B i o g r a p h i e
 
Samuel Leonard Tilley

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TILLEY, sir SAMUEL LEONARD, pharmacien, homme politique et lieutenant-gouverneur, né le 8 mai 1818 à Gagetown, Nouveau-Brunswick, fils aîné de Thomas Morgan Tilley, commerçant, et de Susan Ann Peters ; le 6 mai 1843, il épousa à Portland (Saint-Jean, Nouveau-Brunswick) Julia Ann Hanford, et ils eurent huit enfants, puis le 22 octobre 1867, à St Stephen (St Stephen-Milltown, Nouveau-Brunswick), Alice Starr Chipman, et de ce mariage naquirent deux enfants ; fait chevalier de l’ordre de Saint-Michel et Saint-Georges le 24 mai 1879 ; décédé le 25 juin 1896 à Saint-Jean.

Issu de deux familles loyalistes, Samuel Leonard Tilley fréquenta d’abord durant quatre ans l’école de Madras [V. John Baird] que l’Église d’Angleterre tenait à Gagetown, puis en 1827 il passa à la grammar school locale pour y faire ses quatre dernières années d’études. En 1831, à l’âge de 13 ans, le jeune Leonard ou Lennie, comme on l’appelait, alla vivre chez des parents à Portland et commença son apprentissage chez un pharmacien de la ville voisine, Saint-Jean. Après avoir obtenu son certificat de pharmacien, il s’associa en mai 1838 à son cousin Thomas W. Peters et ouvrit la « Pharmacie à bas prix ! » Peters and Tilley. Quand Peters se retira, en 1848, la raison sociale devint Tilley’s Drug Store ; c’était l’un des commerces florissants de la ville. Cependant, Tilley le vendit en 1860, car la politique l’absorbait alors tout entier.

Tilley entra dans la vie publique en partie parce qu’il militait, pour des raisons religieuses, dans le mouvement de tempérance. Anglican de la Basse Église, il fut si impressionné en 1839 par un sermon du révérend William Harrison qu’il décida de prendre un « nouveau départ ». Dès lors, ses convictions évangéliques, centrées sur la Bible et sur l’engagement social, jouèrent un rôle prédominant dans son existence. Il enseignait à l’école du dimanche et finit par devenir marguillier ; en outre, il fut membre du bureau de la Saint John Religious Tract Society.

Tout comme Harrison, Tilley faisait partie d’un courant d’opinion de plus en plus fort qui considérait l’alcool comme le pire fléau social. Dès 1844, membre du bureau de la Portland Total Abstinence Society, il faisait pression en faveur d’une loi qui imposerait la prohibition. Peut-être était-il hanté par le souvenir du meurtre particulièrement affreux d’une femme tuée par son mari ivre, armé d’un couteau de boucherie. Tilley était dans les environs quand une fille du couple, âgée de 11 ans, était sortie en toute hâte pour chercher du secours. Jamais, déclara-t-il, il n’allait oublier la scène : « La mère gisant dans son sang, ses petits enfants pleurant autour d’elle, et le mari et père, arrêté pour meurtre ; et la cause de tout cela, le rhum. » Un mouvement américain issu des « assemblées d’expérience » évangéliques des années 1840, les Fils de la tempérance, donna aux prohibitionnistes le cadre nécessaire pour mener une action politique efficace. Quelques mois après la fondation de la première branche néo-brunswickoise du mouvement, le 8 mars 1847, Tilley faisait partie du conseil de l’organisation provinciale, qu’il en vint à dominer. À compter de 1848, on jugea sa présence essentielle à toutes les soirées, manifestations, causeries ou conférences internationales sur la tempérance. Ce n’était pas un orateur qui soulevait les foules ; il recourait plutôt à la logique, dont il accentuait la froideur en mêlant des statistiques à son propos. En 1854, on l’élut très vénérable patriarche, le sommet de la hiérarchie des Fils de la tempérance.

Malgré les apparences, Tilley n’était pas un fanatique. Toute sa vie, ce furent sa famille et la religion qui comptèrent le plus pour lui et, avec le temps, sa passion pour la lutte contre l’alcoolisme fit place à celle de la politique. Dans sa jeunesse, il avait fait partie de la Young Men’s Debating Society de Saint-Jean. Ensuite, il se consacra au Mechanics’ Institute de la ville où, devenu trésorier en 1842, il eut à dénouer un imbroglio financier. Cet organisme joua un rôle essentiel dans les années 1840. Il comptait, parmi ses membres, des notables du milieu des affaires ou de la politique, tels William Johnston Ritchie, John Hamilton Gray, John Robertson, George Edward Fenety et Robert Duncan Wilmot. Il véhiculait toutes sortes d’idées, dont celles du docteur Abraham Gesner sur la nécessité de protéger les industries naissantes.

La récession de 1848, que l’on attribuait en grande partie à l’abolition des tarifs préférentiels de la Grande-Bretagne, contraignit les hommes d’affaires de Saint-Jean à s’adapter. Tilley, reprenant le point de vue de Gesner, réclama des mesures protectionnistes. Il fut aussi membre du comité fondateur de la Rail-Way League, qui avait pour principe : « Quiconque œuvre pour l’introduction des chemins de fer [...] travaille pour l’humanité – pour le progrès – et pour le plus grand bien de sa race. » Cette ligue devint à son tour le noyau de la New-Brunswick Colonial Association, formée le 28 juillet 1849 ; Tilley en était le trésorier et faisait partie du comité du règlement. L’association reprochait à la Grande-Bretagne d’avoir abandonné ses colonies, réclamait des mesures protectionnistes pour l’agriculture, l’industrie et la pêche, et proposait une « union fédérale des colonies d’Amérique du Nord britannique, en vue de leur indépendance immédiate ». Bien que l’on ait retiré cette dernière motion après son adoption avec une seule voix de majorité, elle exprimait un sentiment dont on ne saurait surestimer l’intensité.

Le comité du règlement réclamait le contrôle provincial de la liste civile et de toutes les dépenses publiques, un réseau scolaire public, le haute main du gouvernement sur les travaux publics et, surtout, un gouvernement honnête. Les élections provinciales de 1850 donnèrent à l’association et à Tilley l’occasion de tenter leur chance. Son meilleur ami, Joseph Wilson Lawrence, parla en sa faveur le jour des nominations : c’est, déclara-t-il, un « partisan fidèle et fervent de toutes les grandes mesures de réforme ». Tilley se classa en tête de liste et cinq autres candidats de l’association remportèrent la victoire dans Saint-Jean. En chambre, il promut du mieux qu’il put la cause de la tempérance en présentant plusieurs pétitions qui réclamaient que les vendeurs d’alcool soient tenus « responsables de tout dommage résultant du trafic ». Doué pour les chiffres, il fut nommé à un comité d’étude sur les dépenses imprévues. Ses discours donnent des indications supplémentaires à son sujet. Tout en attaquant les privilèges hérités et acquis par l’aristocratie, il n’était pas en faveur de l’extension du droit de vote aux hommes non propriétaires. Il appartenait à la nouvelle classe de Néo-Brunswickois aisés qui, sans être démocrates, rejetaient la tradition loyaliste d’obéissance aux autorités. « Le gouvernement qui a foulé aux pieds les droits cédés aux colonies ne mérit[e] pas le respect d’un peuple libre », déclara-t-il au printemps de 1851 en tentant (ce qu’il faillit réussir) de forcer le Conseil exécutif à démissionner.

Dans le courant de cet été-là, le lieutenant-gouverneur sir Edmund Walker Head coupa les ailes à l’opposition réformiste en attirant au Conseil exécutif deux membres de la New-Brunswick Colonial Association, Gray et Wilmot. Tilley était tellement furieux qu’il démissionna de son siège quand Wilmot fut réélu en octobre. Ses compagnons réformistes William Johnstone Ritchie et Charles Simonds firent de même. Head se frottait les mains de contentement. La carrière politique de Tilley semblait terminée mais, pour lui, politique, religion et tempérance étaient si liées qu’il ne pouvait abandonner aucune d’entre elles. Il travailla avec enthousiasme pour la tempérance et contribua grandement en 1852 à l’adoption d’un projet de loi sur la prohibition (qui n’atteignit cependant pas ses objectifs). À titre de partisan de la Basse Église, il mena, au sein de l’Église d’Angleterre, le combat contre l’évêque tractarien de Fredericton, John Medley.

Au scrutin provincial de 1854, Tilley fut élu avec une majorité de candidats dont les vues étaient semblables aux siennes et qui venaient de toutes les régions de la province. Head et Medley, et tout ce qu’ils représentaient, avaient joué un rôle catalyseur et poussé les réformistes à s’unir derrière Charles Fisher. Le 1er novembre, un gouvernement réformiste était en place ; Fisher, le procureur général, en était le chef, et Tilley était secrétaire de la province.

Cette fonction était la plus exigeante de celles qu’exerçait le Conseil exécutif ; elle avait une incidence très directe sur tous les coins de la province et sur la population. Tous les dossiers sur la voirie, les finances et les revenus, l’éducation, la santé, l’industrie et le commerce passaient entre les mains de Tilley. Comme il l’avait promis, il créa un bureau des Travaux publics, auquel il confia l’administration des routes et des ponts. On adopta plusieurs autres mesures de réforme. Bien qu’il les ait toutes appuyées, on l’associe surtout à deux d’entre elles : l’une qui visait à placer l’administration des finances entre les mains du Conseil exécutif, l’autre à instituer la prohibition. Le 21 février 1855, il présenta le premier projet de loi de l’histoire de la province qui tentait de donner à l’exécutif autorité sur les finances (autorité traditionnellement exercée par l’Assemblée) et qui visait à utiliser les tarifs douaniers pour régir le commerce. Tilley voulait un budget équilibré, en vue, disait-il, d’« encourager autant que possible l’industrie provinciale ». On lui donna le surnom de premier chancelier de l’Échiquier du Nouveau-Brunswick à cause de ce budget, et même si, du point de vue technique, il n’avait pas l’initiative en matière de crédits, c’était l’étape suivante. Un mois plus tard, il présenta un projet de loi sur la prohibition, le plus controversé de sa carrière. Ce projet reprenait des lois antérieures mais imposait des pénalités nouvelles et sévères. Ainsi il autorisait l’arrestation et l’emprisonnement arbitraires, et les personnes ivres pouvaient être incarcérées jusqu’à ce qu’elles révèlent leur source d’approvisionnement. Le projet fut adopté, malgré l’opposition véhémente de deux collègues de Tilley au gouvernement, Ritchie et Albert James Smith. Dès son entrée en vigueur, le 1er janvier 1856, la loi fut la cible de constantes attaques, tout comme Tilley, qui la défendit toujours avec fermeté, au point qu’on le brûla en effigie, que sa maison fut attaquée et qu’il reçut des menaces de mort. Les infractions à la loi et l’impossibilité d’obtenir des condamnations engendrèrent une quasi-anarchie. Le lieutenant-gouverneur John Henry Thomas Manners-Sutton, qui n’aimait ni l’ensemble de ses conseillers ni la loi sur la prohibition, prit le taureau par les cornes et proclama la dissolution de l’Assemblée le 21 mai 1856. Gray et Wilmot formèrent un nouveau conseil et firent des élections qu’ils remportèrent haut la main, notamment grâce à l’aide de l’évêque Medley et du vieil establishment. Pire pour Tilley, des amis de longue date, comme Lawrence, se tournèrent contre lui et lui infligèrent la défaite.

Tilley redevint « vendeur de pilules » à Saint-Jean, où sa femme Julia, qui ne l’avait pas rejoint à Fredericton, et leurs nombreux enfants l’accueillirent à bras ouverts. La pharmacie lui rapportait un confortable revenu d’environ £1 200 par an, et il possédait de bonnes propriétés d’une valeur totale de £10 000 à £15 000. Son foyer, son église et son commerce auraient pu lui suffire ; pourtant, il était impatient de retourner en politique. À titre de secrétaire de la province, il s’était occupé de tous les domaines. Les réformistes avaient formé un bon gouvernement, et lui-même y avait joué efficacement son rôle. C’était même la domination qu’il exerçait sur le conseil qui avait le plus irrité ses détracteurs. Soit à cause de sa minutie, de ses habitudes spartiates de travail, de son contrôle des finances ou de sa capacité de persuasion, il avait obtenu ce qu’il voulait en fait de mesures, de nominations et d’ordre dans le choix des priorités. Conscient que la prohibition avait échoué en raison du manque d’appui de l’opinion publique, il promit de soumettre la question à un plébiscite. Il comprenait aussi que le gouvernement Gray-Wilmot, même s’il était en train d’abroger sa loi sur la prohibition, manquait d’orientations précises et que le temps où les hommes choisis par le lieutenant-gouverneur pouvaient mener l’Assemblée était révolu. Au début de 1857, il y eut d’autres élections. Tilley monta sans tarder sur les tribunes et se présenta cette fois comme réformiste plutôt que prohibitionniste ; il se classa en tête de liste, à l’instar de la majorité de ses anciens collègues. Manners-Sutton dut, à regret, demander à Fisher de former un gouvernement. Le 9 juin, Tilley réintégra le poste de secrétaire de la province, qu’il allait occuper durant huit ans. En octobre, il installa sa famille à Fredericton avec lui, ce qui montre bien qu’il entendait rester dans la capitale.

Dès son entrée en fonction, Tilley dut faire face à la dépression de 1857, qui inaugurait plusieurs années pénibles. Résolu à équilibrer son budget, il imposa des tarifs douaniers à tendance protectionniste et réussit à contenir les dépenses. La faillite d’une banque et la fermeture de plusieurs entreprises menacèrent de contredire toutes ses prévisions. La Baring Brothers and Company de Londres, entreprise financière internationale, épia le moindre de ses faits et gestes mais conclut en 1860 : « Tout, dans l’administration de la province, peut inspirer au public autant qu’à nous-mêmes la plus grande confiance en la bonne foi du gouvernement. »

Cette confiance était remarquable, car la province avait engagé d’énormes dépenses pour l’European and North American Railway, la ligne qui devait relier Saint-Jean à Shédiac et avait inspiré la Rail-Way League en 1849. Ce chemin de fer était en construction depuis quelques années, mais il avait fallu, pour le sauver de la faillite, que le gouvernement Fisher le prenne en charge en 1856. Jusqu’à la fin des années 1850, les travaux se poursuivirent sous une surveillance étroite. Même si en définitive les enquêtes conclurent que les accusations de mauvaise administration et de favoritisme étaient en grande partie dénuées de fondement [V. John Hamilton Gray], la population s’y intéressa et s’amusa souvent aux dépens de Tilley. Il apprit à entendre les blâmes avec philosophie ; après tout, en ces années difficiles, la construction donnait de l’emploi, et c’était ce qui comptait. La dette accumulée dépassait probablement ce que la province pouvait supporter, mais il estima que l’achèvement du chemin de fer, le 8 août 1860, représentait un progrès, particulièrement pour Saint-Jean.

Même si Tilley s’occupait surtout des finances et du chemin de fer, ses fonctions comportaient d’autres aspects importants. En outre, Fisher était souvent en conflit avec Manners-Sutton. De bons conseillers s’en allèrent – Ritchie par exemple, nommé à la Cour suprême – que des hommes de moindre envergure remplacèrent. Albert James Smith méprisait profondément Fisher et serait parti n’eût été de Tilley. Entre-temps, ce dernier noua avec le lieutenant-gouverneur une grande amitié qui dura longtemps après que celui-ci eut quitté la province. En 1861, Fisher se trouva impliqué dans un scandale au sujet des terres de la couronne, ce qui déclencha une crise. Dans l’un des gestes les plus audacieux de sa carrière, sûrement après avoir consulté Manners-Sutton, Tilley convoqua tous les membres du conseil, à l’exception de Fisher, à une assemblée qui se tint le 14 mars, et il recueillit leurs démissions. Il les présenta ensuite au lieutenant-gouverneur, qui les refusa. Cinq jours plus tard, Manners-Sutton renvoya Fisher du conseil, et Tilley se retrouva maître de la situation. Son gouvernement remporta une confortable majorité aux élections de juin.

Le nouveau lieutenant-gouverneur, Arthur Hamilton Gordon, ne s’attendait pas à trouver dans la colonie des hommes politiques aussi hardis que Tilley, et il ne pouvait les tolérer. Tilley, avec le Conseil exécutif, le rencontra à Sussex le 24 octobre 1861. Une semaine plus tard, il partait pour l’Angleterre afin de négocier la construction d’un chemin de fer intercolonial qui relierait le Canada aux Maritimes. Il fit la traversée en compagnie du secrétaire et premier ministre de la Nouvelle-Écosse, Joseph Howe. Les deux hommes s’étaient liés d’amitié au cours d’une tournée de conférences de Howe au Nouveau-Brunswick, et ils semblaient s’entendre sur tout : la politique, le gouvernement, les chemins de fer. Ils ne réussirent cependant pas à convaincre le gouvernement britannique de financer le chemin de fer intercolonial, et l’affaire du Trent en novembre [V. Charles Hastings Doyle] obligea Tilley à rentrer en toute hâte au Nouveau-Brunswick pour aider sa milice de volontaires à faire traverser la province aux troupes britanniques. Dès son retour, il se trouva en butte au lieutenant-gouverneur Gordon, qui considérait que toutes les questions militaires relevaient de sa compétence. Pour empirer les choses, Tilley était revenu en très mauvaise santé. Puis sa femme tomba malade ; atteinte apparemment d’un cancer, elle mourut le 27 mars 1862. « Du travail ininterrompu, pressant, difficile » : tel fut le conseil que Howe donna à Tilley pour surmonter son chagrin. Peut-être le suivit-il, car il sembla porté par un élan durant quelques années.

En juin 1862, Howe alla chercher Tilley et se rendit avec lui à Québec afin de voir le gouverneur général, lord Monck, et le gouvernement du Canada au sujet d’un autre projet de chemin de fer intercolonial. En septembre, Tilley dirigea une délégation néo-brunswickoise à Québec, où l’on convint de partager les coûts si le gouvernement impérial garantissait les emprunts. Smith, qui par principe s’opposait aux chemins de fer gouvernementaux, ainsi qu’à toute augmentation de la dette provinciale, démissionna du Conseil exécutif le 10 octobre. Tilley ne sembla pas s’en soucier, car le projet de chemin de fer intercolonial paraissait sur le point de se matérialiser. La même semaine, Howe et lui s’embarquèrent sur un vapeur pour tenter encore une fois d’obtenir l’assistance du gouvernement britannique. Comme ils ne demandaient qu’une garantie de leurs emprunts, ils l’obtinrent le 29 novembre ; cependant, le chancelier de l’Échiquier, William Ewart Gladstone, stipula qu’il faudrait prévoir des crédits pour un fonds d’amortissement. Rentré chez lui pour les fêtes de Noël, qu’il passa avec ses enfants, Tilley croyait qu’il aurait enfin son chemin de fer, mais il avait surestimé l’enthousiasme des représentants du Canada. Après son départ de Londres, William Pearce Howland et Louis-Victor Sicotte avaient refusé la proposition d’un fonds d’amortissement et sabordé l’entente. Plaçant sa confiance dans le leader haut-canadien John Sandfield Macdonald, Tilley passa quatre jours et quatre nuits dans le froid pour se rendre par voie de terre de Fredericton à Québec et affronter les Canadiens le 21 janvier 1863. Comme le dit le duc de Newcastle, secrétaire d’État aux Colonies, il « combattit courageusement les pingres à Québec », mais l’entente ne tenait plus. Il n’était pas homme à renoncer : l’intercolonial était devenu son obsession. Malgré le refus du Canada, il fit donc adopter une loi d’habilitation à l’Assemblée du Nouveau-Brunswick au cours d’un mémorable débat où les lignes de parti, qui tenaient depuis près d’une décennie, sautèrent. Smith dirigeait l’opposition.

En Nouvelle-Écosse, le gouvernement de Howe fut battu au printemps de 1863, mais Charles Tupper, qui remplaça ce dernier au poste de secrétaire et premier ministre de la province, était connu pour son appui au chemin de fer intercolonial. Aux élections canadiennes du même printemps, le gouvernement de John Sandfield Macdonald et d’Antoine-Aimé Dorion fut élu, quoique par une faible majorité ; Tilley eut cependant le plaisir d’apprendre que Thomas D’Arcy McGee, ardent partisan de l’intercolonial, était passé dans l’opposition. Il décida alors de faire tout ce qui était en son pouvoir pour embarrasser le gouvernement canadien. Dans sa correspondance officielle, il dénonça la duplicité des Canadiens. Quand ils acceptèrent finalement un levé du trajet de l’intercolonial, il décida de se montrer impossible à son tour. Il plaçait son espoir en l’opposition canadienne, et à ceux qui laissaient entendre qu’il nuisait à la cause il rétorqua : « Je n’ai aucune confiance en la sincérité des déclarations des hommes actuellement au pouvoir. » Lorsque les Canadiens, exaspérés, se résignèrent à faire procéder eux-mêmes au levé, il considéra ce geste comme une capitulation. Désormais, il caressait le projet de construire un réseau ferroviaire dans tout le Nouveau-Brunswick. En mars 1864, il présenta ce que l’on appelle parfois le Lobster Bill pour subventionner des lignes de chemin de fer qui iraient dans plusieurs directions. Il espérait apaiser divers groupes d’intérêts régionaux et déjouer ainsi ceux, de plus en plus nombreux, qui s’opposaient à l’intercolonial en faveur du prolongement de l’European and North American Railway vers l’ouest, de Saint-Jean au Maine.

La défaite du gouvernement canadien, suivie de la formation de la coalition de John Alexander Macdonald, George-Étienne Cartier et George Brown le 22 juin 1864, était l’événement que Tilley attendait. En avril et mai, avec McGee, il avait déjà prévu une autre conférence pour promouvoir l’intercolonial. « Pourquoi la conférence que nous proposons de tenir sur l’intercolonial n’aurait-elle pas lieu aussi à Charlottetown, après votre conférence des Maritimes ? », avait demandé McGee le 9 mai. Tilley ne fut donc pas étonné de voir Monck demander le 30 juin l’autorisation de laisser une délégation canadienne assister à la conférence de Charlottetown, organisée pour discuter de l’union des Maritimes.

L’union des Maritimes n’intéressait pas tellement Tilley ; il avait des projets plus ambitieux en tête. Depuis 1849 et l’époque de la New-Brunswick Colonial Association, il souhaitait que les colonies britanniques d’Amérique du Nord forment une union douanière du type de la Zollverein. Dès 1863, il affirmait que la « conjoncture » exigeait une modification des structures politiques, voire une union avec le Canada, car l’union commerciale était impossible sans union politique. Il fut encore plus explicite l’été suivant. Le 9 août 1864, au cours d’un dîner public, il déclara que le chemin de fer intercolonial serait un premier pas vers l’unification commerciale et politique des colonies d’Amérique du Nord britannique. Les hommes d’État, disait-il, devaient essayer de « relier l’Atlantique au Pacifique par une chaîne ininterrompue d’agglomérations et de voies de communication, car telle [était] la destinée du pays et de la race qui l’habitait ». Il exprima de nouveau cette opinion aux conférences de Charlottetown et de Québec en septembre et en octobre. Il se prononça contre l’union des Maritimes et, à Québec, appuya la motion décisive de Macdonald en faveur d’une union fédérale. Ses interventions furent rares, semble-t-il, mais jamais superficielles. Il gardait son énergie en réserve pour les questions graves : le maintien de gouvernements provinciaux forts et la répartition équitable des fonds fédéraux. Un reporter de la Montreal Gazette écrivit : « Tout homme ordinaire peut ouvrir une discussion, la plupart des hommes peuvent la soutenir, mais M. Tilley sait quand s’arrêter. »

Tilley rentra au Nouveau-Brunswick le 9 novembre, et dut alors affronter un « fort courant d’opposition à la fédération ». Aussi proclama-t-il que le Parlement « ne serait saisi d’aucune proposition avant que la population n’ait eu l’occasion de se prononcer aux élections ». Peut-être se rappelait-il le sort qu’avait connu sa loi sur la prohibition. Peu importe qu’à Québec il ait peut-être accepté de ne pas soumettre la Confédération à un vote populaire. Apparemment, les conseillers exécutifs refusèrent de le suivre dans cette voie ; d’ailleurs, même s’ils l’avaient fait, Tilley n’aurait absolument pas pu réunir une majorité à l’Assemblée, et son mandat allait se terminer en juin 1865. Il ne s’attendait pas que les élections, qui commencèrent le 28 février, se soldent par un massacre, mais il prévoyait une « lutte animée et chaude ». Pourtant, il fit une mauvaise campagne : il n’arriva pas à bien vendre l’idée de la Confédération et ne réussit pas à mettre fin à la confusion qui entourait le tracé définitif du chemin de fer intercolonial. En outre, selon John Hamilton Gray, bien des gens exprimèrent, par leur vote, « leur haine du gouv[ernement] et leur désir de chasser Tilley qui, selon eux, était depuis trop longtemps au pouvoir ». Une poignée seulement de partisans de Tilley survécurent à la victoire d’Albert James Smith, et lui-même fut défait.

Smith et les adversaires de la Confédération pouvaient compter sur l’appui de 25 à 33 des 41 députés de l’Assemblée, selon la question à débattre. La situation était menaçante, mais elle n’était pas nouvelle. Neuf ans auparavant, Tilley avait assisté à un rejet semblable à l’égard de sa loi sur la prohibition, mais il avait regagné le pouvoir moins d’un an après. Smith était entouré de gens aux opinions disparates, et Tilley était convaincu que le gouvernement se détruirait lui-même si les tenants de la Confédération ne commettaient pas d’erreurs. Il ne fallait pas pour autant faciliter la tâche à Smith, et on ne le fit pas. Les partisans du gouvernement, tant à l’Assemblée qu’au conseil, ne tardèrent pas à découvrir que d’autres sujets de préoccupation les attendaient. Au fil des mois, Timothy Warren Anglin, Robert Duncan Wilmot et Andrew Rainsford Wetmore, tous députés de Saint-Jean, démissionnèrent ou abandonnèrent Smith, bien qu’Anglin ne soit jamais passé dans l’opposition. Pendant ce temps, Tilley faisait campagne pour la Confédération dans toute la province.

En octobre 1865, le lieutenant-gouverneur Gordon revint d’Angleterre ; le secrétaire d’État aux Colonies, Edward Cardwell, lui avait ordonné de faire accepter la Confédération, ce qui annonçait d’autres difficultés pour Smith et Tilley, avec qui Gordon commença à collaborer. Tilley et Gordon n’allaient pourtant jamais s’aimer ni se faire confiance. Le premier tenait en particulier à ce que Gordon ne précipite rien pour plaire à ses supérieurs. Or, le 7 avril 1866, il le fit. Sans l’approbation ni l’avis de son conseil, il accepta un message en faveur de la Confédération de la part du Conseil législatif, non élu, ce qui était à la fois un affront et un défi à Smith. Celui-ci, bien qu’il ait encore joui d’une petite majorité à l’Assemblée, démissionna et se lança dans une campagne contre le lieutenant-gouverneur, qu’il accusait d’avoir « avili la prérogative de la couronne ». Tilley était furieux que Gordon ait donné à Smith l’occasion d’entreprendre une bataille. Selon lui, Smith aurait bientôt perdu sa majorité et la question aurait été claire.

La campagne électorale la plus importante de l’histoire du Nouveau-Brunswick débuta le 9 mai. Tout se passa comme Tilley le souhaitait. L’évêque catholique de Chatham, James Rogers, se prononça fermement en faveur de la Confédération. Le Canada déversa des flots d’argent sur le Nouveau-Brunswick pour contribuer à convaincre les indécis. Si Tilley avait voulu des alliés pour les gagner, il n’aurait pas pu trouver mieux que les féniens : en envahissant l’île Indian, près de l’embouchure de la rivière Sainte-Croix, le 14 avril, ils prouvèrent que, pour assurer la défense nationale, il fallait une union plus large. Leur raid contribua aussi au pernicieux climat anticatholique qui régna pendant une bonne partie de la campagne, malgré Mgr Rogers. À la fin cependant, la population eut à opter entre « l’union et la désunion », et elle choisit l’union. « Tous les saints du calendrier devaient être de votre côté », écrivit à Tilley le Néo-Écossais Jonathan McCully, partisan de la Confédération. Il lui rappela aussi qu’il fallait amener les autorités britanniques à agir rapidement en faveur de l’union, car la majorité de Tupper « sera[it] éparpillée aux quatre vents » aux élections qui devaient se tenir en Nouvelle-Écosse en mai 1867. Tilley intervint sans délai. Au cours d’une brève session, le Parlement adopta les propositions nécessaires, et le 19 juillet 1866 les délégués des Maritimes s’embarquaient pour l’Angleterre.

Presque tous étaient d’avis que ce départ était prématuré. Les Britanniques avaient un autre ordre de priorité, et une invasion fénienne par la frontière du Niagara [V. Alfred Booker] empêcha pendant quelque temps les Canadiens de quitter le pays. Les délégués des Maritimes arrivèrent à Liverpool le 28 juillet ; ils allaient attendre quatre longs mois. L’attitude des Canadiens irait par ennuyer tellement Tilley qu’il songea à abandonner la partie. Le 9 août, il écrivit à Alexander Tilloch Galt qu’il ne pouvait croire que les Canadiens puissent être « discourtois envers les délégués » au point de les laisser poireauter en Angleterre. Trois mois plus tard, il reçut une rebuffade de la part de Galt et de John Alexander Macdonald. Il en fut blessé, comme il le dit au promoteur ferroviaire Edward William Watkin, et indiqua qu’il rentrait au pays. Peut-être Watkin le convainquit-il de n’en rien faire. « Ni vous ni moi, lui dit-il, ne sommes faits pour une vie différente », et Tilley le savait. Macdonald avait en outre laissé entrevoir une ouverture, des modifications aux propositions originales, et cela l’intriguait.

La conférence de Londres s’ouvrit le 4 décembre, et moins d’un mois plus tard le projet était prêt à être soumis au Parlement impérial. Comme à Charlottetown et à Québec, Tilley s’était contenté de laisser parler les autres, mais il n’avait rien laissé passer. Jaugeant les délégués, Hector-Louis Langevin conclut que c’était « un type ingénieux, honnête et plein de ressources ». C’est peut-être sa longue expérience des finances qui permit à Tilley de convaincre les délégués d’accroître la subvention destinée au Nouveau-Brunswick. Mais un dernier obstacle s’élevait, et il était de taille. On tenta d’inscrire dans le projet de loi le droit des écoles confessionnelles aux fonds publics dans les Maritimes. Très conscients des passions que cette question soulevait dans leurs provinces, Tilley et les autres délégués des Maritimes étaient prêts à se retirer de la conférence plutôt que d’accepter cette condition.

La conférence terminée, il restait à décider comment on désignerait le nouveau pays. Un royaume, peut-être ? L’idée déplut à la plupart des délégués. En lisant la Bible, comme il le faisait tous les jours, Tilley tomba, dit-on, sur le verset 8 du psaume 72 : « His dominion shall be also from sea to sea » (Il dominera de la mer à la mer). Il proposa d’adopter le mot « dominion », et ses collègues, manifestement, acceptèrent. Le pays s’appellerait « dominion du Canada ».

Tilley demeura en Angleterre pour l’adoption du projet de loi par le Parlement britannique et pour une visite à la reine Victoria, puis il s’embarqua sur le China afin de franchir rapidement l’Atlantique. À la fin de mars 1867, il arriva au Nouveau-Brunswick où on lui fit un triomphe. Au cours de la session qui précéda la Confédération, le Parlement de la province adopta des crédits pour la construction du chemin de fer Western Extension, qui devait relier Saint-Jean au Maine, abolit la double représentation et laissa Tilley présenter son dernier budget. Désormais, tous les regards se portaient sur Ottawa, et il était impatient d’y commencer une nouvelle carrière.

Logiquement, le poste de ministre des Finances semblait devoir revenir à Tilley puisqu’il comptait le plus grand nombre d’années de service. Il se jugeait sûrement apte à l’occuper, mais on peut douter que Macdonald ait sérieusement envisagé de confier une fonction aussi im