WILMOT, LEMUEL
ALLAN, avocat, homme politique et juge, né le 31 janvier 1809 dans le
comté de Sunbury, N.-B., fils de William Wilmot et de Hannah Bliss, décédé
le 20 mai 1878 à Fredericton.
Le père de
Lemuel Allan Wilmot était un descendant de loyalistes et un marchand de
bois ; sa mère, morte alors qu’il n’avait pas encore deux ans, était la
fille de Daniel Bliss, loyaliste et membre du premier Conseil exécutif du
Nouveau-Brunswick (1784). William Wilmot, dont les affaires étaient peu
florissantes, alla s’établir à Fredericton en 1813 afin d’y fonder une
église baptiste et de faire instruire ses enfants. C’est là qu’il commença
à s’intéresser à la politique et, en 1816, il fut élu à l’Assemblée ; il
fut défait en 1819 et en 1820, puis réélu en 1823. Cependant, à deux
reprises, on lui refusa le droit de prendre part aux séances de la chambre
car une loi avait été adoptée en 1818 selon laquelle les ministres du
culte ne pouvaient occuper un siège à la législature. On rapporte qu’il
aurait dit, lorsqu’on l’expulsa de la chambre d’Assemblée pour la seconde
fois : « Monsieur, le jour viendra où ce garçon (en le [Lemuel Allan]
désignant du doigt) verra à ce que justice soit rendue à ma mémoire. »
Cette anecdote et une autre, voulant que Wilmot ait surmonté un défaut
d’élocution pour devenir un grand orateur, font partie de la légende qui
auréola le nom de Lemuel Allan Wilmot après sa mort et le grandit à la
dimension d’un héros.
Wilmot fit ses
études au collège de Fredericton puis suivit des cours à King’s College.
En juin 1825, il entra dans le cabinet d’avocat de Charles Simonds Putnam
; il fut reçu avocat en 1830, admis au barreau en 1832 et créé conseiller
de la reine en 1838. Au cours de sa carrière d’avocat et, plus tard, dans
l’exercice de sa charge de juge, il frappa beaucoup plus par ses manières
et par sa rhétorique que par sa logique et sa sagesse. Son physique
impressionnant, ses gestes saccadés, sa parole abondante émaillée
d’exemples tirés de l’histoire et de la Bible, le tout allié à une forte
émotion, produisaient grand effet. « Lorsqu’il dressait sa haute
silhouette devant les membres d’un jury, qu’il rivait sur eux ses yeux
noirs et perçants, qu’il agitait ses mains nerveuses et pointait un doigt
menaçant, qu’il déversait un flot d’arguments, qu’il en appelait à eux
avec une éloquence brillante, enflammée, peu de jurés pouvaient lui
résister. »
L’admission de
Wilmot au barreau, en 1832, coïncida avec son mariage. Il épousa Jane
Ballock de Saint-Jean, qui décéda un an plus tard « après une longue et
grave maladie » ; il se peut que celte perte ait eu un certain effet sur
les sentiments religieux de Wilmot. En 1833, il tomba sous l’influence du
révérend Enoch Wood, ministre de l’église méthodiste Fredericton, et il
ne tarda pas à adhérer à cette Église. Son mariage avec Elizabeth Black, à
l’automne de 1834, avait un rapport étroit avec son engagement religieux.
Elizabeth était la petite-fille du révérend William Black, « le père du
méthodisme » dans les Maritimes. Wilmot resta toujours fidèle à son nouvel
engagement religieux.
Wilmot venait à
peine d’ouvrir son cabinet d’avocat à Fredericton qu’il s’orienta vers la
politique. Vainqueur lors d’une élection partielle et lors des élections
générales en 1834, il occupa son siège à l’Assemblée le 25 janvier 1835.
Ni sa jeunesse ni la nouveauté du milieu n’intimidèrent Wilmot ; dès la
première session à laquelle il participa, il soumit des propositions et
des projets de loi sur des questions telles que la frontière entre le
Maine et le Nouveau-Brunswick et les frais occasionnés par les tournées
des juges. Déjà en 1836, il avait la réputation d’être capable «
d’émouvoir et de captiver les membres de l’Assemblée » par des discours
d’une durée de quatre à cinq heures. Il revenait souvent sur la question
des terres de la couronne et la façon dont elles étaient administrées par
le commissaire Thomas Baillie. Selon toute apparence, ce sont ces
discours qui ont valu à Wilmot d’être choisi pour accompagner à Londres,
en 1836, William Crane, de Sackville, porteur de requêtes spécifiques
demandant la cession à l’Assemblée des terres qui appartenaient encore à
la couronne et le produit des ventes antérieures que Baillie avait
accumulé. Le ministre des Colonies, lord Glenelg [Charles Grant], se
rendit à toutes les demandes et les terres de la couronne furent remises à
l’Assemblée contre une liste civile permanente. Plus importante encore fut
la décision de Glenelg de restructurer le Conseil exécutif « pour assurer
au conseil la présence d’hommes qui représentaient les divers éléments
existant dans la province et qui, en même temps, possédaient la confiance
générale du peuple ». Glenelg se préoccupait non seulement du
Nouveau-Brunswick mais aussi de l’ensemble de l’Amérique du Nord
britannique et comptait faire du Nouveau-Brunswick le modèle à imiter en
matière de réforme. Horrifié en apprenant les décisions prises par Glenelg,
le lieutenant-gouverneur, sir Archibald Campbell saisit toutes les
occasions de les faire échouer, si bien que Crane et Wilmot furent
dépêchés de nouveau à Londres en 1837 afin de faire confirmer ce qu’ils
avaient déjà obtenu. Le voyage fut inutile car Campbell, dont ils
voulaient la démission, avait déjà été remplacé par sir John Harvey,
gouverneur de l’Île-du-Prince-Édouard.
Wilmot retourna
au Nouveau-Brunswick où il assista à l’adoption, par la législature, d’une
loi concernant la liste civile et à la libéralisation du conseil par
Harvey qui y nomma des membres de l’Assemblée, dont Crane. Jusqu’ici,
Wilmot n’avait rien à réclamer. Entre-temps, il appuya la lutte entreprise
par le gouverneur contre la vieille clique Odell-Baillie qui ne se
laissait pas facilement déloger. L’objectif de Wilmot se limitait aux
principes énoncés dans la dépêche de Glenelg et il est peu probable qu’il
ait accepté ou même compris toutes les implications de la responsabilité
ministérielle. Il ne fut jamais un homme de parti, même lorsqu’il prit la
tête du mouvement réformiste, et il n’hésitait pas à abandonner ses
collègues dès qu’on offrait des postes dans le gouvernement. On pourrait
facilement qualifier de cupide sa quête de fonctions, que ce soit au
Conseil exécutif, dans la magistrature ou au poste de
lieutenant-gouverneur. Une personne d’autorité a récemment émis l’opinion
que, même avant d’être nommé au conseil, Wilmot faisait partie d’un «
nouveau Family Compact » qui, après 1837, eut sur le Nouveau-Brunswick une
emprise bien plus grande que celle de l’ancien Family Compact. Ainsi,
Wilmot et d’autres membres de la famille Bliss empêchèrent la couronne de
saisir les biens du receveur général, George Pigeon Bliss, dont les
comptes accusèrent, à sa mort, la fuite de £7 000. Une autre fois, Wilmot,
pris à partie par la presse pour son « effronterie habituelle et son
mépris de la vérité », fit incarcérer à la prison locale le journaliste
John A. Pierce, pour ses « libelles diffamatoires grossiers ». Pierce
s’était mis depuis quelque temps à critiquer Wilmot et ce dernier se
révéla particulièrement ombrageux devant les attaques. En 1840, le
Chronicle de Saint-Jean, qui parlait de Wilmot comme « d’une vessie
gonflée de vent », attaqua le lieutenant-gouverneur et fut aussi cité
devant les tribunaux. Harvey n’aurait pas voulu donner suite à l’affaire,
mais céda devant l’insistance de Wilmot et d’autres personnes. Cette cause
fut perdue comme le fut une autre, la dernière, en 1844, qui faisait suite
à des critiques dont Wilmot avait été de nouveau la cible. Wilmot
contribua donc à la liberté de la presse, quoique d’une manière négative,
car les cours de justice réglèrent les différends en rendant jugement
contre les décisions de l’Assemblée.
De 1837 à 1843,
Wilmot prit une part active aux travaux de l’Assemblée. Les expressions
habiles du Rapport Durham et la thèse de la responsabilité ministérielle
qui gagnait en popularité lui fournirent les slogans nécessaires ; mais
Charles Fisher, du comté de York, le plus éminent expert des questions
constitutionnelles de la province, fut le seul homme politique du
Nouveau-Brunswick à traiter le sujet sur un plan élevé. L’attachement de
Wilmot au principe de la responsabilité ministérielle a fait l’objet de
doutes de la part de ses contemporains et demeure toujours hypothétique.
Le nouveau
gouverneur, sir William Colebrooke, était entré en fonction quand eurent
lieu les élections au début de 1843. Wilmot sillonna le pays, multipliant
les déclarations sur la responsabilité ministérielle, mais, au
Nouveau-Brunswick comme dans le reste de l’Amérique du Nord britannique,
ce n’était pas le genre de question qui passionnait l’imagination
populaire. Colebrooke, qui était lui-même un réformiste modéré et qui
était conscient de la diversité politique de l’Assemblée, s’employa à
composer un Conseil exécutif où toutes les factions seraient représentées
et qui recevrait indubitablement l’appui de la majorité de l’Assemblée. Ce
conseil comprenait, entre autres, Edward Barron Chandler, Robert Leonard
Hazen, Hugh Johnston et Wilmot.
Point n’est
besoin de s’interroger longuement sur la présence de Wilmot au conseil.
Accepter ce poste constituait pour lui l’aboutissement logique de la
théorie de Glenelg et était probablement conforme à sa conception du
gouvernement responsable. Sa nomination ne sembla pas créer de grands
remous à l’époque bien qu’un historien libéral ait écrit : « M. Wilmot a
certainement perdu du prestige par sa façon d’agir à cette occasion comme
à d’autres occasions, par la suite, où il manifesta la même faiblesse. »
Cependant
Colebrooke n’acceptait pas entièrement le nouveau régime et il s’ensuivit
que Wilmot fut bientôt forcé de quitter le conseil. Le jour de Noël 1844,
le secrétaire de la province, William Franklin Odell, mourut. Avant la
fin de la journée, Wilmot était déjà chez Colebrooke pour lui rappeler que
la charge d’Odell devait être remplie par un député membre du Conseil
exécutif. Colebrooke, qui n’était guère disposé à faire une telle
concession, nomma son gendre, Alfred Reade. Le gouvernement britannique
devait, plus tard, invalider cette nomination mais, dans l’intervalle,
Chandler, Hazen, Johnston et Wilmot quittèrent le conseil. Les trois
premiers précisèrent qu’ils donnaient leur démission à cause de
l’inaptitude de Reade à remplir le poste. Pour sa part, Wilmot apporta
deux raisons : la première était « que tous les postes de prestige
comportant des émoluments, dont disposait l’administration
gouvernementale, devraient être dévolus à des habitants de la province » ;
en second lieu, il voulait appuyer la pratique britannique « qui exige que
l’administration soit sous la direction de chefs de départements
responsables devant la législature [...] ». Colebrooke forma un nouveau
conseil et le maintint en fonction même après que l’Assemblée eût adopté,
à 23 voix contre 10, une résolution stipulant que le conseil ne possédait
pas « la confiance de la chambre ni celle du pays en général ».
N’occupant plus
de fonctions au sein du conseil, Wilmot prit figure de chef de
l’opposition et, bien que son attitude changeât suivant le problème en
cause, il ne cessa de presser le Conseil exécutif d’assumer la
responsabilité des dépenses gouvernementales.
King’s College
fit aussi l’objet de l’attention de Wilmot. Entre 1839 et 1846, il
présenta un certain nombre de projets de loi pour réformer cet
établissement. En 1846, on accepta de procéder à une révision de portée
restreinte. Plus tard, Wilmot travailla, en étroite collaboration avec
Charles Fisher, à une révision complète du système, révision qui aboutit à
la création de l’University of New Brunswick en 1860. À la question
connexe de l’instauration d’un système d’écoles publiques neutres, Wilmot
apporta un appui indéfectible. « Il est impardonnable qu’un enfant
grandisse dans notre pays sans avoir l’avantage d’acquérir au moins
l’instruction dispensée dans une école publique », déclarait-il en 1852. «
C’est le droit strict de l’enfant. C’est le devoir non seulement des
parents mais de la population ; les biens du pays devraient servir à
éduquer le pays [...]. » À titre de lieutenant-gouverneur du
Nouveau-Brunswick, il contribua, au cours des années 70, à l’adoption
d’une loi sur les écoles grâce à laquelle plusieurs des buts qu’il s’était
fixés furent atteints.
La nature du
système politique était néanmoins la question primordiale des années 40.
Aux élections de 1846, bon nombre de nouveaux députés furent élus et
Wilmot escomptait qu’on le prierait de faire partie du gouvernement. On
n’y manqua pas ; effectivement, il fut le premier à qui l’on offrit
d’entrer au conseil. Après « mûre délibération » il accepta à la condition
que « quatre personnes qui partageaient ses opinions et qu’il était
disposé à désigner, soient nommées dans un cabinet formé de neuf membres
». Avec l’éloignement dans le temps, il est difficile de déterminer quelle
réaction fut la plus forte : le soulagement de Colebrooke, qui avait la
possibilité de refuser, ou la consternation de Wilmot devant ce refus.
Chandler, Hazen et Johnston firent partie du conseil et le « nouveau
compact », sans Wilmot, gouverna avec l’appui de la majorité.
Pendant les
quelques mois qui suivirent, l’action provocatrice de Wilmot atteignit son
paroxysme, particulièrement au cours des débats sur une motion de censure
en 1847. Le 25 mars 1847, il se montra à la fois sous son meilleur et sous
son plus mauvais jour dans un long discours, pittoresque mais décousu,
débordant de sentiments élevés et d’allusions personnelles caustiques.
George Edward Fenety fit le compte rendu du discours : « On avait
beaucoup parlé de politique et de théories politiques ; mais ses principes
en politique ne dataient pas d’hier, il les avait glanés dans l’histoire
de son pays auquel tous étaient fiers d’appartenir. Un honorable membre de
l’Assemblée oserait-il lui dire que, parce que nous sommes à trois mille
milles du cœur de l’Empire britannique, le sang des hommes libres ne
circulerait pas dans les veines des fils du Nouveau-Brunswick ? » À peine
une pause et Wilmot se lançait dans une attaque cinglante contre Hazen. Il
consacra une bonne partie de son discours à répliquer aux interpellations
des membres de la chambre et à leurs commentaires. Les discours de Fisher,
logiques sur le plan constitutionnel, endormaient ceux qui avaient le
courage de les écouter jusqu’au bout mais les plaidoyers de Wilmot, à
l’adresse des convertis et de ceux qui ne l’étaient pas, remplissaient
l’Assemblée et peu sortaient de l’expérience sans en être ébranlés. La
motion de censure de 1847 fut rejetée par 23 voix contre 12.
L’envolée
oratoire de 1847 fut, en réalité, la dernière du genre à laquelle se livra
Wilmot. Sir Edmund Walker Head fut nommé gouverneur en 1848 et il avait
reçu instruction de se conformer aux termes de la dépêche que le comte
Henry George Grey avait adressée à sir John Harvey de Nouvelle-Écosse et
dans laquelle il exigeait que le conseil fût composé « d’hommes qui
faisaient partie de l’une ou l’autre des deux chambres, qui jouaient un
rôle déterminant en politique et qui, par-dessus tout, jouissaient d’une
grande influence au sein de l’Assemblée ». Head s’employa immédiatement à
former une coalition « des libéraux les plus compétents et des
conservateurs notoirement les plus puissants ». C’est ainsi que Wilmot et
Fisher se retrouvèrent avec Chandler, Hazen, John Simcoe Saunders, William
Boyd Kinnear et John Roy Partelow. Head aurait voulu que Wilmot remplît
la fonction de secrétaire de la province, mais il refusa, insistant pour
qu’on le nommât procureur général, le tremplin tout désigné pour la Cour
suprême. Wilmot se hâta d’assurer Chandler que les « prétentions [de
Chandler] à la magistrature étaient incontestables ».
On accusa
Wilmot et Fisher d’avoir renié leurs principes en 1848. Fenety déplorait
que « tout espoir de changement radical s’évanouissait maintenant, par
suite de la perte des deux plus habiles porte-étendard du parti ». « II
était absolument inutile de lutter plus longtemps pour une égale justice
politique maintenant que les champions du parti s’étaient rangés sous la
bannière de l’ennemi [...]. C’était la grande erreur politique de leur
vie. » Selon ce point de vue, si la responsabilité ministérielle ne fut
pas instaurée au Nouveau-Brunswick en 1848, la trahison de Wilmot et de
Fisher en fut la cause première. Les deux hommes se croyaient néanmoins
pleinement en accord avec leurs principes. La réglementation de Glenelg
avait créé un esprit de modération qui avait permis, au Nouveau-Brunswick,
de franchir l’étape entre 1837 et 1848. Chandler, Hazen, Wilmot et Fisher
étaient les produits d’un système qui, sans avoir à recourir aux partis
politiques, présentait la plupart des caractéristiques de la
responsabilité ministérielle. De plus, ils préféraient, tous, les
coalitions. Wilmot, en outre, ne faisait que retrouver ses collègues de
1843–1844. Le gouvernement constitué en 1848 jouissait incontestablement
de l’appui de la majorité à l’Assemblée et conserva cet appui jusqu’en
1854.
Dans l’exercice
de sa charge de procureur général, de 1848 à 1851, Wilmot fut un sujet de
désappointement, même pour ses plus fidèles partisans. L’adoption d’une
loi sur la refonte du code criminel, « travail utile mais sans éclat »,
fut ce qu’il accomplit de plus marquant. Des changements d’ordre pratique
furent effectués dans le but de venir en aide aux municipalités et, à
titre de président du comité sur l’agriculture, il s’acquitta fort bien de
ses devoirs. Néanmoins, la fonction première de Wilmot fut, somme toute,
de faire connaître la position du gouvernement à l’Assemblée et de
défendre cette position. Cette fonction l’exposait souvent aux traits
acérés de ses anciens collègues, de ceux, en particulier, de William
Johnstone Ritchie, de Saint-Jean. À d’autres occasions, il prit des
initiatives qui n’avaient pas l’approbation du gouvernement mais qu’il
semblait croire nécessaires afin de conserver des appuis politiques.
Ainsi, talonné par Ritchie, il pressa la législature d’approuver une loi
pour réduire le traitement des fonctionnaires, en particulier celui des
juges. D’une façon générale, il est difficile de découvrir un lien
cohérent entre ses différentes attitudes sur les questions de l’heure. Il
vota contre le projet de loi présenté par Fisher selon lequel un membre de
l’Assemblée devait démissionner comme député s’il acceptait un poste
rémunéré dans l’administration gouvernementale. Il était en faveur de la
construction de chemins de fer, cependant il ne voyait aucun conflit
d’intérêts entre l’Intercolonial et la ligne de l’European and North
American Railway Company en direction des États-Unis. En 1850, il prononça
le discours principal au congrès de Portland organisé dans le but
d’appuyer cette dernière ligne ferroviaire [V. Poor] ; la même année, il
accompagna Head à Toronto afin de discuter de la construction de l’Intercolonial.
Wilmot avait assisté à la première conférence des colonies de l’Amérique
du Nord britannique tenue à Halifax, en 1849, et il semble que, dès lors,
il appuya le projet de confédération. À la même conférence, il offrit de
donner aux Américains libre accès à toutes les pêcheries littorales en
échange de la réciprocité et, en 1850, avec Head, il alla à Washington
pour explorer les possibilités d’une telle entente.
Wilmot ne fut
jamais battu aux élections mais, en 1850, il entra de justesse à
l’Assemblée. Fisher, lui, fut vaincu. Il se peut fort bien que Wilmot ait
pris conscience de la précarité de sa position et qu’il se soit rendu
compte qu’il avait perdu contact avec la politique du Nouveau-Brunswick.
Head, le gouverneur, ne le portait pas dans son cœur, surtout après son
intervention au sujet du traitement des juges, et il écrivit à Grey : « Si
le procureur général choisit de donner sa démission parce que l’expression
de mon opinion l’aurait offensé, qu’il le fasse. » Un Wilmot sans office
constituerait peut-être une menace à la chambre, mais Head ne croyait pas
que Wilmot irait jusqu’à donner sa démission. Une solution s’offrit avec
la démission du juge en chef, Ward Chipman, le 17 octobre 1850.
« Je prévois
que mon gouvernement va se lancer dans une curée pour le poste de juge en
chef », écrivit Head à un ami, le même jour. La curée, à une exception
près, n’eut pas lieu, et l’exception c’était Wilmot. Le Conseil exécutif
décida de ne pas nommer un autre juge considérant que les trois juges
encore en exercice suffisaient à la tâche. Seuls Fisher, Kinnear et
Alexander Rankin différèrent d’opinion. Le jour même où le conseil prit
cette décision, la plupart des membres quittèrent Fredericton pour rentrer
chez eux. Dans la soirée, Wilmot rédigea une lettre à l’intention de Head
: « Je crois assurément que nous n’avons pas agi sagement au sujet de
l’avis qui est inscrit au procès-verbal de ce jour et je suis maintenant
disposé à désavouer l’opinion qui y est exprimée. » Le lendemain il fit
lecture de sa lettre à Head. De la rencontre, il ressortit nettement que
Head déciderait « sous sa propre responsabilité et pas nécessairement sous
celle de son conseil », et que Wilmot accepterait la charge de juge sans
considérer les questions de responsabilité ministérielle ou de principe.
En secret, Head fit nommer James Carter au poste de juge en chef et Wilmot
à celui de juge puîné. La nouvelle fondit sur la province en janvier 1851,
à la suite d’une édition spéciale du Royal Gazette.
Tout bien
considéré, il demeure que Head et Wilmot ont, d’un commun accord, sacrifié
l’essence même du gouvernement responsable. Toutefois, Fisher fut le seul
à remettre sa démission pour le principe et, comme il avait déjà perdu son
siège à l’Assemblée, il n’avait pas le choix. Le Nouveau-Brunswick n’était
peut-être pas prêt à assumer la responsabilité ministérielle ; mais il est
plus probable que ce soit le système lui-même qui n’a pas été bien servi
par ces deux hommes, Head et Wilmot, qui avaient pourtant le pouvoir d’en
faire un succès. Les autres membres du conseil ne firent pas mieux, mais
ils ne s’étaient pas engagés comme Wilmot.
Wilmot remplit
la charge déjuge de 1851 à 1868 ; apparemment, il s’acquitta honorablement
de ses fonctions, mais sans plus. Les registres ne révèlent ni décisions
marquantes, ni bévues. Néanmoins, à l’encontre de la plupart des juges, il
ne cessa jamais d’être un personnage en vue ; ses autres champs
d’activité, tels l’Église méthodiste, la milice, les changements dans le
système d’éducation et la Confédération surent le garder en vedette.
Wilmot fut le
premier non-conformiste à remplir la fonction de procureur général et à
accéder à la magistrature. Pour ces raisons seules, sinon pour toutes les
autres, il aura été un homme important parmi les dissidents, mais il
prenait son travail pour l’Église plus au sérieux que n’importe quelle
autre de ses occupations. Il était le pilier de l’église méthodiste
Fredericton (aujourd’hui Wilmot United). À la suite d’un incendie, en
1850, il prit la tête d’un mouvement en faveur de la construction d’un
temple beaucoup plus grand, de conception moderne. De plus, il fut
directeur de la chorale à partir de 1845 et surintendant de la Sabbath
School durant la majeure partie de sa vie.
À la même
époque, Wilmot prononçait de nombreuses conférences publiques, toujours
très populaires. À Saint-Jean, en 1858, 2 000 personnes se rendirent
écouter « la conférence la plus éloquente, [selon un témoin], qu’il ait
entendu ». La gamme des sujets qu’il traitait offrait une grande variété.
Il parlait tantôt de « Havelock’s March to Lucknow », tantôt du système
des écoles publiques, de la perfidie de Darwin, ou encore des dangers de
l’alcool ; il ne semble pas toutefois avoir été partisan de la
prohibition.
Le prosélytisme
de Wilmot était réservé aux écoles publiques. Il était sans aucun doute
partisan de l’éducation pour tous, mais il désirait soustraire les écoles
à l’influence des catholiques. Ses sentiments anticatholiques et
antifrançais étaient notoires. Au cours de sa carrière de juge, il fut
l’objet de sévères réprimandes à cause d’un réquisitoire qu’il prononça
contre un prêtre qui avait corrigé à la férule un garçon qui lisait la
Bible. Au cours des années 70, alors qu’il était lieutenant-gouverneur, on
vota une loi sur les écoles publiques qui, au dire de la presse
catholique, était l’œuvre du « pape » L. A. Wilmot et de sa demi-douzaine
de cardinaux méthodistes. L’opinion que Wilmot avait des Français avait
été catégoriquement formulée en 1837 : « Le Bas-Canada [ne] serait [pas]
calmé et ramené à la raison aussi longtemps que les particularismes des
Français ne seraient pas irrévocablement effacés et que la loi, la langue
et les institutions anglaises ne seraient pas instaurées partout à la
grandeur de la province. »
Entré, jeune
homme, dans la milice du comté de York, Wilmot s’était très vite élevé au
grade de major. Lorsqu’il y eut menace de guerre avec le Maine (Aroostook
War) en 1838–1839, il patrouilla, à la tête de ses troupes, les bords de
la rivière Saint-Jean. Ce fut là sa seule expérience, si l’on peut dire,
du champ de bataille ; toutefois, il se tenait toujours prêt et, en 1862,
il était commandant de bataillon au premier camp de milice de la province.
Il impressionna favorablement le lieutenant-gouverneur, Arthur Hamilton
Gordon, qui le promut au grade de lieutenant-colonel le 1er janvier 1863.
L’intérêt de
Wilmot pour la chose publique se manifesta avec plus d’enthousiasme encore
quand on souleva la question de la Confédération, à laquelle il accordait
son entier appui. « Surveillez le Pacifique » était son mot d’ordre.
Wilmot et Samuel Leonard Tilley, chef du gouvernement en 1864, avaient eu
l’occasion de se connaître au cours des années 50 et avaient participé
ensemble à une série de conférences en 1860. Peu de temps après la
conférence de Québec, Tilley consulta Wilmot sur la manière d’aborder la
question avec le public. « Vous ne devez pas parler avec trop d’insistance
de la question des arrangements financiers », dit-il à Tilley ; mettez
l’accent sur « l’avenir magnifique » et la « grandeur nationale ». Tilley
fut battu par Albert James Smith quelques mois plus tard et la position
de Wilmot se révéla alors assez inconfortable. Smith l’admonesta pour
avoir fait une déclaration nettement en faveur de la Confédération devant
un grand jury. À deux reprises, le poste de juge en chef se trouva vacant
et, à deux reprises, on oublia Wilmot ; la deuxième fois, on désigna
Ritchie, plus jeune dans la carrière et, de plus, son ancien adversaire.
Même son cousin, Robert Duncan Wilmot, qui faisait partie du Conseil
exécutif, ne put rien pour lui.
La réalisation
de la Confédération amena la nomination de Wilmot au poste de
lieutenant-gouverneur du Nouveau-Brunswick, le premier qui fût natif de la
province. Tilley avait écrit à John A. Macdonald le 3 octobre 1867 pour
solliciter cette nomination, mais la requête ne fut agréée que neuf mois
plus tard, le 23 juillet 1868, et après des instances répétées de la part
de Tilley. Pendant les cinq années qu’il occupa la charge de
lieutenant-gouverneur, Wilmot s’acquitta de ses fonctions à la
satisfaction de tous, même de ses adversaires. L’University of New
Brunswick, qui lui devait beaucoup, lui décerna pendant cette période un
doctorat honorifique en droit civil ; il faisait d’ailleurs partie du
conseil de l’université depuis 1860.
Lorsque Tilley
lui succéda comme lieutenant-gouverneur, le 15 novembre 1873, Wilmot se
retira à « Evelyn Grove », sa propriété de Fredericton. Il fit partie de
la commission désignée pour régler les réclamations de l’Île-du-Prince-Édouard
au sujet des terres. On le nomma aussi arbitre au sein d’une commission
chargée de trancher le différend concernant les limites ouest de
l’Ontario. Mais il mourut d’une crise cardiaque le 20 mai 1878, avant que
ne débutent les travaux de la commission.
Peu de personnages du Nouveau-Brunswick sont mieux connus que Lemuel Allan
Wilmot. Son nom est lié à ceux de Joseph Howe, de Robert Baldwin et de
Louis-Hippolyte La Fontaine dans la lutte pour la responsabilité
ministérielle. La ville de Fredericton a voulu perpétuer sa mémoire en
donnant son nom à une église, à un parc et à plusieurs édifices. Chose
curieuse, si on scrute sa carrière, on n’y retrouve pas la justification
de cette haute réputation. Comme homme politique et comme juge, il ne fut
pas particulièrement remarquable. Son dossier de législateur n’a rien
d’impressionnant. Sa fidélité aux principes était plutôt fragile, pour ne
pas dire plus, et il a trahi le principe du gouvernement responsable. Il
semble que sa célébrité repose sur trois facteurs.
Comme orateur,
Wilmot se classait parmi les meilleurs de son temps. Longtemps après avoir
quitté l’arène politique et longtemps après qu’on eut oublié ce qu’il
avait apporté à la politique de sa province, il savait encore captiver son
auditoire. À l’époque de son accession au poste de lieutenant-gouverneur,
il était déjà presque une institution.
L’aspect
religieux de sa vie fut plus important. Sa réputation d’anticonformiste
faisant constamment étalage de sa religion lui valut la renommée dans sa
province. En 1880, le révérend John Lathern, pasteur méthodiste et
journaliste, écrivit une biographie élogieuse de Wilmot, dans laquelle
toute la carrière de l’homme était vue sous l’angle du dévouement à Dieu,
à l’Église et à la patrie. Peu d’hommes politiques du Nouveau-Brunswick
avaient eu alors l’honneur d’une biographie, et aucune autre carrière ne
fut interprétée comme étant providentielle. Pendant plus de 25 ans, le
lire de Lathern demeura l’ouvrage classique sur Wilmot. En 1907, James
Hannay, qui écrivait pour la série Makers of Canada, établit solidement
sa biographie de Wilmot sur l’ouvrage de Lathern et édifia, à partir de
cette même œuvre, l’interprétation whig-libérale qu’exigeait la série. La
série avait le souci de présenter l’instauration du gouvernement
responsable comme la grande réussite canadienne et, bien sûr, le
Nouveau-Brunswick devait avoir lui aussi son Howe ou son Baldwin : Hannay
s’exécuta et présenta Wilmot. Même à partir de cette vue optimiste Hannay
eut du mal à couler Wilmot dans le moule. Son enfance modeste et sa fin de
vie distinguée le servirent à souhait, mais la période importante de sa
carrière n’offrait pas les éléments essentiels. George Wilson, en
préparant le texte de l’édition de 1927, sentit la nécessité d’insister,
dans la préface, sur certains problèmes et d’ajouter un appendice de 16
pages. La biographie rédigée par Hannay demeura toutefois inchangée.
Soixante ans après sa parution, elle faisait toujours autorité.
En dernière
analyse, il apparaît que la réputation de Wilmot est nettement surfaite.
Il fut un politicien, harangueur de première grandeur, qui n’a pas rempli
les promesses de ses débuts. Sa plus grande réussite a été de mettre à
profit son influence politique pour accéder à des postes de prestige,
pratique normale à l’époque. Ses biographes, en tentant de le présenter
comme un homme qu’il n’eut jamais la prétention d’être, ont contribué à
répandre une fausse image de ce personnage.
C. M. Wallace

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- Source : Les papiers de Lemuel Allan Wilmot sont
dispersés dans diverses collections et sont incomplets. On peut trouver
des renseignements sur Wilmot dans les fonds d’archives suivants : APC, FM
24, B29 (Papiers Howe) ; FM 26, A (Papiers Macdonald) ; FM 27, I, D15
(Papiers Tilley). N.B. Museum, Edward Barron Chandler papers ; Webster
Coll. ; R. D. Wilmot, Record-books, 1868–1885. PRO, CO 188. University of
New Brunswick Library, Archives and Special Collections Department, Arthur
Hamilton Gordon papers, 1861–1866. Pour les sources imprimées, consulter :
Journal of the House of Assembly of New Brunswick, 1835–1850. Synoptic
report of the proceedings of the House of Assembly of New Brunswick,
1835–1850. Globe (Saint-Jean, N.-B.), 1858–1873. Morning Freeman
(Saint-Jean, N.-B.), 1861–1873. Morning News (Saint-Jean, N.-B.),
1839–1865. New Brunswick Courier (Saint-Jean, N.-B.), 1842–1862. New
Brunswick Reporter (Fredericton), 1844–1878.
Parmi les sources imprimées, Political notes and observations, de G. E.
Fenety, sont essentielles. Ses Political notes, Progress (Saint-Jean, N.-B.),
1894, réunies dans un album au N.B. Museum et aux APC peuvent apporter
quelques renseignements utiles. Judges of New Brunswick (Stockton), de J.
W. Lawrence, est également une source précieuse.
On trouve de courtes biographies de Wilmot dans les ouvrages mentionnés
ci-après : Appleton’s cyclopædia of American biography, J. G. Wilson et
al., édit. (10 vol., New York, 1887–1924), VI ; Dent, Canadian portrait
gallery, III ; DNB. Les deux biographies les plus complètes de Wilmot
furent écrites par des gens qui le connaissaient bien : John Lathern, The
Hon. Judge Wilmot ; a biographical sketch, introd. par D. D. Currie (nouv.
éd., Toronto, 1881), et James Hannay, Lemuel Allan Wilmot (« Makers of
Canada séries », éd. anniversaire, [VIII], Londres et Toronto, 1926).
Hannay brosse un portrait rapide de Wilmot dans son History of New
Brunswick, II. Les ouvrages de Lathern et de Hannay sont utiles mais
doivent être abordés avec précaution. W. S. MacNutt fait une mise au point
essentielle sur Wilmot dans New Brunswick : a history, tout comme D. G. G.
Kerr dans Sir Edmund Head, a scholarly governor, écrit avec l’aide de J.
A. Gibson (Toronto, 1954).
Les articles suivants devraient être consultés : D. G. G. Kerr, Head and
responsible government in New Brunswick, CHA Report, 1938, 62–70 ; et W.
S. MacNutt, The coming of responsible government to New Brunswick, CHR,
XXXIII (1952) : 111–128 ; New Brunswick’s age of harmony, the
administration of Sir John Harvey, CHR, XXXII (1951) : 105–125 ; The
politics of the timber trade in colonial New Brunswick, 1825–40, CHR, XXX
(1949) : 47–65.
The career of Edward Barron Chandler – a study in New Brunswick politics,
1827–1854, thèse de m.a. de G. E. Rogers (University of New Brunswick,
1953) peut apporter certains renseignements utiles. [c. m. w.]
© 2000 Université Laval/University of Toronto
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