toujours un
seul point de vue sera considéré après votre élection [...] rien moins
qu’un journal de parti ». Mais Howe pensait que l’Assemblée serait « une
école admirable » pour sa propre formation et il ajoutait : « Étant
l’obligé de milliers de gens [...] je ne dois pas craindre de consacrer
mon temps et mes forces à payer cette dette. » Il se présenta donc et fut
élu dans le comté de Halifax à l’élection générale de 1836. Le programme
qu’il présentait aux électeurs était simple : « Tout ce que nous
demandons, c’est ce qui existe en Angleterre : un système dans lequel le
gouvernement sera responsable devant le peuple. »
Mais Howe
n’avait pas pour autant toutes les caractéristiques d’un réformateur
colonial. En effet, lorsqu’en 1837 il proposa à l’Assemblée ses 12
résolutions, au lieu de demander un Conseil exécutif responsable, comme
l’avait fait Robert Baldwin dans le Haut-Canada, il recommanda simplement
un Conseil législatif électif. Il pensait apparemment qu’une réplique
exacte des institutions britanniques ne convenait pas à une petite colonie
comme la Nouvelle-Écosse et que deux chambres élues parviendraient à tenir
en échec les conseillers du gouverneur et la bureaucratie de la province.
Pourtant, lorsque lord Durham [Lambton] fit des recommandations
contraires dans son rapport, Howe accepta ses conclusions sans réserve.
Bien plus, pour répondre aux objections qu’aurait formulées le ministre
des Colonies, lord John Russell, Howe lui adressa une série de lettres au
cours du mois de septembre 1839, lettres que Chester Martin décrit comme
étant le pendant colonial du Rapport Durham. Howe fit savoir à Russell que
la meilleure solution à apporter aux problèmes coloniaux était celle
qu’indiquait Durham : « On doit ordonner aux gouverneurs des colonies
d’assumer leurs fonctions avec l’aide de ceux qui [...] ont l’appui d’une
majorité de députés. »
Dans ses
relations avec les partis politiques, Howe avait encore du mal à jouer le
rôle de réformateur colonial. Bien qu’il admît l’existence dans les
colonies de certaines questions qui pouvaient « servir de pierres de
touche à un parti », presque de la même façon qu’en Angleterre, il ne
pouvait dissiper les craintes qu’il avait eues dans le passé de voir les
partis devenir des factions égoïstes et il se méfiait également des partis
fortement disciplinés qui restreignaient la liberté d’action de leurs
membres. Néanmoins, ce fut en grande partie grâce à lui que les chambres
qui furent élues en 1836 et en 1840 furent composées de majorités
favorables aux principes de la réforme. Sa réussite suscita tellement
d’antagonisme parmi les bureaucrates qu’il dut, le 14 mars 1840, se battre
en duel avec John Halliburton, le fils du juge en chef. Halliburton le
manqua et Howe tira un coup de pistolet en l’air.
La requête qui
fut présentée à la couronne en 1840 pour demander le rappel du
lieutenant-gouverneur Colin Campbell a été l’action la plus osée à
laquelle Howe ait pris part. Par suite de cette requête, le gouverneur
général, Charles Poulett Thomson, qui allait bientôt devenir lord
Sydenham, se rendit à Halifax et, en octobre 1840, Howe entra au Conseil
exécutif et forma une coalition avec le tory James William Johnston.
Sydenham persuada Howe qu’il était de son devoir de l’aider à mettre fin à
la discorde. Il se trompait toutefois lorsqu’il prétendait que Howe avait,
« publiquement, dans son journal, fait amende honorable et renoncé à ses
hérésies au sujet du gouvernement responsable ». Howe accepta pour le
moment le fait que « le représentant de la reine ne [pouvait] transmettre
ses responsabilités à personne d’autre », mais il pensait qu’il y avait
peu de différence entre la conception qu’avait Sydenham d’un gouvernement
responsable et l’idée que s’en faisaient les réformistes, puisque dans le
projet du premier, le gouverneur devait avoir la confiance du public et
l’appui de la population et qu’il eût été imprudent de ne pas tenir compte
de l’avis d’un conseil qui avait à justifier les actes du gouverneur.
Chester Martin a écrit que la conduite de Howe était logique pour
quelqu’un qui « se méfiait des pures théories et s’en remettait [...] aux
accommodements plus subtils que conseillaient la pratique et l’expérience
». C’est ainsi qu’au cours de l’élection, qui eut lieu vers la fin de
1840, Howe démontra que si la Nouvelle-Écosse devait servir de champ
d’expérience aux autres colonies, elle ne devait pas se livrer trop
rapidement à des réformes de structure, mais se contenter de progresser
petit à petit. Il regrettait naturellement que des réformistes comme
Herbert Huntington, le Robert Baldwin de la Nouvelle-Écosse, eussent
refusé d’appuyer la coalition qu’ils considéraient tout au plus comme une
mesure provisoire et sans effet, qui retardait la formation d’un parti
réformiste bien discipliné.
Pendant la
période de la coalition, Howe fut nommé orateur (président) de la chambre,
en 1841, et percepteur des contributions indirectes en 1842. Vers la fin
de 1841, ayant décidé de se consacrer entièrement à la carrière politique,
il vendit le Novascotian. Entre temps, la coalition connaissait des heures
orageuses. Au début de 1843, Howe dit au lieutenant-gouverneur Falkland
[Cary] qu’il fallait autre chose « pour faire un gouvernement fort que
neuf hommes discutant gentiment autour d’un table, s’affirmant
réciproquement leur bonne foi, leurs idées communes et leurs sentiments
amicaux ». Au cours de la session de 1843, en condamnant les subventions
aux écoles confessionnelles, particulièrement à Acadia College, Howe
envenima ses rapports avec Johnston qui était baptiste. Après que les
tories eurent accédé au pouvoir en Angleterre, en septembre 1841, le
gouverneur avait fait de plus en plus appel aux conseillers tories. Vers
la fin de 1843, pendant l’absence de Howe et contre son avis, Falkland
décréta la dissolution de l’Assemblée, sous prétexte d’échapper à un
gouvernement de parti que selon lui les réformistes tentaient de lui
imposer. Il obtint ce qu’il désirait, c’est-à-dire une majorité tory qui,
bien que faible, n’en était pas moins une majorité. Puis, en décembre
1843, il remania entièrement son ministère en faveur des tories en faisant
entrer Mather Byles Almon, le beau-frère de Johnston, au conseil pour bien
montrer qu’il croyait au gouvernement de coalition plutôt qu’au
gouvernement d’un parti. Howe et les deux autres conseillers réformistes
démissionnèrent sur-le-champ.
Jusqu’à
l’élection du mois d’août 1847, Howe consacra toutes ses forces à annuler
les effets de la coalition et à renouveler le parti réformiste. Du mois de
mai 1844 au mois d’avril 1846, il fut rédacteur en chef du Novascotian et
du Morning Chronicle et « il devint le centre de ralliement de tout le
parti ». Les lecteurs pouvaient dire de nouveau : « Eh bien ! Howe est
revenu parmi nous. Pas monsieur l’orateur Howe, ni l’honorable monsieur
Howe, mais Joe Howe [...] qui nous fait beaucoup rire, mais qui nous fait
réfléchir encore plus, même lorsque nous sommes en train de rire. » Howe
exposa les problèmes plus clairement qu’il ne l’avait jamais fait et
l’élection du 5 août 1847 prit, autant que faire se peut dans un pays de
traditions parlementaires britanniques, l’allure d’un référendum sur
l’unique question du gouvernement responsable. Les réformistes n’eurent
qu’une majorité de sept sièges, mais leur victoire était solide car tous
les membres de la nouvelle Assemblée étaient des partisans convaincus. Il
n’y eut plus qu’à procéder au vote en chambre pour battre les tories, ce
qui fut fait le 26 janvier 1848 et un gouvernement réformiste prit les
rênes du pouvoir quelques jours plus tard. La Nouvelle-Écosse était la
première colonie à parvenir au gouvernement responsable et Howe se vantait
qu’on y était arrivé sans « porter un coup et sans casser une vitre ». En
vérité, il aurait dû se montrer moins suffisant car les événements
extérieurs, comme les rébellions dans les deux Canadas, avaient contribué
énormément à cet aboutissement.
Bien que Howe
eût été l’artisan de la victoire, ce fut James Boyle Uniacke qui prit la
tête du nouveau gouvernement. On faisait ainsi payer à Howe les excès de
sa conduite. Comme il était incapable de supporter très longtemps les
débordements de la critique et les insultes, il avait réagi violemment,
parce qu’en coulisse Falkland était de connivence avec les publicistes
tories. Il faut dire que les satires et les railleries de Howe à l’adresse
du gouverneur – il l’avait surnommé le « gentilhomme de la chambre à
coucher » – non seulement horrifiaient les tories de la colonie mais
portaient atteinte à sa réputation d’homme Modéré en Angleterre. Toutefois
Chester Martin va beaucoup plus loin lorsqu’il prétend que ces luttes
barbares « empoisonnèrent les plus précieux souvenirs [de Howe], le
rendirent grossier et entachèrent son nom ; lui firent peut-être perdre
l’occasion de diriger, en 1848, le premier gouvernement responsable en
territoires d’outre-mer et qu’en fin de compte cela contribua beaucoup à
le faire connaître comme un homme qui manquait de retenue, ce qui
l’empêcha d’accéder à la carrière qu’il convoitait hors de sa province
natale ». En réalité Howe n’avait perdu que le titre de premier ministre,
car aux yeux de plusieurs, il assumait de fait la direction du ministère.
Bien plus, étant donné l’amitié qui le liait à sir John Harvey, certains
prétendirent qu’il dirigeait non seulement le gouvernement mais également
le gouverneur.
En sa qualité
de secrétaire de la province, Howe participait activement à l’adaptation
des institutions de la province à la responsabilité ministérielle. Mais,
dès mars 1850, il était surtout préoccupé par le projet de construction
d’une ligne de chemin de fer de Halifax à Windsor, N.-É. « Le premier
devoir d’un gouvernement, disait-il, est d’être à l’avant-garde dans toute
noble entreprise ; il doit prévoir et promouvoir, comme c’est sa mission,
le développement social, politique et industriel. » En novembre, il se
rendit en Angleterre pour connaître les conditions auxquelles la
Nouvelle-Écosse pourrait emprunter des capitaux pour la construction du
chemin de fer. Puis, guidé par une de ses « inspirations », il transforma
une mission purement financière en un projet d’expansion de l’Empire. Ce
nouveau projet comprenait la mise sur pied, grâce aux capitaux de
l’Empire, de travaux publics d’importance vitale, l’aménagement de terres
de la couronne en vue de la colonisation et l’encouragement à l’émigration
des pauvres de Grande-Bretagne en leur faisant accorder le passage à bon
compte. Après avoir d’abord refusé son projet, le ministre des Colonies
permit par la suite à Howe « d’affronter le peuple d’Angleterre » et le
discours que Howe prononça, le 14 janvier 1851, à Southampton, donna lieu
à de nombreux commentaires favorables dans la presse britannique.
En mars, il
semblait avoir obtenu des garanties du gouvernement britannique pour la
construction de lignes allant de Halifax à Québec et à Portland, Maine. À
son retour, il fit une tournée de la province et tenta par ses discours de
faire connaître aux populations de la Nouvelle-Écosse, du
Nouveau-Brunswick et du Canada les avantages de ce projet conjoint. Il
leur assura que, en sa qualité de chef politique, il refusait de s’asseoir
pompeusement dans un fauteuil doré en profitant simplement de son
traitement : « Ceux qui veulent gouverner ne devraient craindre ni de
rester en selle tout le jour, ni de travailler toute la nuit à la lueur de
la lampe. » Il se faisait particulièrement éloquent quand il abordait les
effets salutaires de son projet : « Aidez-moi dans cette belle œuvre et
les capitaux anglais envahiront l’Amérique du Nord [...] ; aidez-moi dans
cette belle œuvre, pour diminuer les pauvres en Grande-Bretagne [...] ;
aidez-moi dans cette belle œuvre et [...] l’Amérique du Nord parviendra au
rang de puissance de deuxième ou de troisième importance avec toutes les
structures internes et tous les attributs d’une nation. »
À la fin de
l’année, ce fut le choc. Le ministre des Colonies nia qu’il eût jamais eu
l’intention d’offrir des garanties pour la ligne de Portland et le projet
grandiose de Howe se trouva réduit à néant. À l’époque, Howe prit sur lui
toute la responsabilité du malentendu mais, plus tard, il attribua son
échec aux sinistres influences que subissait le gouvernement britannique.
Howe était maintenant décidé à ce que la Nouvelle-Écosse construisît son
propre réseau de chemins de fer, dans le cadre des travaux publics. Vers
la fin de 1852, il conclut avec la maison Baring Brothers des ententes
pour obtenir les fonds nécessaires à des conditions avantageuses. Il dut
pourtant accéder à la requête de l’opposition qui demandait d’accorder la
priorité à l’entreprise privée. En 1854, l’entreprise privée n’ayant donné
aucune réponse, il put finalement faire accepter la législation sur les
chemins de fer dans les termes qu’il désirait. Peu de temps après il
démissionnait de son poste de secrétaire de la province pour devenir
commissaire principal d’une commission bipartite sur les chemins de fer.
On a souvent dit qu’il était moins doué pour le calcul que pour la
rhétorique, mais il ne connut jamais de difficulté dans les finances de
chemins de fer et, sous sa direction, il n’y eut ni scandale ni négligence
dans la construction des lignes.
En plus de sa
fonction à la commission des chemins de fer, Howe se trouva en 1855 fort
occupé par la guerre de Crimée. À cause de ses sentiments envers la
Grande-Bretagne, il se rangea sans hésitation du côte anglais. Il alla
même plus loin et, au cours des mois de mars et d’avril 1855, il partit en
mission de « recrutement » aux États-Unis. Selon lui, il faisait
simplement part, à ceux qui offraient leurs services comme volontaires,
des conditions d’admission dans l’armée, et il n’enfreignait pas les lois
américaines sur la neutralité. Mais il reconnaissait que, si on lui avait
donné l’ordre de violer les lois de n’importe quel état étranger, dans le
but d’aider « les braves gars en Crimée [il aurait] obéi sans hésiter un
seul instant » et on a des preuves permettant de penser qu’il commit
effectivement de telles violations même sans instruction expresse de ses
supérieurs.
Son aventure
aux États-Unis eut des conséquences imprévues. À son retour, il ne lui
restait plus que 18 jours pour faire campagne en vue de l’élection
générale du 22 mai et il fut personnellement battu par le docteur Charles
Tupper, dans le comté de Cumberland. Cet événement eut une conséquence
indirecte plus importante : le faire entrer en conflit avec les Irlandais
et les autres catholiques de la Nouvelle-Écosse. Il avait remarqué que
certains prêtres irlandais se réjouissaient dans le journal qu’ils
venaient de fonder, le Halifax Catholic, des revers britanniques en
Crimée. À quelque temps de là, le président de la Charitable Irish Society
avait rencontré des volontaires irlandais des États-Unis à leur arrivée à
Halifax et les avait persuadés de ne pas s’engager pour combattre en
Crimée ; il fit également connaître au public, dans un journal de New
York, les activités de Howe, le forçant à quitter les États-Unis de
crainte d’y être arrêté. Finalement, en mai 1856, des terrassiers
irlandais qui travaillaient à la construction du chemin de fer de Windsor
et qui étaient assaillis de moqueries au sujet de leurs convictions
religieuses, infligèrent une raclée impitoyable à leurs tourmenteurs
protestants à Gourley’s Shanty. Sur le moment, Howe parvint à se contenir.
Mais lorsque, en décembre 1856, les présumés coupables furent relâchés et
que le Halifax Catholic avertit les protestants de ne plus ridiculiser les
catholiques – particulièrement les Irlandais « au sang vif » – au sujet de
leurs convictions, Howe se laissa entraîner jusqu’à dire que les
protestants avaient le droit de se moquer de toutes les doctrines qu’ils
trouvaient absurdes.
La controverse
qui prit alors naissance fit que le parti libéral s’aliéna complètement
tous les catholiques : Irlandais, Écossais et Acadiens. À la réunion de
l’Assemblée, en février 1856, tous les libéraux catholiques et deux
libéraux protestants venant de comtés catholiques désertèrent leur parti
et amenèrent ainsi les conservateurs au pouvoir. Howe démissionna de son
poste à la commission des chemins de fer et pensa un moment à prendre la
tête d’une alliance protestante, mais il se ravisa bientôt. Lui qui avait
été l’un des premiers à demander l’égalité complète pour les catholiques
considérait cet épisode comme l’un des plus regrettables de sa vie. Il
ajoutait pourtant : les catholiques « m’ont laissé bêtement et sans
raison, et comme Bo-peep dans le conte, je les laisse faire car un jour,
comme autant de brebis égarées, ils rentreront d’eux-mêmes au bercail ».
Il y eut une
forte ingérence religieuse dans l’élection générale du 12 mai 1859 ; les
libéraux traitèrent leurs adversaires de suppôts de Rome et de Johnston,
et ces derniers à leur tour crièrent à l’ostracisme. Bien que les libéraux
eussent remporté la victoire par trois sièges, six de leurs membres virent
leur élection contestée parce qu’ils détenaient des emplois rétribués par
la couronne. Néanmoins, l’Assemblée battit les conservateurs au cours d’un
vote en février 1860 et Howe, qui avait été réélu dans Cumberland, devint
secrétaire de la province dans le gouvernement de William Young.
Finalement, des comités de l’Assemblée validèrent les élections de tous
les députés libéraux. L’issue de « l’élection contestée de 1859 » ne fit
qu’envenimer une situation politique déjà tendue. Depuis le mois de
janvier 1855, des journaux comme l’Acadian Recorder se demandaient s’il
existait « une raison valable permettant aux députés de la Nouvelle-Écosse
de former deux partis, organisés systématiquement en vue de se détruire
mutuellement dans l’enceinte de [la] législature ». Dans les quelques
années qui suivirent les choses empirèrent et lorsque Young fut nommé juge
en chef et que Howe prit la tête du gouvernement au mois d’août 1860, il
hérita d’une situation bien difficile.
Le ministère de
Howe eut à mener une lutte continuelle pour préserver sa majorité précaire
des attaques incessantes de Charles Tupper. À maintes reprises, il dit à
ce dernier qu’il n’exercerait « jamais autant d’influence qu’il le voulait
tant qu’il n’aurait pas appris à faire preuve de plus de [...] charité
chrétienne dans ses rapports avec autrui ». En 1862, Howe fut sur le point
d’obtenir un accord au sujet d’un chemin de fer intercolonial, mais les
difficultés politiques que connaissait alors le Canada empêchèrent le
projet d’aboutir. Dans l’ensemble cependant, il ne s’occupait que de
choses peu importantes et routinières. Se fondant sur quelques extraits de
son journal ou de sa correspondance, J. A. Roy affirme que, durant cette
période, Howe était complètement désespéré et avait perdu ses illusions,
mais ce n’était pas là son état habituel. Néanmoins, il accueillit avec
plaisir sa nomination, en décembre 1862, au poste de commissaire impérial
de la pêche, aux termes du traité de 1854 sur la réciprocité, bien que ces
fonctions lui donnassent peu d’occasions d’exercer ses talents. C’est donc
presque contre sa volonté qu’il se porta candidat à l’élection générale de
1863 dans laquelle le parti libéral, fatigué et privé de chef, connut une
écrasante défaite ; Howe lui-même fut battu dans le comté de Lunenburg.
Le fait que
Howe ait accepté des fonctions du gouvernement impérial marquait le point
culminant des efforts qu’il déployait depuis le mois de mars 1855, alors
qu’il avait demandé au ministre des Colonies, lord John Russell, de lui
donner un poste de sous-secrétaire dans son département. Cette aspiration
cadrait bien avec le projet d’organisation de l’Empire qu’il avait tout
d’abord préconisé dans sa deuxième série de lettres à lord John Russell au
cours de l’automne de 1846 et qu’il avait présenté à la législature en
février 1854. Son projet prévoyait l’entrée de coloniaux à la chambre des
Communes britannique et la participation des plus éminents d’entre eux au
gouvernement de l’Empire. « Quelle distinction a-t-on jamais accordée à
l’Amérique britannique ? A-t-elle jamais fourni un gouverneur dans une des
immenses possessions de la couronne, un secrétaire d’État ou même un
sous-secrétaire d’État ? [...] Combien de temps doit encore durer pareille
tutelle ? Pas longtemps. Si les hommes d’État britanniques ne prennent pas
cette affaire en main, nous nous en occuperons sans tarder. »
Lorsqu’en
novembre 1858 parurent les deux volumes de ses discours et de sa
correspondance (édition qu’on a appelée [William] Annand), il en envoya
des exemplaires à plusieurs Britanniques influents comme preuve de sa
compétence d’occuper de hauts postes dans la fonction publique. Selon J.
A. Roy, la requête de Howe fut « une des plus humiliantes et des plus
dégradantes suppliques que l’on ait enregistrées à Downing Street », mais
les 15 lettres écrites par Howe au cours d’une période de six ans, pendant
laquelle le ministère des Colonies changea souvent de mains, constituent
difficilement une campagne bien orchestrée en vue de se mettre en valeur.
Il est certain que l’ambition personnelle n’était pas le seul motif de ses
requêtes. Selon lui, le gouvernement responsable n’avait accordé aux
coloniaux qu’une partie des droits dont profitaient les Britanniques, or
il fallait que l’Empire soit organisé pour accorder ces droits à tous.
Servir l’Empire, et de préférence à Londres, même s’il le fallait servir
dans une région aussi éloignée et aussi primitive que la
Colombie-Britannique, était aux yeux de Howe la plus noble mission qui se
puisse concevoir.
On ne peut
séparer les idées de Howe sur l’organisation de l’Empire de son attitude
concernant l’union intercoloniale. Howe a souvent été accusé d’être
illogique en s’opposant à l’union qu’il avait prétendument réclamée
pendant si longtemps. Toutefois, les documents montrent qu’à partir de
1838 il n’avait cessé d’affirmer qu’une des conditions préalables à
l’union était l’amélioration des communications et particulièrement la
construction d’un chemin de fer intercolonial. Une fois, au cours d’une
rencontre avec des amis à Halifax, le 13 août 1864, il exprima une opinion
différente sur ce sujet, mais comme il le disait lui-même par la suite : «
Qui a pu penser qu’un homme public pouvait être lié par des propos tenus
en une pareille occasion ? »
Howe refusa
l’invitation de Tupper de faire partie de la délégation de la
Nouvelle-Écosse à la conférence de Charlottetown en septembre 1864. On a
raconté qu’il refusa « de jouer un rôle de second violon auprès de ce
maudit Tupper » ; en vérité, il avait reçu des ordres de Russell de
terminer le plus vite possible son travail de commissaire impérial de la
pêche et il n’avait pas l’autorisation d’accepter l’invitation de Tupper.
La légende veut
que ce soit Howe qui ait soulevé l’opinion publique en Nouvelle-Écosse
contre les Résolutions de Québec. Mais, dès le mois de novembre 1864, le
gouverneur de la province, se rendant compte que la classe dirigeante
était en grande partie opposée au projet, doutait que les Résolutions
puissent jamais être acceptées. Sa situation de fonctionnaire empêchait
Howe de prendre part au débat sur la confédération, autrement qu’en
publiant, sous le couvert de l’anonymat, ses « Botheration Letters », dans
le Morning Chronicle, du 11 janvier au 2 mars 1865. On a dit que les
opinions exprimées dans ces lettres trouvaient des partisans un peu
partout, mais peu de gens savaient qui en était l’auteur et ces lettres ne
servirent, dans la masse de littérature du même cru, qu’à renforcer des
opinions déjà faites. Jusqu’en mars 1866, Howe ne prit aucune part aux
discussions que soulevait le projet de la confédération en
Nouvelle-Écosse. Puis, quand Tupper décida d’utiliser la crainte
qu’inspiraient les Féniens pour faire accepter par la législature une
résolution en faveur de l’union, Howe se vit forcé de prendre une
décision. Devait-il accepter le poste d’éditorialiste au journal l’Albion
de New York et une confortable aisance ou, maintenant que le travail de la
commission sur la pêche était terminé, rester dans sa province pour aider
« la pauvre vieille Nouvelle-Écosse – que Dieu lui vienne en aide –
assaillie par des ennemis à l’intérieur et par des maraudeurs à
l’extérieur » ? Pourquoi choisit-il la seconde solution ? Il craignait
d’abord que la réalisation de l’union ne portât un coup mortel à son
projet d’organisation de l’Empire. Venaient ensuite des raisons d’ordre
pratique : il fallait bâtir des chemins de fer, établir des liens entre
les populations et procéder à des échanges commerciaux avant de réaliser
l’union et d’en faire une réussite ; les Résolutions de Québec, nées de la
situation canadienne, conduiraient la Nouvelle-Écosse à la perte de son
indépendance et à sa ruine économique. À l’appui de ses dires, Howe
apporta des preuves précises mais il employa trop d’arguments, parfois
bons, parfois mauvais et quelquefois assez neutres. Pourtant sa prédiction
voulant que sous le nouveau régime, l’augmentation des tarifs fût ruineuse
pour la Nouvelle-Écosse ne se révéla que trop vraie et, quand il
prophétisait qu’il faudrait allier à « la sagesse de Salomon, la force et
les connaissances stratégiques de Frédéric le Grand » pour réunir en une «
nouvelle nationalité » les différentes populations de la fédération que
l’on proposait, il ne se trompait pas beaucoup. Toutefois, ce qui, plus
que toute autre chose, amena Howe à se jeter de nouveau dans la politique
active, fut la décision de Tupper de ne pas consulter la population au
sujet de l’union. Comme l’a fait remarquer son ami et admirateur, George
Johnson, « l’opposition de M. Howe à l’union des provinces trouvait sa
source dans une passion ferme et inébranlable pour le droit du peuple ».
Howe ne put
empêcher l’adoption de la résolution de Tupper par la législature de la
Nouvelle-Écosse, en avril 1866. Cet événement provoqua chez lui une
activité fébrile qui dura deux ans. Il partit presque immédiatement faire
une tournée de discours dans les comtés de l’ouest de la Nouvelle-Écosse.
Ensuite, de juillet 1866 à mai 1867, il prit la tête d’une délégation qui
se rendit en Angleterre pour s’opposer à l’adoption d’un acte d’union. Au
cours de cette période, il fit paraître un ouvrage important,
Confederation Considered in Relation to the Interests of the Empire
(septembre 1866), et rencontra tous les hommes susceptibles de l’aider
dans sa cause ou bien il leur écrivit, mais ce fut en vain. À son retour
au pays, il fit une campagne très active pour s’assurer que le
gouvernement britannique serait mis au courant des véritables sentiments
qui régnaient en Nouvelle-Écosse et, à l’élection générale du 18 septembre
1867, les partisans de la Confédération de la Nouvelle-Écosse n’étirent
qu’un seul membre à la chambre des Communes et deux à l’Assemblée
provinciale. Howe participa activement, comme député du comté de Hants, à
la première session du premier parlement du dominion puis prit la tête de
la délégation de la Nouvelle-Écosse qui séjourna à Londres de février à
juillet 1868 pour demander l’abrogation de l’Acte de l’Amérique du Nord
britannique. Il n’obtint qu’une seule concession : le ministre des
Colonies accepta de demander au gouvernement du dominion de revoir, pour
la Nouvelle-Écosse, sa politique en matière de taxation, de commerce et de
pêche, en vue d’y apporter des modifications. Après avoir fait partie de
deux délégations, Howe – toujours un grand admirateur des institutions
britanniques – revint grandement déçu à la fois par les hommes publics et
par la vie politique de la métropole. Il ne fut pas sans remarquer que,
lorsque l’Acte de l’Amérique du Nord britannique vint en troisième lecture
devant la chambre des lords, seulement dix d’entre eux occupaient leurs
sièges. Ce qui lui fit dire : « On ne pourrait agir autrement si l’on
voulait encourager la déloyauté. » Il avait cru autrefois qu’un homme
demandant justice serait toujours traité équitablement par les gentlemen
anglais de la chambre des Communes. « Si vous me demandez si j’ai la même
confiance aujourd’hui, j’ai le regret de vous dire que non. »
En 1868, vers
le milieu de l’année, Howe savait que la partie était jouée, mais il n’«
accepta la situation » publiquement qu’en décembre 1868, lorsque le
gouvernement de Gladstone, qui venait d’entrer en fonction, confirma que
l’union ne subirait pas de changement. Pendant tout l’été et tout
l’automne de 1868, Howe s’appliqua, surtout au sein du groupe des
adversaires de la Confédération, à contenir ceux qui prônaient
l’insurrection ou l’annexion aux États-Unis. S’il ne s’agissait que d’une
affaire entre les Canadiens et les habitants de la Nouvelle-Écosse, « je
prendrais disait-il, chacun de mes fils et j’irais mourir à la frontière
plutôt que de me soumettre à cette indignité », mais il avait toujours été
un sujet britannique loyal et dévoué et il le resterait jusqu’à la fin.
En janvier
1869, Howe et son compatriote de la Nouvelle-Écosse, le député Archibald
McLelan, en vinrent à un accord avec le ministre fédéral des Finances,
sir John Rose, qui fit de « meilleures conditions » à la Nouvelle-Écosse
et, le 30 janvier 1869, Howe entra dans le cabinet du dominion, en qualité
de président du conseil. Il fut ainsi obligé de se présenter, au milieu de
l’hiver, à l’élection partielle dans le comté de Hants, contre des
opposants bien résolus. Il remporta l’élection mais en revint complètement
épuisé et ne recouvra jamais entièrement sa santé.
En sa qualité
de ministre fédéral, il fut à deux occasions un sujet de controverse. Le
16 novembre 1869, il fut nommé secrétaire d’État aux affaires provinciales
dont les fonctions comprenaient la supervision des ententes visant à
l’entrée du Manitoba dans la Confédération. Comme toujours, désireux de se
rendre compte des choses par lui-même, Howe fit un voyage à la
Rivière-Rouge et imposa ainsi un nouveau surmenage à sa santé déclinante.
Plus tard, lorsque le lieutenant-gouverneur désigné, William McDougall,
ne put entrer dans la nouvelle province en raison de l’insurrection, il
attribua ses difficultés aux paroles inconsidérées de Howe et à son parti
pris anticanadien. Mais la chambre des Communes refusa de le suivre dans
cette voie.
Les dernières
illusions que Howe pouvait conserver au sujet du gouvernement britannique
s’évanouirent lorsque ce dernier ne chercha pas à sauvegarder les intérêts
canadiens dans les négociations qui devaient conduire au traité de
Washington en 1871. Le 27 février 1872, dans un discours prononcé au
Y.M.C.A. d’Ottawa, il insinuait que si « les Anglais, oublieux du passé,
repoussaient leurs obligations nationales », les Canadiens étaient
capables de prendre en main leur propre destinée. Il pensait de toute
façon que le moment était proche où les Canadiens et les Anglais devraient
en venir « à une entente claire et nette au sujet des espérances et des
obligations concernant l’avenir ». Ces paroles n’amusèrent pas sir John
Macdonald qui déclara : « Bien que [Howe] ne soit plus utile à
grand-chose, il est encore apte à faire du mal. »
En mai 1873,
Howe fut nommé lieutenant-gouverneur de sa province natale. Il était en
fonction depuis moins de trois semaines quand il mourut à la résidence du
gouverneur, à Halifax, le 1er juin 1873.
Pour son rôle
dans l’obtention du gouvernement responsable, Howe fut traité avec justice
et équité par les historiens, et particulièrement par Chester Martin dans
Empire and commonwealth. Mais ils n’ont pas fait preuve de la même
impartialité pour ce qui est de son attitude face à la Confédération.
Cette partialité s’est d’abord exprimée dans les écrits de son
contemporain, le pasteur presbytérien George Monro Grant, qui attribuait
à l’égoïme pur et simple l’attitude de Howe face aux Résolutions de
Québec. « Devait-il collaborer, devait-il devenir le lieutenant de Tupper,
l’homme qui lui avait ravi la faveur du peuple [...] seul un héros aurait
fait son devoir [...] et Howe était un égoïste [... d’un] égoïsme qui
s’était longtemps abreuvé aux applaudissements du peuple et s’était
transformé en une vanité presque incompréhensible chez un homme de cette
trempe. »
Cette thèse de
G. M. Grant, Edward Manning Saunders dans son ouvrage intitulé Three
premiers of Nova Scotia, et William Lawson Grant, dans The tribune of
Nova Scotia, l’ont acceptée sans mettre sa valeur en question. Mais plus
récemment, en 1935, J. A. Roy est allé plus loin dans son étude Joseph
Howe : a study in achievement and frustration. L’auteur, un professeur
d’anglais, fait du personnage de Howe le protagoniste d’une tragédie
shakespearienne dont la fortune, après avoir atteint son apogée, a décliné
inexorablement. « Une fois [le gouvernement responsable] acquis, sa tâche
principale était terminée. L’ennui succéda à l’enthousiasme, le cynisme, à
la foi et, à partir de ce moment, son histoire ne connut guère que des
crépuscules. » Dans leurs propos à son sujet, la plupart des historiens et
des biographes des contemporains de Howe se sont inspirés des ouvrages de
G. M. Grant ou de J. A. Roy ou des deux à la fois.
Personne ne
peut nier que Howe fut un égoïste, mais Grant n’apporte pas la moindre
preuve que c’est l’égoïsme qui détermina son opposition aux Résolutions de
Québec. La position de Howe était en vérité tout à fait conforme à ses
déclarations et activités antérieures et donc tout à fait prévisible et
explicable sans recours à des sentiments de jalousie et d’égoïsme.
Dire qu’en
vieillissant Howe était devenu un homme déçu, désillusionné, cynique et
amer, c’est ne pas tenir compte du bouillonnement incessant de ses idées.
Malgré de graves déceptions et la perte de ses illusions sur des
institutions dont il faisait grand état, son esprit débordait d’idées
nouvelles ou, pour le moins, d’une foi toujours renouvelée. De toute
façon, ce n’est pas parce que Howe a échoué dans sa défense de certains
projets et dans son opposition à certains autres, que l’on peut en déduire
– comme certains historiens – que son jugement était fautif ou que
lui-même manquait de caractère. Par une sorte de fatalité, le bien-fondé
de ses dernières entreprises politiques a été jugé sur leur réussite et,
comme l’a fait remarquer le professeur Reginald George Trotter, « la
justice est absente de ce genre de verdict rétroactif sur des opinions
politiques ». Si l’on devait accepter ce critère d’appréciation, cela
signifierait qu’un homme public qui voudrait s’assurer un jugement
favorable de la part des historiens devrait tenir compte de ses chances de
succès plus que de ses principes et de ses convictions. Mais lorsqu’en
avril 1866 Howe prit son importante décision, pouvait-on prévoir que
l’union des provinces avait des chances de succès ? Si l’on en venait à
juger d’après ce genre de critère, cette façon de procéder « ne ferait que
diminuer la personne qui, pour des motifs irréprochables, combat
vaillamment sans grand espoir de réussir, et tendrait en même temps à
faire du machiavélisme une vertu cardinale en politique ».
On peut
condamner Howe, « un fédéraliste impérial libéral » (pour employer
l’expression du professeur Donald Creighton), parce qu’il ne sut pas se
rendre compte que ses projets sur l’organisation de l’Empire allaient
complètement à l’encontre de la ligne de pensée qui prévalait en
Grande-Bretagne à l’époque où il les proposa. Il peut avoir fait preuve de
mauvaise volonté en refusant d’admettre la possibilité de construire, dans
les années 1860, une Amérique du Nord britannique unifiée, et il a
peut-être exagéré les conséquences fâcheuses que cette union pouvait avoir
en Nouvelle-Écosse. Mais on l’a traité injustement quand on l’a accusé
d’illogisme, d’avoir agi précipitamment et pour de mauvais motifs, et
toutes ces accusations, dues à l’esprit partisan de l’époque de la
Confédération, se sont perpétuées dans une vieille légende qui a résisté à
toute nouvelle interprétation.
On constate
tout au long de la carrière de Howe des défauts et des faiblesses de
différentes sortes : il savait être extrêmement complaisant, même à
l’excès, quand cela pouvait servir des fins personnelles ; bien que, dans
son journal intime, il ait montré qu’il aimait à s’effacer et qu’il était
assez humble, il se révélait parfois très vaniteux ; sur la question de
l’accession des membres de sa famille à des postes officiels, il s’est
conduit d’une façon qu’il n’aurait pas tolérée chez autrui ; après avoir
fermé les yeux sur des abus pendant un certain temps, il lui arrivait
ensuite de réagir violemment. Autodidacte formé à dure école, il manquait
parfois de raffinement, particulièrement par les remarques déplacées qu’il
faisait à l’Assemblée et par sa tendance à la franche vulgarité devant des
auditoires populaires. Mais ce sont là des défauts mineurs qui se trouvent
compensés par une logique fondamentale, un attachement aux principes, ce
qui est peu commun.
Il est
néanmoins difficile de classer Howe sous une étiquette quelconque. Bien
que son nom soit surtout associé à des solutions radicales et même
révolutionnaires, c’était dans le fond un réformiste conservateur. Même
s’il se considérait personnellement comme un libéral, il surpassait dans
sa dévotion à la Grande-Bretagne, le plus ardent des tories. Selon lui,
seuls les propriétaires terriens devaient avoir le droit de vote – en
Nouvelle-Écosse il était facile d’acheter des terres – et son gouvernement
abolit le suffrage universel en vigueur depuis dix ans : on peut donc
difficilement le qualifier de démocrate. Pourtant, il soutint que la
population avait le droit d’être consultée directement au sujet de l’union
intercoloniale.
Le temps a
prouvé qu’il avait raison, en ce sens que le droit de l’électorat de
donner son approbation en cas d’importants changements constitutionnels
est maintenant une coutume établie dans la constitution britannique. De
plus, malgré le caractère utopique de ses idées sur l’organisation de
l’Empire, le Commonwealth est devenu, comme il l’espérait, « une
association qui durera peut-être des siècles et n’aura pas besoin de se
dissoudre tant qu’elle comportera des avantages mutuels ». Howe aurait
sans doute mieux aimé que l’on se souvînt de lui pour les efforts qu’il a
déployés dans le but de libérer ses compatriotes de l’esprit de clocher
propre aux petites collectivités. Lorsqu’on l’accusait « d’empoisonner
l’opinion publique par ses idées extravagantes et exagérées », il
admettait avec fierté qu’il était coupable d’élargir les vues et les idées
de ses compatriotes sur un grand nombre de sujets. « Je me suis efforcé,
disait-il, de détourner leur vue et leur esprit de la bourbe insignifiante
de la politique où ils se débattaient et de les élever vers quelque chose
de plus noble, de plus astreignant et de plus encourageant, conçu pour
développer leur intelligence et leur assurer une prospérité aux horizons
plus vastes. »
J. Murray Beck
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