TUPPER, sir
CHARLES, médecin et homme politique, né le 2 juillet 1821 près d’Amherst,
Nouvelle-Ecosse, fils de Charles Tupper et de Miriam Lowe, née Lockhart ;
le 8 octobre 1846, il épousa à Amherst Frances Amelia Morse, et ils eurent
trois filles, dont deux moururent en bas âge, et trois fils ; décédé le 30
octobre 1915 à Bexleyheath (Londres).
I ssu de colons
venus de la Nouvelle-Angleterre avant la guerre d’Indépendance, Charles
Tupper naquit à la petite ferme paternelle aux abords d’Amherst. Son père,
coministre à l’église baptiste locale, et sa mère, « femme pieuse et
fervente », lui enseignèrent les vertus du travail acharné et de la
discipline, ce qui ne l’empêcha pas, semble-t-il, de connaître une enfance
heureuse. Lorsque, jeune homme, il tomba sous l’emprise du « démon du rhum
», son père, « l’air horrifié », s’écria simplement : « Est-ce possible ?
» Tupper reçut une bonne partie de son instruction à la maison, car son
père était un remarquable érudit, mais il fréquenta des grammar schools
locales. Entré en août 1837 à la Horton Academy de Wolfville, il devint «
assez fort » en latin et en grec, apprit à lire le français et acquit
quelques notions scientifiques. En 1839–1840, après avoir enseigné un
moment au Nouveau-Brunswick, il étudia la médecine auprès du docteur
Ebenezer Fitch Harding de Windsor, en Nouvelle-Écosse. Puis, grâce à un
emprunt, il alla à la University of Edinburgh afin d’obtenir la meilleure
formation possible en médecine. Il reçut un diplôme du Royal College of
Surgeons of Edinburgh le 20 avril 1843 et un doctorat en médecine le 1er
août 1843.
Pendant son
séjour chez le docteur Harding, Tupper avait vécu une expérience de
conversion, mais au cours de ses années en Grande-Bretagne, il céda à bon
nombre de tentations ; il se mit à boire du scotch pour la première fois
et à aller au théâtre. Jamais il ne se détourna complètement de son
éducation baptiste, mais sa foi s’affaiblit. Après son retour en
Nouvelle-Écosse, il rompit des fiançailles qu’il avait contractées à l’âge
de 17 ans, fut fiancé un moment à la fille d’un grand marchand de Halifax
puis, le 8 octobre 1846, épousa Frances Amelia Morse, petite-fille de l’un
des fondateurs d’Amherst. De l’avis général, les Tupper formaient un
couple uni. Frances Amelia, dont Edward Whelan dirait en 1864 qu’elle
était « une femme très bien et très jolie », était toujours aux côtés de
son mari ; elle l’accompagnait autant que possible dans ses voyages et
transportait leurs pénates au gré des exigences de la politique. Ces
dernières années, sur la base des ragots les plus douteux, on a fait à Tupper une réputation de séducteur. Sans doute goûtait-il la compagnie des
femmes, mais rien n’indique qu’il se soit adonné à autre chose que du
marivaudage sans conséquence, et il portait à Frances Amelia une réelle
affection. Leurs enfants grandirent dans la foi anglicane, celle de leur
mère, et Tupper fit l’acquisition d’un banc à l’église St Paul pendant
qu’il vivait à Halifax. Toutefois, quand il ferait campagne, il
assisterait fréquemment à des offices baptistes et donnerait des sommes
rondelettes à la quête.
Après son
retour à Amherst, Tupper ouvrit un cabinet de médecin et une pharmacie.
Parcourir à cheval de longs trajets souvent ardus faisait partie de la vie
d’un médecin de campagne, et Tupper devait procéder à des interventions
chirurgicales, extraire des dents et appliquer des traitements de toutes
sortes. Comme la plupart des médecins initiés aux méthodes « héroïques »,
il n’aidait peut-être pas toujours ceux qu’il cherchait à soulager. Ainsi,
peut-être l’estimaiton parce qu’il restait debout toute la nuit pour
administrer à toutes les demi-heures une dose de champagne à la femme d’un
ennemi politique, mais il est moins sûr que ce traitement contribuait à la
guérison de la malade. Pourtant, Tupper se vantait de n’avoir jamais «
refusé de se rendre au chevet d’un malade », et ses patients disaient : «
si Tupper vous laisse tomber, aussi bien vous tourner la face contre le
mur ». Il faut dire que même son complaisant biographe, Edward Manning
Saunders, reconnaissait : « Il se peut que son succès en politique ait
engendré une foi excessive en sa compétence professionnelle. »
En 1857,
lorsqu’il fut nommé secrétaire provincial de la Nouvelle-Ecosse, Tupper
confia sa clientèle à son frère et associé, Nathan, mais après la défaite
des conservateurs en 1859, il ouvrit un cabinet lucratif à Halifax. Il
dirigea le service de santé de la ville, appartint à l’équipe de chirurgie
du Provincial and City Hospital et fut président du comité qui devait
fonder une école de médecine. Il était l’un des médecins les mieux formés
de la province, et avait à cœur de rehausser le statut de la profession en
évinçant ceux qui n’étaient pas qualifiés. En 1863, il fut élu président
de la Medical Society of Nova Scotia. De 1867 à 1870, il fut le premier
président de la Canadian Medical Association. Il réinstalla son cabinet à
Ottawa en 1868 et, pendant la période où il fut dans l’opposition, à
compter de 1873, il exerça dans cette ville et à Toronto. Pourtant, il
consacrait de moins en moins de temps à la médecine, même si, pour
entretenir son image, il gardait une trousse sous son bureau à la Chambre
des communes.
Tupper était
entré en politique sous l’influence de James William Johnston, chef du
Parti conservateur en Nouvelle-Écosse, éminent baptiste et ami de sa
famille. Il battit l’illustre libéral Joseph Howe dans la circonscription
– de Cumberland dès sa première campagne électorale, en 1855. Cependant,
ces élections furent catastrophiques pour son parti et, dès la première
réunion du caucus, le 30 janvier 1856, il réclama l’adoption d’une
nouvelle stratégie consistant à courtiser la minorité catholique et à
promouvoir la construction de chemins de fer par le gouvernement. Au dire
de Tupper, Johnston accepta cette réorientation et, dans les faits, lui
céda le leadership. En réalité, la passation des pouvoirs se fit plus
graduellement. Johnston prit souvent la parole à la Chambre d’assemblée au
cours de la session de 1856. Toutefois, c’était surtout Tupper qui
attaquait le gouvernement, et il le faisait dans des discours si agressifs
et partisans que Howe le surnommait « l’acariâtre de Cumberland ». En
1857, profitant d’un froid entre Howe et les catholiques libéraux, Tupper
encouragea certains de ceux-ci à se joindre aux conservateurs. Privés de
leur majorité, les libéraux du premier ministre William Young
démissionnèrent. Les conservateurs prirent le pouvoir le 24 février 1857
et Tupper devint secrétaire de la province.
Dans son tout
premier discours à l’Assemblée, Tupper s’était engagé clairement à
promouvoir « ce nouvel accompagnement de la civilisation – le chemin de
fer ». Le Conseil des chemins de fer ayant été placé sous sa
responsabilité, il chargea un ingénieur civil, James Laurie, de faire une
étude détaillée sur les chemins de fer de la Nouvelle-Écosse. Son
enthousiasme s’explique en partie par le fait que la circonscription de
Cumberland était particulièrement bien située pour profiter du transport
ferroviaire. Cependant, Tupper fonderait sa carrière politique sur la
conviction que les Néo-Écossais (puis les Canadiens) devaient oublier
leurs différences ethniques et culturelles pour se consacrer à la mise en
valeur de leurs immenses richesses. Selon lui, la Nouvelle-Écosse, grâce à
ses « mines inépuisables » et à sa « position géographique », pouvait
devenir « un vaste centre manufacturier pour ce côté de l’Atlantique ».
Tupper n’était pas encore protectionniste. Ce qu’il jugeait nécessaire,
c’était l’accès aux marchés du Canada et des États-Unis, un afflux de
capitaux et l’accroissement constant de la population par l’immigration.
En 1857, en vue d’ouvrir la voie au développement, il convainquit Johnston
de négocier l’élimination du monopole de la General Mining Association sur
les ressources minières de la colonie. En juin de la même année, il entama
des discussions avec le Nouveau-Brunswick et le Canada sur la construction
d’un chemin de fer intercolonial. En septembre 1858, il se rendit à
Londres pour demander aux autorités impériales de soutenir ce projet. Les
négociations échouèrent, notamment parce que les Canadiens semblaient
s’intéresser davantage à une union fédérale, question dont Tupper ne se
sentait pas autorisé à discuter, mais surtout, d’après lui, parce que les
Britanniques étaient « trop préoccupés par leurs intérêts immédiats ». Il
rentra en Nouvelle-Écosse convaincu de la nécessité de restructurer la
relation impériale et de chercher à resserrer les liens avec les autres
colonies de l’Amérique du Nord britannique.
Des conflits
interconfessionnels d’une rare intensité marquèrent les élections du 12
mai 1859. Les conservateurs obtinrent le suffrage des catholiques, mais
ils perdirent un plus grand nombre de protestants au profit des libéraux.
Dans Cumberland, circonscription protestante, Tupper faillit être délogé.
Après avoir perdu un vote de censure, les conservateurs demandèrent une
autre dissolution au lieutenant-gouverneur, lord Mulgrave [Phipps] ;
comme il refusait, ils démissionnèrent le 7 février 1860. Tupper n’accepta
pas la défaite de bonne grâce. Il était convaincu que cinq des libéraux
élus auraient dû être privés de leur siège et demanda le rappel de
Mulgrave. Au cours des trois années suivantes, il attaqua le gouvernement
libéral avec virulence, tant à l’Assemblée que dans des éditoriaux du
British Colonist de Halifax. S’accrochant au pouvoir avec une faible
majorité, les libéraux proposèrent de restreindre le droit de vote, mais
Tupper persuada l’Assemblée de différer ce changement. En 1863, les
conservateurs remportèrent 40 sièges sur 55, la plus forte majorité de la
décennie. Le 11 juin 1863, Johnston devint premier ministre et Tupper,
secrétaire de la province. Le 11 mai 1864, Tupper succéda à Johnston,
nommé juge.
Pendant la
campagne électorale, Tupper s’était engagé, au nom de son parti, à étendre
le réseau ferroviaire et à améliorer le système public d’enseignement. Ces
deux programmes comportaient des risques – la construction ferroviaire
ravivait les tensions entre les régions, la réforme scolaire réveillait
les rivalités interconfessionnelles – et tous deux étaient coûteux.
Cependant, l’économie de la province était florissante, et Tupper fut en
mesure de mettre en chantier un prolongement du Nova Scotia Railway, celui
de Pictou. Il avait grande confiance en Sandford Fleming, qui fut engagé
au début de 1864 comme ingénieur en chef. En janvier 1866, comme les
entrepreneurs locaux progressaient moins vite que prévu, Tupper confia à
Fleming l’achèvement de la ligne, au mépris de la loi provinciale qui
exigeait des appels d’offres. Au vu des résultats, ce contrat, source de
controverse, était bon : toute la ligne de Truro à Pictou Landing fut
terminée le 31 mai 1867, avant l’échéance, sans que le coût dépasse les
prévisions. Tupper eut moins de succès dans l’immédiat avec le tronçon
d’Annapolis Royal à Windsor. La première compagnie ne respecta pas son
contrat, mais en 1866, Tupper conclut une entente avec la Windsor and
Annapolis Railway Company, qui termina les travaux en décembre 1869. Au
début, Tupper tenta aussi d’achever la ligne allant de Truro à la
frontière du Nouveau-Brunswick, mais il ne poursuivit pas sérieusement les
négociations une fois que la Confédération et la construction de l’intercolonial
parurent probables.
Les
réalisations de Tupper dans le secteur de l’éducation furent tout aussi
impressionnantes. En 1864, il avait fait adopter sa première loi sur
l’instruction gratuite, le Free School Act. Cette loi créait un réseau
d’écoles publiques subventionnées par l’État. Ce réseau était soumis à la
réglementation d’un surintendant de l’éducation placé sous la direction
d’un conseil de l’Instruction publique formé des membres du Conseil
exécutif. La loi n’instaurait pas l’imposition locale ; elle promettait
simplement un appui financier plus solide aux districts scolaires qui
institueraient la cotisation obligatoire. En 1865, voyant que moins de la
moitié des districts l’avaient fait, Tupper présenta une autre loi qui
imposait la taxation obligatoire. Il tenta d’apaiser l’opinion protestante
en faisant valoir que les nouvelles écoles, non confessionnelles,
donneraient quand même une instruction chrétienne. En partie pour se
refaire une réputation auprès des baptistes, qui lui en voulaient d’avoir
appuyé la réouverture du Dalhousie College en 1863 [V. James Ross], il
choisit Théodore Harding Rand comme premier surintendant de l’éducation.
Ces gestes inquiétèrent les catholiques et, en 1865, un des partisans de Tupper présenta une modification autorisant l’établissement d’écoles
confessionnelles subventionnées par l’État. Tupper avait déjà placé le
contrôle de la politique scolaire entre les mains du cabinet, où les
catholiques étaient quasi assurés d’une représentation, et il s’opposait à
la création d’écoles confessionnelles financées par l’État. Cependant, il
indiqua à l’archevêque catholique Thomas Louis Connolly que, si elles
respectaient le programme, les écoles tenues par les catholiques
pourraient donner de l’instruction religieuse après les heures de classe
et recevoir des subventions publiques. Grâce à ce compromis, les
confessions religieuses coexisteraient bien plus harmonieusement en
Nouvelle-Écosse que dans les autres colonies.
En 1858, Tupper
avait refusé de s’engager formellement en faveur d’une union avec le
Canada. En 1860, dans un discours prononcé à Saint-Jean, au
Nouveau-Brunswick, sur la situation politique de l’Amérique du Nord
britannique, il préconisa ouvertement cette union. Certes, il désirait
pouvoir exercer ses talents dans une arène politique plus vaste, mais
l’ambition personnelle n’explique pas entièrement la détermination avec
laquelle il poursuivit son objectif. Et, s’il espérait de grands «
avantages commerciaux » pour la Nouvelle-Écosse, le développement
économique n’était pas sa seule préoccupation. Il tenait à ce que sa
colonie exerce plus d’influence au sein de l’Empire. Son discours de
Saint-Jean exprimait sa colère devant la politique impériale qui ne
reconnaissait pas la valeur potentielle des colonies. « Qu’est-ce qu’un
Britanno-Américain, déclara-t-il, sinon un homme traité en simple
subordonné par un Empire qui, aussi grand et glorieux soit-il, ne lui
reconnaît nullement le droit d’avoir voix au chapitre dans son Sénat et ne
lui concède aucun intérêt digne de la considération impériale[ ?] » Tupper
dirait par la suite avoir conclu que les Maritimes « ne pourraient jamais
espérer occuper une position influente ou importante sinon aux côtés de
leur grand frère le Canada ». La Confédération laissait entrevoir la
promesse que « l’Amérique britannique, s’étendant de l’Atlantique au
Pacifique, présenterait dans quelques années au monde le spectacle d’une
grande et puissante organisation avec des institutions britanniques, des
sympathies britanniques et des sentiments britanniques, [une organisation]
indissolublement liée au trône d’Angleterre ». Bientôt, l’opinion de
Tupper serait renforcée par la conviction que la victoire prochaine du
Nord dans la guerre de Sécession faisait de l’union une condition
essentielle à « l’existence de [la Nouvelle-Écosse] en tant que province
britannique ».
Le 28 mars
1864, en alléguant que l’union des colonies de l’Amérique du Nord
britannique ne pourrait pas se réaliser avant quelques années, Tupper fit
adopter par l’Assemblée de la Nouvelle-Écosse une proposition convoquant
une conférence sur l’union des Maritimes, préalable selon lui à une union
plus vaste. On choisit de tenir la conférence à Charlottetown pour contrer
l’hostilité de l’Île-du-Prince-Édouard. La rencontre eut lieu en
septembre. Tupper et Samuel Leonard Tilley, premier ministre du
Nouveau-Brunswick, agissaient comme cosecrétaires, mais en raison de
l’arrivée d’une délégation canadienne, on cessa de discuter de l’union des
Maritimes et l’on adopta plutôt un projet de confédération. La belle
rhétorique des Canadiens n’influa guère sur cette décision, car les
participants étaient déjà gagnés à la cause. On n’eut aucun mal à conclure
une entente de principe, et les délégués se réunirent de nouveau en
octobre à Québec pour régler les détails.
Tupper dirigea
encore la délégation néo-écossaise à Québec. Lui-même aurait préféré une
union législative, mais il savait que des représentants canadiens-français
tels George-Étienne Cartier et Hector-Louis Langevin trouvaient la chose
inacceptable. Il appuya donc fermement les propositions canadiennes en vue
d’une union fédérale très centralisée [V. sir John Alexander Macdonald]
tout en s’opposant aux tentatives de modifier la forme des assemblées
coloniales et en insistant pour que les provinces seules aient le droit de
percevoir des droits sur leurs richesses naturelles. Il insista aussi pour
que la région des Maritimes (à l’exclusion de Terre-Neuve) ait une
représentation égale au Sénat, afin de contrebalancer « la grande
prépondérance du Canada » à la future Chambre des communes. On peut
pardonner à Tupper d’avoir surestimé l’utilité du Sénat en tant que
gardien des intérêts régionaux. Plus difficile à justifier est le
compromis qu’il accepta pour dédommager la Nouvelle-Écosse de la cession
du contrôle des droits de douane. La Nouvelle-Écosse dépendait plus des
revenus douaniers et en percevait plus par personne que les autres
colonies. Pourtant, afin de parvenir à une entente avec les Canadiens,
Tupper sous-estima le manque à gagner que subirait la province et accepta
une subvention annuelle de 0,80 $ par habitant. Non seulement cette
décision condamnait-elle la Nouvelle-Écosse à entrer dans la Confédération
avec un déficit, mais elle préparait des disparités entre les grandes et
les petites provinces. Malgré la sincérité de sa foi en la Confédération,
le négociateur Tupper se révéla bien moins habile à préserver les intérêts
financiers de la Nouvelle-Écosse que Tilley le fut pour ceux du
Nouveau-Brunswick.
Tupper était
sûr de persuader l’Assemblée de la Nouvelle-Écosse d’accepter les
Résolutions de Québec, mais l’opposition se manifesta rapidement dans
toute la colonie. Malgré l’appui du gouvernement impérial et du chef
libéral Adams George Archibald, il hésitait à présenter une motion en
faveur de la Confédération. La défaite de Tilley aux élections de 1865 au
Nouveau-Brunswick justifia sa prudence. Tupper attendit donc un an. En
1866, pour fragmenter les forces anticonfédératrices, il promit des
changements aux Résolutions de Québec et convainquit l’Assemblée, le 18
avril, d’adopter par 31 voix contre 19 une motion en faveur de l’union. Il
se rendit ensuite à Londres où, en attendant les délégués des autres
colonies, il écrivit des articles et des lettres aux journaux pour faire
échec à la campagne menée par Howe contre la Confédération auprès de
l’opinion britannique.
Les Résolutions
de Québec subirent peu de modifications à la conférence de Londres en
décembre 1866. On donna au gouvernement fédéral le pouvoir d’adopter des
lois réparatrices pour protéger les écoles séparées là où des lois en
avaient établi avant la Confédération. Bien que l’archevêque Connolly ait
exercé de fortes pressions pour que des garanties constitutionnelles
protègent les écoles confessionnelles des Maritimes, Tupper refusa. Par
ailleurs, on avait convenu que la compétence en matière de pêche côtière
serait partagée par les deux ordres de gouvernement, mais Tupper accepta
que ce domaine relève exclusivement d’Ottawa. Comme la Nouvelle-Écosse
entrerait probablement dans la Confédération avec une dette beaucoup plus
lourde que prévu, en grande partie à cause de sa propre politique, Tupper
réclama une révision de la formule des subsides, mais il y eut seulement
des changements mineurs. Là encore, il semble avoir cru que les avantages
de l’union compenseraient les difficultés financières immédiates de la
province. Il rentra à Halifax et commença à se préparer à la
Confédération. La province diminua l’effectif de l’Assemblée et du Conseil
exécutif en prévision de la réduction de leurs attributions ; elle choisit
des sénateurs et adopta une loi interdisant à une même personne de siéger
à la fois aux Parlements fédéral et provincial. Le 4 juillet 1867, après
la réorganisation de l’appareil provincial, Tupper passa le pouvoir à un
gouvernement dirigé par Hiram Blanchard. Sans doute s’attendait-il à
faire partie du nouveau cabinet fédéral, mais, voyant que le premier
ministre sir John Alexander Macdonald éprouvait des difficultés à former
ce cabinet, il persuada Thomas D’Arcy McGee qu’ils devaient tous deux
céder la place à un catholique irlandais de la Nouvelle-Écosse, Edward
Kenny. Tupper pressentait peut-être la débâcle électorale qui allait
suivre. Aux premières élections fédérales, en septembre, il fut le seul
partisan de la Confédération à remporter un siège (Cumberland) en
Nouvelle-Écosse, de justesse d’ailleurs.
Tupper se vit
offrir la présidence de la commission de l’Intercolonial, mais il refusa
parce qu’il « serait moins apte à user de [son] influence pour convaincre
le peuple de la Nouvelle-Écosse d’accepter l’union des provinces ». Aux
Communes, il abordait souvent des questions néo-écossaises et tentait de
regagner l’appui des électeurs. En 1868, quand Howe se rendit à Londres
dans l’espoir de faire abroger la Confédération, Tupper y alla aussi, à la
demande de Macdonald, pour présenter des arguments contraires, et il se
montra efficace. En outre, il offrit à Howe de l’aider à obtenir de «
meilleures conditions » pour la Nouvelle-Écosse [V. Archibald Woodbury
McLelan] s’il acceptait de « tirer le meilleur parti de l’union ». Une
fois que Howe eut fait cela et fut entré au cabinet fédéral, Tupper
demanda aux conservateurs de la circonscription de Hants, en
Nouvelle-Écosse, de réélire Howe et alla jusqu’à proposer de lui céder son
siège au besoin. Certes, la bonne entente ne régnait pas toujours entre
eux, mais Howe et Tupper devinrent des alliés.
À mesure que la
santé de Howe déclinait, la nécessité de trouver un poste au cabinet pour
Tupper s’accrut. Le 21 juin 1870, il devint président du Conseil privé et,
le 2 juillet 1872, ministre du Revenu intérieur. Son influence ne tarda
pas à se faire sentir. Tupper était certain que les États-Unis
n’accepteraient jamais un juste règlement du différend sur les pêches de
l’Atlantique [V. Peter Mitchell], sauf si le gouvernement du Canada
adoptait une ligne de conduite ferme. Avant la Confédération, il avait
unilatéralement doublé les droits de permis perçus auprès des Américains
pêchant au large de la Nouvelle-Écosse. En 1868, il avait persuadé le
gouvernement britannique d’autoriser le Canada à augmenter ses droits. La
décision de mettre un terme au système de permis fut prise en 1870 en
bonne partie à cause de lui. Cette décision hâta la formation d’une
commission mixte qui se réunit à Washington en 1871 et où siégeait
Macdonald. Durant ces négociations, Tupper assura la liaison entre le
premier ministre et le cabinet. Sans être entièrement satisfait du traité
de Washington, il le défendit loyalement, ainsi que Macdonald, aux
Communes. Aux élections fédérales de 1872, Tupper organisa la campagne en
Nouvelle-Écosse et promit d’un air vantard que « pas un seul
anticonfédérateur [ne serait] élu ». De fait, sur les 21 députés de la
province, un seul était un adversaire déclaré du gouvernement. Cependant,
plusieurs autres étaient d’anciens partisans de l’abrogation de la
Confédération et se détourneraient du Parti conservateur au moment du
scandale du Pacifique en 1873.
Le 22 février
1873, Tupper remplaça Tilley au poste de ministre des Douanes et, bien
qu’il ait exercé cette fonction seulement jusqu’au 5 novembre, moment où
le gouvernement tomba à cause du scandale, il présida à l’instauration du
système britannique des poids et mesures dans tout le Canada. Aux
désastreuses élections de 1874, lui seul et un autre conservateur
remportèrent la victoire en Nouvelle-Écosse. Néanmoins, sur le plan
politique, le scandale du Pacifique lui rapporta des bénéfices inattendus.
Macdonald envisagea de démissionner et un certain nombre d’éminents
conservateurs désertèrent le parti. Il y avait un vide au cœur même du
Parti conservateur, et Tupper prit l’initiative de le combler. Il n’était
pas impliqué dans le scandale du Pacifique – député des Maritimes exclu du
cénacle ministériel, il n’avait pas entendu parler des généreuses
contributions versées par sir Hugh Allan aux ministres de l’Ontario et de
la province de Québec –, mais il défendit ceux qui y étaient mêlés et,
pendant et après les élections, il se tint aux côtés de Macdonald. Pendant
quatre ans, il fit campagne dans presque toutes les élections partielles
au Canada, et aux Communes, il devint le meilleur critique conservateur du
gouvernement libéral d’Alexander Mackenzie. Tupper était « réputé pour
ses paroles en l’air au Parlement », ce dont on peut aisément se moquer,
mais sa mémoire et sa maîtrise des détails étaient exceptionnelles, et peu
d’orateurs étaient en mesure de l’égaler. Après une série de débats
publics, George William Ross déclara que, à cause de Tupper, il se
demandait s’il était « le moindrement qualifié pour la politique de parti
». Bien que Macdonald ait peu à peu repris de l’assurance, sa santé
n’était pas bonne et Tupper semblait en voie de lui succéder.
Pendant cette
période, Tupper exerça une influence décisive sur l’élaboration de la
politique conservatrice. Il serait insensé d’attribuer à un seul individu
la montée du sentiment protectionniste chez les conservateurs ; c’était
une réaction inévitable à la situation économique. Mais Tupper figura
parmi les premiers convertis. En 1868, il avait présenté au Parlement un
mémoire où les propriétaires de houillères de la Nouvelle-Écosse
réclamaient une augmentation des droits sur le charbon importé, en partie
dans l’espoir d’amener les Américains à renouveler le traité de
réciprocité, abrogé en 1866. Peu à peu, il acquit la conviction que de
tels droits devraient faire partie d’une « politique nationale »,
expression qu’il utilisait dans les débats (même si elle n’était
certainement pas de lui, à l’encontre de ce qu’il prétendit par la suite).
Le refus des Américains de renégocier le traité en 1871 raffermit sa
conviction. À mesure que s’aggravait la récession des années 1870 et que
les efforts des libéraux en vue de renouveler le traité se révélaient
futiles, Tupper se rabattit de plus en plus sur le protectionnisme. Une
histoire apocryphe raconte que, en se présentant au débat sur le budget de
Richard John Cartwright en 1876, il était disposé à prôner le
libre-échange si les libéraux optaient pour le protectionnisme. Certes, il
était prêt à s’opposer à une augmentation générale du tarif, mais on ne
saurait douter qu’il tenait énormément à des hausses sélectives pour
protéger les industries canadiennes, plus même que Macdonald ou Tilley.
De même,
l’opportunisme n’explique pas à lui seul les attaques de Tupper contre la
politique ferroviaire des libéraux. Il avait fermement soutenu Sandford
Fleming quand il s’était agi de construire l’Intercolonial selon les plus
hautes normes possibles. De plus, selon lui, la décision des libéraux de
hausser le fret et de recourir à des entrepreneurs de l’extérieur des
Maritimes privait ces provinces des avantages économiques promis par la
Confédération. Il reprochait également aux libéraux de ne pas accorder une
plus grande priorité à l’achèvement d’un chemin de fer qui se rendrait en
Colombie-Britannique sans quitter le sol canadien. Bien qu’il n’ait pas
été le seul à défendre ces positions, Tupper les plaçait au cœur même du
programme conservateur. Ses discours étaient envoyés aux organisateurs
conservateurs de tout le pays ; la Nova Scotia Liberal-Conservative
Association, créée par lui en 1874, servait de modèle ailleurs, et il fit
campagne dans les Maritimes et en Ontario au cours des élections de 1878,
où les conservateurs récoltèrent une confortable majorité et 16 des 21
sièges de la Nouvelle-Écosse.
Dans son budget
de 1879, Tilley récompensa les groupes qui avaient contribué à la victoire
conservatrice en Nouvelle-Écosse, quoique, en raison de l’opposition de
l’Ontario, le tarif sur le charbon n’ait pas été augmenté autant que le
souhaitaient les Néo-Écossais. Quant à Tupper, il reçut le portefeuille
des Travaux publics le 17 octobre 1878. Ce département représentait une
charge si lourde que, le 20 mai 1879, on en détacha les Chemins de fer et
Canaux pour en faire un département autonome. Tupper en devint le
titulaire. Le plus grand défi qu’il avait à relever était l’achèvement du
chemin de fer du Pacifique. Pour lui, ce n’était pas simplement un chemin
de fer canadien, mais « une grande-route impériale traversant le continent
américain entièrement en sol britannique ». Il apporta au trajet plusieurs
changements agréables à la population et se mit à adjuger des contrats
pour la suite des travaux. Il espérait amasser des fonds en vendant des
terres publiques dans l’Ouest et, pendant l’été de 1879, il se rendit à
Londres afin d’y obtenir une garantie sur la vente d’obligations. Il
revint sans cette garantie, mais avec 50 000 tonnes de rails d’acier
achetées à prix modique. À l’époque où il était dans l’opposition, Tupper
n’avait pas voulu que le chemin de fer soit un ouvrage public, mais
désormais, il tenait à ce que le gouvernement le construise, et ce au
moindre coût possible. Cependant, les recettes des ventes de terres se
révélaient décevantes et, à mesure que les coûts grimpaient, on critiquait
de plus en plus l’ingénieur en chef Sandford Fleming. À contrecœur, Tupper
fit pression sur Fleming pour qu’il réduise les coûts des travaux – donc
la qualité –, mais il ne réussit pas à sauver son vieil ami et dut le
remercier de ses services en mai 1880. Puis, voyant que la longue
dépression des années 1870 s’achevait et qu’un syndicat dirigé par George
Stephen s’intéressait au chemin de fer, Tupper conclut que l’ouvrage
pouvait être confié à l’entreprise privée ; en juin, il amena le cabinet à
accepter cette solution. Le 21 octobre 1880, à l’issue de négociations
menées par Macdonald et lui-même, Tupper signa au nom du gouvernement un
contrat en bonne et due forme avec le groupe de Stephen. Les modalités de
ce contrat ne plurent pas à tout le monde. Rétrospectivement, on peut les
trouver trop généreuses envers le syndicat. Pourtant, si l’on admet que
Tupper avait raison de tenir à ce que le chemin de fer soit construit
rapidement, selon les plus hautes normes mais au moindre coût possible
pour le gouvernement, et qu’il soit tout entier en sol canadien, les
conditions initiales ne semblent pas déraisonnables. En fait, la
subvention réelle à la Compagnie du chemin de fer canadien du Pacifique
était inférieure aux prévisions initiales de Tupper. De plus, l’expérience
l’avait convaincu qu’une société privée dont les bénéfices proviendraient
de l’exploitation du chemin de fer veillerait davantage que le
gouvernement à la qualité de la construction. Estimant qu’il était dans
l’intérêt du pays que la Compagnie du chemin de fer canadien du Pacifique
réussisse, Tupper manifesta envers elle un dévouement quasi illimité. Son
violent parti pris dans le long conflit entre cette compagnie et le Grand
Tronc contribua à empêcher toute forme de coopération entre les deux
chemins de fer. En décembre 1883, quand la Compagnie du chemin de fer
canadien du Pacifique eut besoin d’un supplément d’aide financière, il mit
au point un plan d’urgence et le fit par la suite adopter par le caucus et
les Communes. Le 24 février 1885, pendant une autre crise, il écrivit de
Londres à Macdonald pour le supplier de ne pas « laisser tomber » la
compagnie, et pour lui offrir de démissionner du haut-commissariat et de
rentrer au Canada. En fait, par souci de voir le chemin de fer terminé
rapidement, il recommanda, pour un prêt gouvernemental, des modalités plus
généreuses que ce que le cabinet était disposé à accepter.
Les libéraux
voyaient d’un mauvais oeil non seulement les coûts du chemin de fer
canadien du Pacifique, mais aussi les subventions versées par Tupper aux «
chemins de fer locaux ». En fait, Tupper reconnaissait que le seul moyen
de maintenir un coûteux programme de construction ferroviaire dans l’Ouest
était d’affecter aussi des crédits aux chemins de fer des provinces
existantes. Peu après son entrée en fonctions, il avait congédié de la
surintendance générale des chemins de fer gouvernementaux Charles John
Brydges, qui s’était mis à dos les milieux d’affaires des Maritimes par
sa manière d’exploiter l’Intercolonial. Tupper diminua le fret pour
augmenter le trafic et les recettes, et il réduisit de beaucoup les frais
d’exploitation ; dès le début des années 1880, l’Intercolonial réalisait
des bénéfices. Sur les instances de Tupper, le Grand Tronc fut obligé de
vendre à l’Intercolonial un tronçon menant à Rivière-du-Loup, dans la
province de Québec, pour que l’on puisse compléter la liaison entre
Halifax et le Saint-Laurent. En outre, Tupper refusa d’autoriser le chemin
de fer canadien du Pacifique à rouler sur les rails de l’Intercolonial en
direction de Halifax, mais, « [à force de] cajoleries », il convainquit
Stephen de construire la « Short Line » jusqu’à Saint-Jean au
Nouveau-Brunswick. La générosité de Tupper ne se limitait pas à sa propre
région. Le Québec et l’Ontario touchèrent encore plus de subsides que les
Maritimes pour la construction ferroviaire, et des sommes énormes furent
consacrées à l’élargissement du canal Welland et au dragage du
Saint-Laurent. Indéniablement, ces mesures rapportaient beaucoup de
bénéfices au Parti conservateur. On ne doit donc guère s’étonner que les
libéraux aient surnommé Tupper « le grand prêtre de la corruption ».
Cependant, selon le Daily Mail de Toronto, Tupper avait pour devise
Mettons nos richesses en valeur, et il défendait ses orientations en
disant : « Il m’a toujours semblé que le principal objectif, dans
n’importe quel pays, un pays neuf surtout, était d’attirer le plus grand
nombre possible de capitalistes. »
Dans les
derniers mois de 1879, les relations entre Tupper et Macdonald s’étaient
aigries, surtout à cause du congédiement de Fleming. Leur brouille se
résorba, mais Tupper n’apparaissait clairement plus comme le dauphin de
Macdonald, et il avait des ennuis de santé. Dès mars 1881, il demanda à
Macdonald l’autorisation de remplacer sir Alexander Tilloch Galt au poste
de haut-commissaire du Canada à Londres. Aux élections de 1882, Tupper fit
campagne seulement en Nouvelle-Écosse, où les conservateurs remportèrent
14 sièges sur 21. Lui-même fut réélu sans opposition, et son fils Charles
Hibbert, qui se préparait déjà à prendre sa place, remporta le siège de
Pictou. Le 30 mai 1883, sans quitter son poste au cabinet, Tupper assuma
sans rémunération le poste de haut-commissaire. Il résidait à Londres,
mais revenait souvent au Canada pour s’occuper des affaires
ministérielles, et on lui reprochait de plus en plus de détenir deux
postes incompatibles. En mai 1884, il démissionna de son poste de ministre
et, le 24 mai, en abandonnant son siège au Parlement, il devint
haut-commissaire, cette fois avec rémunération. Son absence aux Communes,
nota Tilley en 1885, se faisait « beaucoup sentir ». En 1886, Macdonald
lui demanda de revenir pour aider le parti aux prochaines élections
fédérales. En partie pour combattre le mouvement sécessionniste dirigé par
William Stevens Fielding en Nouvelle-Écosse, Tupper accepta le poste de
ministre des Finances le 27 janvier 1887, tout en conservant la charge de
haut-commissaire. Aux élections de 1887, il mena en Nouvelle-Écosse une
vigoureuse campagne qui permit aux conservateurs de gagner 14 sièges sur
21. Non seulement Tupper défendit-il le protectionnisme, mais il eut
l’audace de l’appliquer à l’industrie du fer et de l’acier dans son budget
de 1887. Il espérait notamment miner les velléités sécessionnistes et
consolider les appuis conservateurs dans l’est de la Nouvelle-Écosse, où «
une grande industrie du fer » avait de bonnes chances de voir le jour [V.
Graham Fraser]. Cependant, il croyait aussi que le Canada était prêt à
passer à la phase suivante de son développement industriel.
En 1885, le
gouvernement des États-Unis avait abrogé les dispositions du traité de
Washington qui concernaient les pêches. L’année suivante, le gouvernement
du Canada riposta en imposant une interprétation stricte de la convention
de 1818 sur les pêches, ce qui déclencha une crise dans les relations
canado-américaines. En tant que haut-commissaire, Tupper avait pressé le
gouvernement britannique de maintenir « résolument [les] droits » du
Canada et de la Grande-Bretagne. On mit sur pied une commission mixte en
1887. Tupper participa à la rédaction du mandat britannique au sein de la
commission et devint l’un des trois commissaires de la Grande-Bretagne ;
il représentait le gouvernement du Canada tandis que Joseph Chamberlain
représentait le gouvernement britannique. Tupper collabora étroitement
avec le conseiller juridique John Sparrow David Thompson, mais de toute
évidence, c’était lui qui dirigeait les opérations du côté britannique.
D’ailleurs, le secrétaire d’État des États-Unis, Thomas Francis Bayard,
s’en plaignit : « M. Chamberlain a cédé la direction des négociations à
sir Charles Tupper, qui soumet les questions aux exigences de la politique
canadienne. » Sans arriver à convaincre les Américains de discuter de la
réciprocité, Tupper obtint en février 1888 un traité qui accordait au
Canada des concessions si importantes que le Sénat américain le rejeta.
Cependant, le modus vivendi mis au point par la commission régla
temporairement la crise. Plus tard dans l’année, à la demande de
Chamberlain, Tupper, qui avait été créé compagnon de l’ordre du Bain en
1867, chevalier commandeur de l’ordre de Saint-Michel et Saint-Georges en
1879 et grand-croix de l’ordre de Saint-Michel et Saint-Georges en 1886,
deviendrait baronnet du Royaume-Uni, au grand déplaisir de Thompson, selon
qui il raflait tous les honneurs. Manifestement, Tupper était à nouveau en
pleine ascension. Macdonald lui demanda de rester au gouvernement et lui
promit même de lui redonner la place de dauphin. Cependant, Tupper savait
qu’il n’était pas assuré de succéder à Macdonald. Selon lui, le premier
ministre devait remplir la promesse qu’il avait faite pendant l’affaire
Riel [V. Louis Riel], à savoir recommander que sir Hector-Louis Langevin
soit son successeur. Le 23 mai 1888, après avoir démissionné du cabinet,
Tupper réintégra le haut-commissariat à Londres.
À cause de son
influence auprès du cabinet canadien, Tupper était dans une position
exceptionnellement forte en tant que haut-commissaire. Il élargissait sans
cesse la gamme de ses activités. Particulièrement soucieux de promouvoir
l’immigration, il faisait des tournées dans les îles Britanniques et se
rendait à l’occasion sur le continent européen. Il n’était pas moins actif
dans la promotion des intérêts commerciaux du Canada. Ainsi, il aida
grandement l’industrie du bétail en démontrant en 1883 la santé des
troupeaux canadiens et en persuadant le gouvernement britannique de ne pas
soumettre le bétail canadien aux mêmes restrictions que le bétail
américain. Tupper encourageait les exportateurs canadiens à communiquer
directement avec lui et les mettait en contact avec des importateurs
britanniques. En outre, il négocia des emprunts pour le gouvernement du
Canada et la Compagnie du chemin de fer canadien du Pacifique, éliminant
ainsi les coûteux intermédiaires britanniques. Avant la Colonial and
Indian Exhibition, qui se tint à Londres en 1886 et qu’il aida à
organiser, il rendit visite aux bureaux de commerce de toutes les
provinces pour s’assurer que le Canada serait bien représenté. De plus, il
obtint une subvention postale pour un vapeur reliant Vancouver à l’Orient
et exerça des pressions en faveur de la pose d’un câble entièrement
britannique sous le Pacifique et de l’instauration d’un service rapide de
vapeurs sur l’Atlantique.
Tupper évoluait
dans la haute société et avait ses entrées chez des hommes d’État
britanniques et chez des membres de la famille royale. Il était en
communication constante avec le secrétaire d’État aux Colonies et
participa même à la rédaction de lois commerciales britanniques touchant
le Canada. De plus, son rôle dans les négociations internationales
s’intensifiait. En octobre 1883, bien qu’il n’ait pas été
plénipotentiaire, il représenta le Canada à une conférence à Paris et
manifesta son désaccord avec la délégation britannique. L’année suivante,
il convainquit le gouvernement de Londres de l’autoriser à mener des
négociations commerciales avec l’Espagne, et en 1893, il conclut une
entente commerciale avec la France. En 1889, comme les Américains
tentaient d’empêcher les Canadiens de chasser le phoque dans la mer de
Béring, il retourna à Washington pour aider aux négociations et défendit
les droits du Canada avec un aplomb qui irrita le gouvernement
britannique. En 1890, il persuada Londres de rejeter un traité sur les
pêches que Robert Bond, de Terre-Neuve, avait négocié avec les
États-Unis. Tupper acquit donc une influence considérable, mais son
travail de haut-commissaire ne se distinguait pas toujours de ses
activités politiques. Ainsi, aux élections de 1891, il rentra au Canada
pour faire campagne en faveur de la Politique nationale et manifesta une
telle partialité que les Communes faillirent adopter une motion condamnant
sa conduite. Le caractère apolitique de la fonction de haut-commissaire
s’affirmerait seulement avec son successeur, sir Donald Alexander Smith.
L’attitude de
Tupper envers l’unité impériale était tout aussi controversée. Malgré sa
fierté d’appartenir au « plus puissant Empire du monde », il estimait
impossible de le transformer en une union fédérale. À l’assemblée de
fondation de l’Impérial Fédération League, tenue à Londres le 29 juillet
1884, il dénonça une motion selon laquelle les seules options étaient la
fédération ou la désintégration de l’Empire. Toutefois, il appuya une
motion modifiée déclarant « indispensable » quelque forme de fédération –
une forme plus limitée, présume-t-on –, et il appartint au conseil et au
comité directeur de la ligue. À compter de 1887, des différends internes
sur les contributions régulières des colonies à la défense impériale,
auxquelles Tupper s’opposait, déchirèrent la ligue, qui se saborda le 24
novembre 1893. Certains accusèrent Tupper de cet échec, mais selon lui, le
meilleur moyen de renforcer le lien impérial était une entente mutuelle de
préférence commerciale. En 1889, en prônant une entente de ce genre, il se
heurta à Macdonald et causa, rapporta celui-ci, du « mécontentement dans
[la province de] Québec ». En 1891–1892, Tupper publia des articles en
faveur de la préférence commerciale dans le Nineteenth Century de Londres.
Il trouvait « malveillant » de la part de l’Angleterre de s’attendre que
le Canada réduise son tarif sans qu’il y ait une entente plus globale, et
il reprocha vertement en 1897 au premier ministre du pays, sir Wilfrid
Laurier, d’instaurer la préférence impériale sans rien avoir obtenu en
retour pour le Canada. Pourtant, aux yeux de Tupper, l’Empire était bien
plus qu’une entreprise commerciale. « Le commerce préférentiel,
déclara-t-il un jour, peut être ou non une bonne chose, mais il n’est pas
et n’a jamais été la pierre angulaire de la loyauté du Canada. »
La mort de
Macdonald en 1891 offrit à Tupper l’occasion de devenir premier ministre.
Cependant, il reconnaissait que sa nomination ne plairait pas à tout le
monde, et l’influence qu’il exerçait à Londres lui plaisait. Il pressa son
fils Charles Hibbert, alors ministre de la Marine et des Pêches, de donner
un « appui sincère » à sir John Sparrow David Thompson. Après la mort
subite de Thompson en décembre 1894, il parut logique que Tupper lui
succède, mais sa santé n’était pas bonne, et ni le gouverneur général,
lord Aberdeen [Hamilton-Gordon], ni sa femme, très influente, ne
l’aimaient. Le gouverneur général demanda plutôt à Mackenzie Bowell de
former un gouvernement. Puis, à mesure qu’il devint clair que Bowell était
incapable de mettre tous les conservateurs d’accord au sujet des écoles du
Manitoba, les pressions en faveur d’un retour de Tupper s’intensifièrent.
À la fin de 1895, ce dernier se trouvait à Ottawa. Le 4 janvier 1896, sept
membres du cabinet démissionnèrent et forcèrent ainsi Bowell et Aberdeen à
accepter que Tupper entre au cabinet en tant que secrétaire d’État le 15
janvier et devienne premier ministre au moment de la dissolution. Le 4
février, Tupper remporta une élection partielle au Cap-Breton et prit
effectivement la tête du gouvernement.
Sur l’épineuse
question de la restauration des écoles catholiques au Manitoba, Tupper ne
changea jamais d’avis. Bien qu’il ait été personnellement opposé à ces
écoles, il estimait qu’une promesse avait été faite à la minorité
catholique et qu’il fallait la tenir. En 1895, lorsque le comité
judiciaire du Conseil privé avait statué que le gouvernement fédéral avait
le pouvoir de recourir à une loi réparatrice, Tupper avait avisé son fils
de soutenir cette décision même si « cela [devait] mettre fin à [sa]
carrière politique ». En février 1896, il présenta un projet de loi
réparatrice aux Communes. Les libéraux de Laurier et un groupe
d’extrémistes protestants dirigés par D’Alton McCarthy y firent
obstruction. Deux mois plus tard, ayant réussi à faire étudier seulement
15 des 112 articles, Tupper dut abandonner le projet de loi. Le 24 avril,
le Parlement fut dissous ; le 1er mai, Tupper accéda au fauteuil de
premier ministre. Il réussit à mettre au point pour son parti un programme
qui neutralisait au moins partiellement les Patrons of Industry [V. George
Weston Wrigley] et fit valoir que le « véritable enjeu » des élections
était « [la] grande bataille pour protéger les industries du Canada ».
Toutefois, en dépit de tous ses efforts, il ne pouvait pas rééditer aux
élections de 1896 la victoire de 1891. La question scolaire divisait
tellement les conservateurs que, à toutes les assemblées du parti, Tupper
faisait face à un barrage de critiques. Au Massey Music Hall de Toronto,
par exemple, on le « chahuta sans arrêt par des interruptions
insignifiantes », mais Tupper parla quand même durant deux heures et
termina en proclamant : « nous devons faire notre devoir [même si cela
entraîne] la chute du Parti conservateur ». Finalement, Tupper remporta
plus de suffrages que les libéraux et gagna environ la moitié des sièges à
l’extérieur de la province de Québec. Ce fut grâce à la victoire «
inattendue » des libéraux dans cette province que Laurier récolta la
majorité. Tupper avait tenté en vain de convaincre sir Joseph-Adolphe
Chapleau de revenir sur la scène politique, mais, même avec un puissant
lieutenant québécois, il aurait eu du mal à persuader les électeurs de la
province de voter pour un parti dont le chef était un si fervent
impérialiste. Néanmoins, après le scrutin, Tupper déclara que, si Laurier
présentait une loi réparatrice, il l’appuierait.
Bien que les
résultats des élections aient été connus le 24 juin, Tupper s’accrocha au
pouvoir en prétendant que Laurier serait incapable de former un
gouvernement. Cependant, comme Aberdeen refusait de confirmer les
nominations qu’il tentait de faire, il démissionna le 8 juillet en se
plaignant qu’Aberdeen avait agi à l’encontre de la constitution. Durant
quatre ans, Tupper s’employa à rebâtir le parti, comme il l’avait fait
après la défaite de 1874. Même s’il espérait toujours gagner des sièges
dans la province de Québec et s’il reprochait vivement à Laurier de ne pas
honorer ses promesses envers les catholiques du Manitoba, son principal
souci était de ramener dans le giron du parti les conservateurs qui
l’avaient déserté. Mettre en doute la loyauté du gouvernement libéral
envers l’Empire faisait partie de sa stratégie. Tupper appuyait fermement
la participation du Canada à la guerre des Boers, mais Laurier réussit à
désamorcer le débat et, au moment des élections de novembre 1900, la
guerre n’avait plus guère d’importance. La stratégie de Tupper fut
efficace en Ontario, où les conservateurs gagnèrent 17 sièges, mais
Laurier l’emporta dans le reste du Canada. Tupper lui-même subit la
défaite et, deux jours après le scrutin, il annonça sa démission en
désignant comme successeur son ami et concitoyen néo-écossais Robert Laird
Borden.
Dès lors,
durant 15 ans, Tupper résida principalement à Bexleyheath, en Angleterre,
chez sa fille Emma (à la rescousse de laquelle il s’était porté de toute
urgence dans le Nord-Ouest en 1869, lorsque son mari avait été emprisonné
par le gouvernement provisoire de Louis Riel) ; mais il traversa souvent
l’Atlantique pour voir ses fils. Le 9 novembre 1907, il accéda au Conseil
privé de la Grande-Bretagne. Les relations canado-britanniques étant
toujours sa préoccupation centrale, il appartint au comité directeur de la
British Empire League, et rédigea des articles et des lettres ouvertes en
faveur d’un resserrement des liens économiques. En 1912, bien que toujours
opposé à la fédération impériale et à la contribution directe du Canada
aux frais de la défense impériale, il appuya Borden, qui proposait de
fournir d’urgence à la marine royale des cuirassés de type dreadnought. Sa
santé déclinait peu à peu, mais à l’âge de 84 ans, au cours d’une visite à
Rome, il avait encore assez d’énergie pour se mettre à l’étude de
l’italien. Cependant, la mort de lady Tupper, le 11 mai 1912, l’éprouva
durement, tout comme celle de son fils aîné en avril 1915. Dernier
survivant des Pères de la Confédération, Tupper s’éteignit le 30 octobre
1915 à Bexleyheath. On l’inhuma aux côtés de sa femme au cimetière St John
de Halifax après des funérailles d’État ; le cortège s’étendait sur un
mille.
En 1867, le
Morning Chronicle de Halifax avait dit de Tupper qu’il était « l’homme
politique le plus méprisable de toute l’Amérique du Nord britannique ». Au
fil de sa carrière, on lui avait accolé divers sobriquets : « le chevalier
du pot-de-vin », le « grand imposteur », « la vieille traînée », l’«
archi-corrupteur », « le vieux scélérat ». Toutes ces épithètes
contiennent un soupçon de vérité et englobent une bonne part des insultes
que Tupper s’attira par sa combativité, sa partialité et sa suffisance. «
Dans les grands débats, a noté l’un de ses secrétaires particuliers, sir
Charles était chevaleresque et courageux », mais « dans les affaires
banales [...], il cherchait à se défiler ». Néanmoins, ses adversaires
politiques ont démesurément grossi ses défauts. Comme le favoritisme était
le moyen de raccrocher les allégeances locales à l’intérêt national, il
n’y avait rien d’inhabituel à ce que Tupper tienne à récompenser ses
partisans, d’autant plus que, au moment de son arrivée à Ottawa, les
Néo-Écossais occupaient une minuscule proportion des postes fédéraux. Sauf
peut-être au début de sa carrière en Nouvelle-Écosse, il suivit en général
le principe selon lequel les fonctionnaires ne devaient pas être congédiés
à moins qu’ils n’aient fait de l’action politique, et tant dans la
fonction publique qu’au sein du parti, il manifesta un réel désir de
nommer et de promouvoir des hommes de talent. Pour conserver le pouvoir,
il pouvait être impitoyable. Il trouvait normal d’utiliser les ressources
de l’État pour encourager les investissements du secteur privé et
s’attendait que les bénéficiaires de la politique du parti soutiennent le
parti. Autant que possible, il adjugeait des contrats aux compagnies qui
versaient des contributions, mais rien n’indique qu’il adjugeait des
contrats afin de recevoir des contributions. Il se servait de sa fortune
personnelle pour encourager la loyauté, mais ne sortait pas du cadre de la
loi. Une seule de ses élections fut annulée par suite d’une requête, et
ce, parce que l’un de ses partisans avait remis un billet de chemin de fer
de 0,50 $ à un électeur. Ses critères de moralité politique étaient
faibles, mais ceux de ses contemporains l’étaient aussi.
Tupper devint
un homme très riche, mais à quel point, on ne peut pas le savoir : ses
papiers personnels ne contiennent presque aucun renseignement à ce sujet.
Au début, son revenu provenait de ses honoraires professionnels, mais
bientôt, il se mit à prêter sur hypothèques et à faire des investissements
spéculatifs dans les houillères de Springhill, en Nouvelle-Écosse, dont il
était un fidèle promoteur. Apparemment, la pratique de la médecine lui
rapporta plus à compter de 1874 que ne l’avait fait son salaire de
ministre. Toutefois, à mesure que s’accroissait son influence politique,
il eut davantage l’occasion d’appartenir à des conseils d’administration,
dont ceux de la Crown Life Insurance Company, de la Bank of British
Columbia et de la General Mining Association. À compter de 1896, pendant
qu’il était chef de l’opposition, il se rendit souvent à Londres en tant
que président du conseil de deux entreprises hautement spéculatives
d’exploitation de gisements aurifères, la New Gold Fields of British
Columbia Limited et la Klondike Mining, Trading and Transportation
Corporation Limited. Sans lui rapporter un gros salaire, ces activités lui
donnaient accès à des renseignements qui lui permettaient d’investir dans
des actions potentiellement rentables. Il semble avoir accumulé la plus
grande partie de sa fortune ainsi. Tupper n’avait aucun scrupule à user de
son influence politique en faveur d’entreprises dans lesquelles il avait
des intérêts, et il acquit la réputation de « faire son beurre » de cette
influence. Ses trois fils, dont deux étudièrent à Harvard, firent une
belle carrière d’avocat et profitèrent de ses relations. James Stewart et
William Johnston devinrent associés dans un cabinet de Winnipeg qui
comptait parmi ses clients la Compagnie du chemin de fer canadien du
Pacifique. Charles Hibbert exerça le droit à partir de Halifax, puis de
Vancouver, souvent de concert avec son père. Pour le mari de sa fille,
Tupper obtint le commandement du Royal Military College of Canada à
Kingston, en Ontario. Son frère et certains de ses cousins et nièces
reçurent des faveurs du gouvernement ; c’était, selon le Globe de Toronto,
des « Tupper vivant aux frais de la princesse ». En cette époque où l’on
avait une conception très vague du conflit d’intérêts, Tupper se tenait
aux limites de l’acceptable, mais rien n’indique qu’il les franchit même
une seule fois, et les allégations d’inconduite le blessaient. Une fois à
la retraite, il se donna beaucoup de mal pour mettre les choses au point
(du moins le croyait-il). En 1912, il accorda une série d’entrevues à un
journaliste de Vancouver, William A. Harkin. Celui-ci les publia sous le
titre de Political reminiscences of the Right Honourable Sir Charles
Tupper en 1914, l’année même où Tupper fit paraître ses mémoires,
Recollections of sixty years.
Le temps
arrange bien des choses, et lorsque sir Charles Tupper mourut, les
Néo-Écossais en étaient venus à accepter la Confédération et à le
considérer comme l’un des fils les plus distingués de la province. Sur le
plan national aussi, le respect pour Tupper s’accrut avec les années. En
1925, Hector Willoughby Charlesworth le compara à Laurier et déclara que
Tupper était « le plus grand [des deux], – l’un des meilleurs hommes
d’État et des plus grands visionnaires que le continent ait produits ».
L’historiographie canadienne récente a été moins généreuse envers lui. On
le louange pour son rôle essentiel dans la création de la Confédération,
puis on s’empresse d’en faire un simple subalterne de Macdonald. Pourtant,
Tupper contribua au moins autant que – Macdonald à la reconstruction du
Parti conservateur à compter de 1874 ainsi qu’à la conception et à la mise
en œuvre des orientations « nationales » qui firent l’originalité du parti
– lesquelles, selon la plupart des historiens, convenaient bien à
l’époque, malgré leurs imperfections. Tupper eut également le mérite de
donner un poids réel à la fonction de haut-commissaire et d’accroître
considérablement la reconnaissance du Canada sur la scène internationale.
Dans toutes ses fonctions, il ajouta des mesures importantes au code des
lois. Si Tupper n’inspire guère d’enthousiasme aujourd’hui, c’est sans nul
doute parce que sa vision du Canada fut toujours liée à son attachement à
l’Empire, attachement que les Canadiens français ne pouvaient éprouver et
que l’on a fini par trouver incompatible avec la création d’une identité
authentiquement canadienne. Même l’historiographie récente des Maritimes
s’est tournée contre lui. Ce sont les adversaires de la Confédération qui
sont devenus les héros ; au mieux, on considère Tupper comme un
égocentrique, au pire comme un vendu. Cependant, tout comme Tupper ne
voyait pas d’incompatibilité entre sa loyauté envers l’Empire et sa
loyauté envers le Canada, il ne voyait pas d’incompatibilité entre sa
loyauté envers le Canada et sa loyauté envers sa province. C’était un
impérialiste, et sa tolérance avait des limites, mais il était disposé à
faire des compromis pour intégrer au système politique des Canadiens de
toute religion et de diverses origines ethniques. Il n’était pas
provincialiste mais cherchait à s’assurer que les orientations nationales
soient bénéfiques à toutes les provinces, notamment sur le plan
économique. « Aucun homme intelligent [...], croyait-il, ne peut songer un
moment que, en tant que Canadien, il n’a pas un statut bien plus élevé
qu’il n’aurait jamais pu en avoir en tant que Néo-Brunswickois, citoyen de
l’Île-du-Prince-Édouard ou Néo-Écossais. » Il y a chez Tupper bien des
traits qui n’éveillent pas la sympathie : son chauvinisme anglo-saxon, son
obsession du pouvoir et de la fortune, son esprit partisan, son
conservatisme social et, pour reprendre les termes du Globe, sa « tendance
à l’outrecuidance ». Mais, comme le déclara en 1903 un journal libéral, le
News de Toronto : « Malgré tous ses défauts, il a été essentiellement un
responsable politique et un homme d’État à l’esprit constructif. »
Phillip Buckner

|
- Source : Les principaux manuscrits que nous
avons consultés comprennent les papiers de sir Charles Tupper aux AN (MG
26, F), ainsi que ceux de sir Charles Tupper et de la famille Tupper
conservés aux PANS (MG 1, 1538B, MG 2, 718, et MG 100, 1772). Les sources
suivantes ont été aussi particulièrement utiles : les papiers de sir John
A. Macdonald (AN, MG 26, A), de sir John S. D. Thompson (AN, MG 26, D), de
sir Mackenzie Bowell (AN, MG 26, E), et d’Alexander Mackenzie (AN, MG 26,
B) ; les papiers de sir Charles Hibbert Tupper aux AN (MG 27, I, D16) et à
la Univ. of B.C. Library, Special Coll. and Univ. Arch. Div. (Vancouver)
(M644) ; les papiers de sir Samuel Leonard Tilley (AN, MG 27, I, D15) et
ceux de la famille Tilley au Musée du N.-B. Nous avons également consulté
les Debates and proc. de la Chambre d’assemblée de la Nouvelle-Écosse,
1856–1867, les Débats de la Chambre des communes, 1867–1900, et certains
journaux néo-écossais et canadiens.
Nous avons aussi puisé largement dans les ouvrages suivants : Charles
Tupper, Political reminiscences of the Right Honourable Sir Charles Tupper
[...], W. A. Harkin, édit. (Toronto, 1914), Recollections of sixty years
in Canada (Toronto, 1914), et The life and letters of the Rt. Hon. Sir
Charles Tupper, bart., k.c.m.g., E. M. Saunders, édit. (2 vol., Toronto,
1916) ; Supplement to the life and letters of the Rt. Hon. Sir Charles
Tupper bart., g.c.m.g., C. H. Tupper, édit. (Toronto, 1926) ; J. W.
Longley, Sir Charles Tupper (Toronto, 1916) ; A. W. Macintosh, « The
career of Sir Charles Tupper in Canada, 1864–1900 » (thèse de ph.d., Univ.
of Toronto, 1960) ; E. M. Saunders, Three premiers of Nova Scotia […]
(Toronto, 1909) ; H. [W.] Charlesworth, Candid chronicles : leaves from
the note book of a Canadian journalist (Toronto, 1925) ; et G. W. Ross,
Getting into parliament and after (Toronto, 1913). [p. a. b.]
R. C. Brown, Canadas National Policy, 1883–1900 : a study in
Canadian-American relations (Princeton, N.J., 1964) ; Robert Laird Borden,
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