TILLEY, sir
SAMUEL LEONARD, pharmacien, homme politique et lieutenant-gouverneur, né
le 8 mai 1818 à Gagetown, Nouveau-Brunswick, fils aîné de Thomas Morgan
Tilley, commerçant, et de Susan Ann Peters ; le 6 mai 1843, il épousa à
Portland (Saint-Jean, Nouveau-Brunswick) Julia Ann Hanford, et ils eurent
huit enfants, puis le 22 octobre 1867, à St Stephen (St Stephen-Milltown,
Nouveau-Brunswick), Alice Starr Chipman, et de ce mariage naquirent deux
enfants ; fait chevalier de l’ordre de Saint-Michel et Saint-Georges le 24
mai 1879 ; décédé le 25 juin 1896 à Saint-Jean.
Issu de deux
familles loyalistes, Samuel Leonard Tilley fréquenta d’abord durant quatre
ans l’école de Madras [V. John Baird] que l’Église d’Angleterre tenait à Gagetown, puis en 1827 il passa à la grammar school locale pour y faire
ses quatre dernières années d’études. En 1831, à l’âge de 13 ans, le jeune
Leonard ou Lennie, comme on l’appelait, alla vivre chez des parents à
Portland et commença son apprentissage chez un pharmacien de la ville
voisine, Saint-Jean. Après avoir obtenu son certificat de pharmacien, il
s’associa en mai 1838 à son cousin Thomas W. Peters et ouvrit la «
Pharmacie à bas prix ! » Peters and Tilley. Quand Peters se retira, en
1848, la raison sociale devint Tilley’s Drug Store ; c’était l’un des
commerces florissants de la ville. Cependant, Tilley le vendit en 1860,
car la politique l’absorbait alors tout entier.
Tilley entra
dans la vie publique en partie parce qu’il militait, pour des raisons
religieuses, dans le mouvement de tempérance. Anglican de la Basse Église,
il fut si impressionné en 1839 par un sermon du révérend William Harrison
qu’il décida de prendre un « nouveau départ ». Dès lors, ses convictions
évangéliques, centrées sur la Bible et sur l’engagement social, jouèrent
un rôle prédominant dans son existence. Il enseignait à l’école du
dimanche et finit par devenir marguillier ; en outre, il fut membre du
bureau de la Saint John Religious Tract Society.
Tout comme
Harrison, Tilley faisait partie d’un courant d’opinion de plus en plus
fort qui considérait l’alcool comme le pire fléau social. Dès 1844, membre
du bureau de la Portland Total Abstinence Society, il faisait pression en
faveur d’une loi qui imposerait la prohibition. Peut-être était-il hanté
par le souvenir du meurtre particulièrement affreux d’une femme tuée par
son mari ivre, armé d’un couteau de boucherie. Tilley était dans les
environs quand une fille du couple, âgée de 11 ans, était sortie en toute
hâte pour chercher du secours. Jamais, déclara-t-il, il n’allait oublier
la scène : « La mère gisant dans son sang, ses petits enfants pleurant
autour d’elle, et le mari et père, arrêté pour meurtre ; et la cause de
tout cela, le rhum. » Un mouvement américain issu des « assemblées
d’expérience » évangéliques des années 1840, les Fils de la tempérance,
donna aux prohibitionnistes le cadre nécessaire pour mener une action
politique efficace. Quelques mois après la fondation de la première
branche néo-brunswickoise du mouvement, le 8 mars 1847, Tilley faisait
partie du conseil de l’organisation provinciale, qu’il en vint à dominer.
À compter de 1848, on jugea sa présence essentielle à toutes les soirées,
manifestations, causeries ou conférences internationales sur la
tempérance. Ce n’était pas un orateur qui soulevait les foules ; il
recourait plutôt à la logique, dont il accentuait la froideur en mêlant
des statistiques à son propos. En 1854, on l’élut très vénérable
patriarche, le sommet de la hiérarchie des Fils de la tempérance.
Malgré les
apparences, Tilley n’était pas un fanatique. Toute sa vie, ce furent sa
famille et la religion qui comptèrent le plus pour lui et, avec le temps,
sa passion pour la lutte contre l’alcoolisme fit place à celle de la
politique. Dans sa jeunesse, il avait fait partie de la Young Men’s
Debating Society de Saint-Jean. Ensuite, il se consacra au Mechanics’
Institute de la ville où, devenu trésorier en 1842, il eut à dénouer un
imbroglio financier. Cet organisme joua un rôle essentiel dans les années
1840. Il comptait, parmi ses membres, des notables du milieu des affaires
ou de la politique, tels William Johnston Ritchie, John Hamilton Gray,
John Robertson, George Edward Fenety et Robert Duncan Wilmot. Il
véhiculait toutes sortes d’idées, dont celles du docteur Abraham Gesner
sur la nécessité de protéger les industries naissantes.
La récession de
1848, que l’on attribuait en grande partie à l’abolition des tarifs
préférentiels de la Grande-Bretagne, contraignit les hommes d’affaires de
Saint-Jean à s’adapter. Tilley, reprenant le point de vue de Gesner,
réclama des mesures protectionnistes. Il fut aussi membre du comité
fondateur de la Rail-Way League, qui avait pour principe : « Quiconque
œuvre pour l’introduction des chemins de fer [...] travaille pour
l’humanité – pour le progrès – et pour le plus grand bien de sa race. »
Cette ligue devint à son tour le noyau de la New-Brunswick Colonial
Association, formée le 28 juillet 1849 ; Tilley en était le trésorier et
faisait partie du comité du règlement. L’association reprochait à la
Grande-Bretagne d’avoir abandonné ses colonies, réclamait des mesures
protectionnistes pour l’agriculture, l’industrie et la pêche, et proposait
une « union fédérale des colonies d’Amérique du Nord britannique, en vue
de leur indépendance immédiate ». Bien que l’on ait retiré cette dernière
motion après son adoption avec une seule voix de majorité, elle exprimait
un sentiment dont on ne saurait surestimer l’intensité.
Le comité du
règlement réclamait le contrôle provincial de la liste civile et de toutes
les dépenses publiques, un réseau scolaire public, le haute main du
gouvernement sur les travaux publics et, surtout, un gouvernement honnête.
Les élections provinciales de 1850 donnèrent à l’association et à Tilley
l’occasion de tenter leur chance. Son meilleur ami, Joseph Wilson
Lawrence, parla en sa faveur le jour des nominations : c’est,
déclara-t-il, un « partisan fidèle et fervent de toutes les grandes
mesures de réforme ». Tilley se classa en tête de liste et cinq autres
candidats de l’association remportèrent la victoire dans Saint-Jean. En
chambre, il promut du mieux qu’il put la cause de la tempérance en
présentant plusieurs pétitions qui réclamaient que les vendeurs d’alcool
soient tenus « responsables de tout dommage résultant du trafic ». Doué
pour les chiffres, il fut nommé à un comité d’étude sur les dépenses
imprévues. Ses discours donnent des indications supplémentaires à son
sujet. Tout en attaquant les privilèges hérités et acquis par
l’aristocratie, il n’était pas en faveur de l’extension du droit de vote
aux hommes non propriétaires. Il appartenait à la nouvelle classe de Néo-Brunswickois
aisés qui, sans être démocrates, rejetaient la tradition loyaliste
d’obéissance aux autorités. « Le gouvernement qui a foulé aux pieds les
droits cédés aux colonies ne mérit[e] pas le respect d’un peuple libre »,
déclara-t-il au printemps de 1851 en tentant (ce qu’il faillit réussir) de
forcer le Conseil exécutif à démissionner.
Dans le courant
de cet été-là, le lieutenant-gouverneur sir Edmund Walker Head coupa les
ailes à l’opposition réformiste en attirant au Conseil exécutif deux
membres de la New-Brunswick Colonial Association, Gray et Wilmot. Tilley
était tellement furieux qu’il démissionna de son siège quand Wilmot fut
réélu en octobre. Ses compagnons réformistes William Johnstone Ritchie et
Charles Simonds firent de même. Head se frottait les mains de
contentement. La carrière politique de Tilley semblait terminée mais, pour
lui, politique, religion et tempérance étaient si liées qu’il ne pouvait
abandonner aucune d’entre elles. Il travailla avec enthousiasme pour la
tempérance et contribua grandement en 1852 à l’adoption d’un projet de loi
sur la prohibition (qui n’atteignit cependant pas ses objectifs). À titre
de partisan de la Basse Église, il mena, au sein de l’Église d’Angleterre,
le combat contre l’évêque tractarien de Fredericton, John Medley.
Au scrutin
provincial de 1854, Tilley fut élu avec une majorité de candidats dont les
vues étaient semblables aux siennes et qui venaient de toutes les régions
de la province. Head et Medley, et tout ce qu’ils représentaient, avaient
joué un rôle catalyseur et poussé les réformistes à s’unir derrière
Charles Fisher. Le 1er novembre, un gouvernement réformiste était en
place ; Fisher, le procureur général, en était le chef, et Tilley était
secrétaire de la province.
Cette fonction
était la plus exigeante de celles qu’exerçait le Conseil exécutif ; elle
avait une incidence très directe sur tous les coins de la province et sur
la population. Tous les dossiers sur la voirie, les finances et les
revenus, l’éducation, la santé, l’industrie et le commerce passaient entre
les mains de Tilley. Comme il l’avait promis, il créa un bureau des
Travaux publics, auquel il confia l’administration des routes et des
ponts. On adopta plusieurs autres mesures de réforme. Bien qu’il les ait
toutes appuyées, on l’associe surtout à deux d’entre elles : l’une qui
visait à placer l’administration des finances entre les mains du Conseil
exécutif, l’autre à instituer la prohibition. Le 21 février 1855, il
présenta le premier projet de loi de l’histoire de la province qui tentait
de donner à l’exécutif autorité sur les finances (autorité
traditionnellement exercée par l’Assemblée) et qui visait à utiliser les
tarifs douaniers pour régir le commerce. Tilley voulait un budget
équilibré, en vue, disait-il, d’« encourager autant que possible
l’industrie provinciale ». On lui donna le surnom de premier chancelier de
l’Échiquier du Nouveau-Brunswick à cause de ce budget, et même si, du
point de vue technique, il n’avait pas l’initiative en matière de crédits,
c’était l’étape suivante. Un mois plus tard, il présenta un projet de loi
sur la prohibition, le plus controversé de sa carrière. Ce projet
reprenait des lois antérieures mais imposait des pénalités nouvelles et
sévères. Ainsi il autorisait l’arrestation et l’emprisonnement
arbitraires, et les personnes ivres pouvaient être incarcérées jusqu’à ce
qu’elles révèlent leur source d’approvisionnement. Le projet fut adopté,
malgré l’opposition véhémente de deux collègues de Tilley au gouvernement,
Ritchie et Albert James Smith. Dès son entrée en vigueur, le 1er janvier
1856, la loi fut la cible de constantes attaques, tout comme Tilley, qui
la défendit toujours avec fermeté, au point qu’on le brûla en effigie, que
sa maison fut attaquée et qu’il reçut des menaces de mort. Les infractions
à la loi et l’impossibilité d’obtenir des condamnations engendrèrent une
quasi-anarchie. Le lieutenant-gouverneur John Henry Thomas Manners-Sutton,
qui n’aimait ni l’ensemble de ses conseillers ni la loi sur la
prohibition, prit le taureau par les cornes et proclama la dissolution de
l’Assemblée le 21 mai 1856. Gray et Wilmot formèrent un nouveau conseil et
firent des élections qu’ils remportèrent haut la main, notamment grâce à
l’aide de l’évêque Medley et du vieil establishment. Pire pour Tilley, des
amis de longue date, comme Lawrence, se tournèrent contre lui et lui
infligèrent la défaite.
Tilley redevint
« vendeur de pilules » à Saint-Jean, où sa femme Julia, qui ne l’avait pas
rejoint à Fredericton, et leurs nombreux enfants l’accueillirent à bras
ouverts. La pharmacie lui rapportait un confortable revenu d’environ £1
200 par an, et il possédait de bonnes propriétés d’une valeur totale de
£10 000 à £15 000. Son foyer, son église et son commerce auraient pu lui
suffire ; pourtant, il était impatient de retourner en politique. À titre
de secrétaire de la province, il s’était occupé de tous les domaines. Les
réformistes avaient formé un bon gouvernement, et lui-même y avait joué
efficacement son rôle. C’était même la domination qu’il exerçait sur le
conseil qui avait le plus irrité ses détracteurs. Soit à cause de sa
minutie, de ses habitudes spartiates de travail, de son contrôle des
finances ou de sa capacité de persuasion, il avait obtenu ce qu’il voulait
en fait de mesures, de nominations et d’ordre dans le choix des priorités.
Conscient que la prohibition avait échoué en raison du manque d’appui de
l’opinion publique, il promit de soumettre la question à un plébiscite. Il
comprenait aussi que le gouvernement Gray-Wilmot, même s’il était en train
d’abroger sa loi sur la prohibition, manquait d’orientations précises et
que le temps où les hommes choisis par le lieutenant-gouverneur pouvaient
mener l’Assemblée était révolu. Au début de 1857, il y eut d’autres
élections. Tilley monta sans tarder sur les tribunes et se présenta cette
fois comme réformiste plutôt que prohibitionniste ; il se classa en tête
de liste, à l’instar de la majorité de ses anciens collègues.
Manners-Sutton dut, à regret, demander à Fisher de former un gouvernement.
Le 9 juin, Tilley réintégra le poste de secrétaire de la province, qu’il
allait occuper durant huit ans. En octobre, il installa sa famille à
Fredericton avec lui, ce qui montre bien qu’il entendait rester dans la
capitale.
Dès son entrée
en fonction, Tilley dut faire face à la dépression de 1857, qui inaugurait
plusieurs années pénibles. Résolu à équilibrer son budget, il imposa des
tarifs douaniers à tendance protectionniste et réussit à contenir les
dépenses. La faillite d’une banque et la fermeture de plusieurs
entreprises menacèrent de contredire toutes ses prévisions. La Baring
Brothers and Company de Londres, entreprise financière internationale,
épia le moindre de ses faits et gestes mais conclut en 1860 : « Tout, dans
l’administration de la province, peut inspirer au public autant qu’à
nous-mêmes la plus grande confiance en la bonne foi du gouvernement. »
Cette confiance
était remarquable, car la province avait engagé d’énormes dépenses pour l’European
and North American Railway, la ligne qui devait relier Saint-Jean à
Shédiac et avait inspiré la Rail-Way League en 1849. Ce chemin de fer
était en construction depuis quelques années, mais il avait fallu, pour le
sauver de la faillite, que le gouvernement Fisher le prenne en charge en
1856. Jusqu’à la fin des années 1850, les travaux se poursuivirent sous
une surveillance étroite. Même si en définitive les enquêtes conclurent
que les accusations de mauvaise administration et de favoritisme étaient
en grande partie dénuées de fondement [V. John Hamilton Gray], la
population s’y intéressa et s’amusa souvent aux dépens de Tilley. Il
apprit à entendre les blâmes avec philosophie ; après tout, en ces années
difficiles, la construction donnait de l’emploi, et c’était ce qui
comptait. La dette accumulée dépassait probablement ce que la province
pouvait supporter, mais il estima que l’achèvement du chemin de fer, le 8
août 1860, représentait un progrès, particulièrement pour Saint-Jean.
Même si Tilley
s’occupait surtout des finances et du chemin de fer, ses fonctions
comportaient d’autres aspects importants. En outre, Fisher était souvent
en conflit avec Manners-Sutton. De bons conseillers s’en allèrent –
Ritchie par exemple, nommé à la Cour suprême – que des hommes de moindre
envergure remplacèrent. Albert James Smith méprisait profondément Fisher
et serait parti n’eût été de Tilley. Entre-temps, ce dernier noua avec le
lieutenant-gouverneur une grande amitié qui dura longtemps après que
celui-ci eut quitté la province. En 1861, Fisher se trouva impliqué dans
un scandale au sujet des terres de la couronne, ce qui déclencha une
crise. Dans l’un des gestes les plus audacieux de sa carrière, sûrement
après avoir consulté Manners-Sutton, Tilley convoqua tous les membres du
conseil, à l’exception de Fisher, à une assemblée qui se tint le 14 mars,
et il recueillit leurs démissions. Il les présenta ensuite au
lieutenant-gouverneur, qui les refusa. Cinq jours plus tard,
Manners-Sutton renvoya Fisher du conseil, et Tilley se retrouva maître de
la situation. Son gouvernement remporta une confortable majorité aux
élections de juin.
Le nouveau
lieutenant-gouverneur, Arthur Hamilton Gordon, ne s’attendait pas à
trouver dans la colonie des hommes politiques aussi hardis que Tilley, et
il ne pouvait les tolérer. Tilley, avec le Conseil exécutif, le rencontra
à Sussex le 24 octobre 1861. Une semaine plus tard, il partait pour
l’Angleterre afin de négocier la construction d’un chemin de fer
intercolonial qui relierait le Canada aux Maritimes. Il fit la traversée
en compagnie du secrétaire et premier ministre de la Nouvelle-Écosse,
Joseph Howe. Les deux hommes s’étaient liés d’amitié au cours d’une
tournée de conférences de Howe au Nouveau-Brunswick, et ils semblaient
s’entendre sur tout : la politique, le gouvernement, les chemins de fer.
Ils ne réussirent cependant pas à convaincre le gouvernement britannique
de financer le chemin de fer intercolonial, et l’affaire du Trent en
novembre [V. Charles Hastings Doyle] obligea Tilley à rentrer en toute
hâte au Nouveau-Brunswick pour aider sa milice de volontaires à faire
traverser la province aux troupes britanniques. Dès son retour, il se
trouva en butte au lieutenant-gouverneur Gordon, qui considérait que
toutes les questions militaires relevaient de sa compétence. Pour empirer
les choses, Tilley était revenu en très mauvaise santé. Puis sa femme
tomba malade ; atteinte apparemment d’un cancer, elle mourut le 27 mars
1862. « Du travail ininterrompu, pressant, difficile » : tel fut le
conseil que Howe donna à Tilley pour surmonter son chagrin. Peut-être le
suivit-il, car il sembla porté par un élan durant quelques années.
En juin 1862,
Howe alla chercher Tilley et se rendit avec lui à Québec afin de voir le
gouverneur général, lord Monck, et le gouvernement du Canada au sujet d’un
autre projet de chemin de fer intercolonial. En septembre, Tilley dirigea
une délégation néo-brunswickoise à Québec, où l’on convint de partager les
coûts si le gouvernement impérial garantissait les emprunts. Smith, qui
par principe s’opposait aux chemins de fer gouvernementaux, ainsi qu’à
toute augmentation de la dette provinciale, démissionna du Conseil
exécutif le 10 octobre. Tilley ne sembla pas s’en soucier, car le projet
de chemin de fer intercolonial paraissait sur le point de se matérialiser.
La même semaine, Howe et lui s’embarquèrent sur un vapeur pour tenter
encore une fois d’obtenir l’assistance du gouvernement britannique. Comme
ils ne demandaient qu’une garantie de leurs emprunts, ils l’obtinrent le
29 novembre ; cependant, le chancelier de l’Échiquier, William Ewart
Gladstone, stipula qu’il faudrait prévoir des crédits pour un fonds
d’amortissement. Rentré chez lui pour les fêtes de Noël, qu’il passa avec
ses enfants, Tilley croyait qu’il aurait enfin son chemin de fer, mais il
avait surestimé l’enthousiasme des représentants du Canada. Après son
départ de Londres, William Pearce Howland et Louis-Victor Sicotte
avaient refusé la proposition d’un fonds d’amortissement et sabordé
l’entente. Plaçant sa confiance dans le leader haut-canadien John
Sandfield Macdonald, Tilley passa quatre jours et quatre nuits dans le
froid pour se rendre par voie de terre de Fredericton à Québec et
affronter les Canadiens le 21 janvier 1863. Comme le dit le duc de
Newcastle, secrétaire d’État aux Colonies, il « combattit courageusement
les pingres à Québec », mais l’entente ne tenait plus. Il n’était pas
homme à renoncer : l’intercolonial était devenu son obsession. Malgré le
refus du Canada, il fit donc adopter une loi d’habilitation à l’Assemblée
du Nouveau-Brunswick au cours d’un mémorable débat où les lignes de parti,
qui tenaient depuis près d’une décennie, sautèrent. Smith dirigeait
l’opposition.
En
Nouvelle-Écosse, le gouvernement de Howe fut battu au printemps de 1863,
mais Charles Tupper, qui remplaça ce dernier au poste de secrétaire et
premier ministre de la province, était connu pour son appui au chemin de
fer intercolonial. Aux élections canadiennes du même printemps, le
gouvernement de John Sandfield Macdonald et d’Antoine-Aimé Dorion fut élu,
quoique par une faible majorité ; Tilley eut cependant le plaisir
d’apprendre que Thomas D’Arcy McGee, ardent partisan de l’intercolonial,
était passé dans l’opposition. Il décida alors de faire tout ce qui était
en son pouvoir pour embarrasser le gouvernement canadien. Dans sa
correspondance officielle, il dénonça la duplicité des Canadiens. Quand
ils acceptèrent finalement un levé du trajet de l’intercolonial, il décida
de se montrer impossible à son tour. Il plaçait son espoir en l’opposition
canadienne, et à ceux qui laissaient entendre qu’il nuisait à la cause il
rétorqua : « Je n’ai aucune confiance en la sincérité des déclarations des
hommes actuellement au pouvoir. » Lorsque les Canadiens, exaspérés, se
résignèrent à faire procéder eux-mêmes au levé, il considéra ce geste
comme une capitulation. Désormais, il caressait le projet de construire un
réseau ferroviaire dans tout le Nouveau-Brunswick. En mars 1864, il
présenta ce que l’on appelle parfois le Lobster Bill pour subventionner
des lignes de chemin de fer qui iraient dans plusieurs directions. Il
espérait apaiser divers groupes d’intérêts régionaux et déjouer ainsi
ceux, de plus en plus nombreux, qui s’opposaient à l’intercolonial en
faveur du prolongement de l’European and North American Railway vers
l’ouest, de Saint-Jean au Maine.
La défaite du
gouvernement canadien, suivie de la formation de la coalition de John
Alexander Macdonald, George-Étienne Cartier et George Brown le 22 juin
1864, était l’événement que Tilley attendait. En avril et mai, avec McGee,
il avait déjà prévu une autre conférence pour promouvoir l’intercolonial.
« Pourquoi la conférence que nous proposons de tenir sur l’intercolonial
n’aurait-elle pas lieu aussi à Charlottetown, après votre conférence des
Maritimes ? », avait demandé McGee le 9 mai. Tilley ne fut donc pas étonné
de voir Monck demander le 30 juin l’autorisation de laisser une délégation
canadienne assister à la conférence de Charlottetown, organisée pour
discuter de l’union des Maritimes.
L’union des
Maritimes n’intéressait pas tellement Tilley ; il avait des projets plus
ambitieux en tête. Depuis 1849 et l’époque de la New-Brunswick Colonial
Association, il souhaitait que les colonies britanniques d’Amérique du
Nord forment une union douanière du type de la Zollverein. Dès 1863, il
affirmait que la « conjoncture » exigeait une modification des structures
politiques, voire une union avec le Canada, car l’union commerciale était
impossible sans union politique. Il fut encore plus explicite l’été
suivant. Le 9 août 1864, au cours d’un dîner public, il déclara que le
chemin de fer intercolonial serait un premier pas vers l’unification
commerciale et politique des colonies d’Amérique du Nord britannique. Les
hommes d’État, disait-il, devaient essayer de « relier l’Atlantique au
Pacifique par une chaîne ininterrompue d’agglomérations et de voies de
communication, car telle [était] la destinée du pays et de la race qui
l’habitait ». Il exprima de nouveau cette opinion aux conférences de
Charlottetown et de Québec en septembre et en octobre. Il se prononça
contre l’union des Maritimes et, à Québec, appuya la motion décisive de
Macdonald en faveur d’une union fédérale. Ses interventions furent rares,
semble-t-il, mais jamais superficielles. Il gardait son énergie en réserve
pour les questions graves : le maintien de gouvernements provinciaux forts
et la répartition équitable des fonds fédéraux. Un reporter de la Montreal
Gazette écrivit : « Tout homme ordinaire peut ouvrir une discussion, la
plupart des hommes peuvent la soutenir, mais M. Tilley sait quand
s’arrêter. »
Tilley rentra
au Nouveau-Brunswick le 9 novembre, et dut alors affronter un « fort
courant d’opposition à la fédération ». Aussi proclama-t-il que le
Parlement « ne serait saisi d’aucune proposition avant que la population
n’ait eu l’occasion de se prononcer aux élections ». Peut-être se
rappelait-il le sort qu’avait connu sa loi sur la prohibition. Peu importe
qu’à Québec il ait peut-être accepté de ne pas soumettre la Confédération
à un vote populaire. Apparemment, les conseillers exécutifs refusèrent de
le suivre dans cette voie ; d’ailleurs, même s’ils l’avaient fait, Tilley
n’aurait absolument pas pu réunir une majorité à l’Assemblée, et son
mandat allait se terminer en juin 1865. Il ne s’attendait pas que les
élections, qui commencèrent le 28 février, se soldent par un massacre,
mais il prévoyait une « lutte animée et chaude ». Pourtant, il fit une
mauvaise campagne : il n’arriva pas à bien vendre l’idée de la
Confédération et ne réussit pas à mettre fin à la confusion qui entourait
le tracé définitif du chemin de fer intercolonial. En outre, selon John
Hamilton Gray, bien des gens exprimèrent, par leur vote, « leur haine du
gouv[ernement] et leur désir de chasser Tilley qui, selon eux, était
depuis trop longtemps au pouvoir ». Une poignée seulement de partisans de
Tilley survécurent à la victoire d’Albert James Smith, et lui-même fut
défait.
Smith et les
adversaires de la Confédération pouvaient compter sur l’appui de 25 à 33
des 41 députés de l’Assemblée, selon la question à débattre. La situation
était menaçante, mais elle n’était pas nouvelle. Neuf ans auparavant,
Tilley avait assisté à un rejet semblable à l’égard de sa loi sur la
prohibition, mais il avait regagné le pouvoir moins d’un an après. Smith
était entouré de gens aux opinions disparates, et Tilley était convaincu
que le gouvernement se détruirait lui-même si les tenants de la
Confédération ne commettaient pas d’erreurs. Il ne fallait pas pour autant
faciliter la tâche à Smith, et on ne le fit pas. Les partisans du
gouvernement, tant à l’Assemblée qu’au conseil, ne tardèrent pas à
découvrir que d’autres sujets de préoccupation les attendaient. Au fil des
mois, Timothy Warren Anglin, Robert Duncan Wilmot et Andrew Rainsford
Wetmore, tous députés de Saint-Jean, démissionnèrent ou abandonnèrent
Smith, bien qu’Anglin ne soit jamais passé dans l’opposition. Pendant ce
temps, Tilley faisait campagne pour la Confédération dans toute la
province.
En octobre
1865, le lieutenant-gouverneur Gordon revint d’Angleterre ; le secrétaire
d’État aux Colonies, Edward Cardwell, lui avait ordonné de faire accepter
la Confédération, ce qui annonçait d’autres difficultés pour Smith et
Tilley, avec qui Gordon commença à collaborer. Tilley et Gordon n’allaient
pourtant jamais s’aimer ni se faire confiance. Le premier tenait en
particulier à ce que Gordon ne précipite rien pour plaire à ses
supérieurs. Or, le 7 avril 1866, il le fit. Sans l’approbation ni l’avis
de son conseil, il accepta un message en faveur de la Confédération de la
part du Conseil législatif, non élu, ce qui était à la fois un affront et
un défi à Smith. Celui-ci, bien qu’il ait encore joui d’une petite
majorité à l’Assemblée, démissionna et se lança dans une campagne contre
le lieutenant-gouverneur, qu’il accusait d’avoir « avili la prérogative de
la couronne ». Tilley était furieux que Gordon ait donné à Smith
l’occasion d’entreprendre une bataille. Selon lui, Smith aurait bientôt
perdu sa majorité et la question aurait été claire.
La campagne
électorale la plus importante de l’histoire du Nouveau-Brunswick débuta le
9 mai. Tout se passa comme Tilley le souhaitait. L’évêque catholique de
Chatham, James Rogers, se prononça fermement en faveur de la
Confédération. Le Canada déversa des flots d’argent sur le
Nouveau-Brunswick pour contribuer à convaincre les indécis. Si Tilley
avait voulu des alliés pour les gagner, il n’aurait pas pu trouver mieux
que les féniens : en envahissant l’île Indian, près de l’embouchure de la
rivière Sainte-Croix, le 14 avril, ils prouvèrent que, pour assurer la
défense nationale, il fallait une union plus large. Leur raid contribua
aussi au pernicieux climat anticatholique qui régna pendant une bonne
partie de la campagne, malgré Mgr Rogers. À la fin cependant, la
population eut à opter entre « l’union et la désunion », et elle choisit
l’union. « Tous les saints du calendrier devaient être de votre côté »,
écrivit à Tilley le Néo-Écossais Jonathan McCully, partisan de la
Confédération. Il lui rappela aussi qu’il fallait amener les autorités
britanniques à agir rapidement en faveur de l’union, car la majorité de
Tupper « sera[it] éparpillée aux quatre vents » aux élections qui devaient
se tenir en Nouvelle-Écosse en mai 1867. Tilley intervint sans délai. Au
cours d’une brève session, le Parlement adopta les propositions
nécessaires, et le 19 juillet 1866 les délégués des Maritimes
s’embarquaient pour l’Angleterre.
Presque tous
étaient d’avis que ce départ était prématuré. Les Britanniques avaient un
autre ordre de priorité, et une invasion fénienne par la frontière du
Niagara [V. Alfred Booker] empêcha pendant quelque temps les Canadiens de
quitter le pays. Les délégués des Maritimes arrivèrent à Liverpool le 28
juillet ; ils allaient attendre quatre longs mois. L’attitude des
Canadiens irait par ennuyer tellement Tilley qu’il songea à abandonner la
partie. Le 9 août, il écrivit à Alexander Tilloch Galt qu’il ne pouvait
croire que les Canadiens puissent être « discourtois envers les délégués »
au point de les laisser poireauter en Angleterre. Trois mois plus tard, il
reçut une rebuffade de la part de Galt et de John Alexander Macdonald. Il
en fut blessé, comme il le dit au promoteur ferroviaire Edward William
Watkin, et indiqua qu’il rentrait au pays. Peut-être Watkin le
convainquit-il de n’en rien faire. « Ni vous ni moi, lui dit-il, ne sommes
faits pour une vie différente », et Tilley le savait. Macdonald avait en
outre laissé entrevoir une ouverture, des modifications aux propositions
originales, et cela l’intriguait.
La conférence
de Londres s’ouvrit le 4 décembre, et moins d’un mois plus tard le projet
était prêt à être soumis au Parlement impérial. Comme à Charlottetown et à
Québec, Tilley s’était contenté de laisser parler les autres, mais il
n’avait rien laissé passer. Jaugeant les délégués, Hector-Louis Langevin
conclut que c’était « un type ingénieux, honnête et plein de ressources ».
C’est peut-être sa longue expérience des finances qui permit à Tilley de
convaincre les délégués d’accroître la subvention destinée au
Nouveau-Brunswick. Mais un dernier obstacle s’élevait, et il était de
taille. On tenta d’inscrire dans le projet de loi le droit des écoles
confessionnelles aux fonds publics dans les Maritimes. Très conscients des
passions que cette question soulevait dans leurs provinces, Tilley et les
autres délégués des Maritimes étaient prêts à se retirer de la conférence
plutôt que d’accepter cette condition.
La conférence
terminée, il restait à décider comment on désignerait le nouveau pays. Un
royaume, peut-être ? L’idée déplut à la plupart des délégués. En lisant la
Bible, comme il le faisait tous les jours, Tilley tomba, dit-on, sur le
verset 8 du psaume 72 : « His dominion shall be also from sea to sea » (Il
dominera de la mer à la mer). Il proposa d’adopter le mot « dominion », et
ses collègues, manifestement, acceptèrent. Le pays s’appellerait «
dominion du Canada ».
Tilley demeura
en Angleterre pour l’adoption du projet de loi par le Parlement
britannique et pour une visite à la reine Victoria, puis il s’embarqua sur
le China afin de franchir rapidement l’Atlantique. À la fin de mars 1867,
il arriva au Nouveau-Brunswick où on lui fit un triomphe. Au cours de la
session qui précéda la Confédération, le Parlement de la province adopta
des crédits pour la construction du chemin de fer Western Extension, qui
devait relier Saint-Jean au Maine, abolit la double représentation et
laissa Tilley présenter son dernier budget. Désormais, tous les regards se
portaient sur Ottawa, et il était impatient d’y commencer une nouvelle
carrière.
Logiquement, le
poste de ministre des Finances semblait devoir revenir à Tilley puisqu’il
comptait le plus grand nombre d’années de service. Il se jugeait sûrement
apte à l’occuper, mais on peut douter que Macdonald ait sérieusement
envisagé de confier une fonction aussi im |