ANGLIN, TIMOTHY
WARREN, journaliste, éditeur, homme politique et fonctionnaire, né le 31
août 1822 à Clonakilty (république d’Irlande), fils de Francis Anglin,
employé de l’East India Company, et de Joanna Warren ; en 1853,
probablement le 26 novembre, il épousa à Saint-Jean, Nouveau-Brunswick,
Margaret O’Regan (décédée en 1855), et ils n’eurent pas d’enfants, puis le
25 septembre 1862, dans la même ville, Ellen McTavish, et de ce mariage
naquirent dix enfants ; décédé le 3 mai 1896 à Toronto.
Né dans une
famille irlando-catholique, bourgeoise et relativement à l’aise du comté
de Cork, Timothy Warren Anglin fit de bonnes études classiques à
Clonakilty. Il se destinait au droit, mais la grande famine qui frappa
l’Irlande en 1845 mit fin à ses projets ; il dut se résigner à enseigner
dans une école de sa ville natale. Le lundi de Pâques 1849, il s’embarqua
pour Saint-Jean, manifestement convaincu qu’immigrer augmenterait ses
chances de réussite. Ses antécédents irlandais, catholiques et bourgeois
l’influenceraient tout au long de sa vie et en feraient un porte-parole
éloquent des catholiques irlandais du Nouveau-Brunswick et du Canada.
Anglin était
arrivé depuis peu à Saint-Jean lorsqu’il fit sa première intervention
publique. À la suite d’une émeute survenue le 12 juillet, il écrivit à un
journal de la ville, le Morning News, une longue lettre dans laquelle il
déplorait les luttes confessionnelles, reprochait aux autorités
municipales d’avoir laissé dégénérer les événements et pressait chacun de
rester calme pour travailler ensemble au bien de la colonie. Cette lettre
le fit remarquer et acheva de le convaincre de fonder un journal. Le Saint
John Weekly Freeman, voué à l’amélioration de la condition des
Irlando-catholiques de la ville, parut pour la première fois le 4 août
1849.
Au fil des
années 1850, Anglin devint, par l’intermédiaire de son journal, le
porte-parole laïque reconnu des Irlandais catholiques, qui représentaient
environ le tiers de la population de Saint-Jean. Comme ils en formaient la
tranche la plus pauvre, ils souffraient d’autant plus des piètres
salaires, du chômage, des mauvaises conditions de logement et des
maladies. Ils subissaient diverses formes de discrimination : économique,
sociale, politique et religieuse, et les citoyens « respectables » les
jugeaient enclins à l’ivrognerie, à la débauche et à la violence. À titre
de leader catholique irlandais, Anglin menait sa bataille sur plusieurs
fronts. Il défendait ses compatriotes lorsqu’on les accusait d’être
dépravés ou de représenter un fardeau pour la société. Il cherchait à leur
redonner le respect d’eux-mêmes en publiant des nouvelles d’Irlande, en
appuyant la formation de groupes ethno-religieux comme l’Irish Friendly
Society ou en encourageant la création de sociétés de bienfaisance
catholiques. Mais il les incitait aussi à supplier Dieu de les aider à se
réformer et à se transformer. Dans le Freeman, il stigmatisait les
bagarres, l’immoralité, les parents qui, « trop paresseux pour travailler,
ou trop dissipés et lâches pour faire vivre leur famille », poussaient
leurs enfants à « faire de la mendicité un métier ». En un sens, il
montrait peu de compassion et de compréhension, mais son attitude se
justifie : selon lui, les catholiques irlandais, pour se faire accepter,
devaient éviter tout agissement qui menaçait le tissu social ou effrayait
les groupes dominants. Anglin se sentait tenu de les « réformer » afin
d’être mieux en mesure de réclamer ensuite, pour eux, plus de
reconnaissance sociale et de droits. Sa position, identique à celle de
l’Église, est bien celle d’un bourgeois qui n’était pas tout à fait
aveugle à la pauvreté dans laquelle beaucoup vivaient. Même sa philosophie
économique ne différait guère de l’individualisme du xixe siècle, qui
prônait le laisser-faire. Certes, il favorisait la création de diverses
entreprises, à Saint-Jean et dans les environs, car elles donneraient du
travail aux catholiques irlandais, mais il était convaincu que les règles
du jeu devaient être celles de la libre entreprise et du capitalisme.
Sans jamais
être une grande réussite financière, le Freeman devint, dans les années
1850, un élément important de la vie politique du Nouveau-Brunswick et
demeura la principale tribune d’Anglin pendant un quart de siècle.
Celui-ci adorait le ton belliqueux qui dominait alors le journalisme
politique et il excellait dans ce genre. D’abord, le Freeman appuya les
réformistes, ou smashers comme on les appelait quelquefois, mais
lorsqu’ils eurent pris le pouvoir, en 1854, Anglin les trouva décevants.
Le nouveau gouvernement, dirigé par Charles Fisher, ne se montrait pas
plus généreux que l’ancien à l’égard des catholiques. Le projet de loi de
1855, qui prohibait les boissons alcooliques sauf à des fins médicales,
choqua Anglin ; pour lui, c’était là une négation des droits civils. Il
rompit donc avec les smashers et resta dans l’opposition même après le
rappel de la prohibition en 1856. En fait, il sembla toujours plus à
l’aise dans l’opposition. C’était davantage un indépendant qu’un véritable
homme de parti : sans doute avait-il des intérêts particuliers à défendre
à titre de leader irlando-catholique, mais surtout il trouvait « plus
facile et plus agréable » d’attaquer que de défendre.
Anglin tenta
une première fois, en 1860, d’obtenir une charge publique, soit un siège
d’échevin au conseil municipal de Saint-Jean, mais il échoua. En 1861, on
l’élut député indépendant de la circonscription qui regroupait le comté et
la ville de Saint-Jean à la chambre d’Assemblée du Nouveau-Brunswick.
Durant toute sa carrière, sa pensée politique fut pragmatique, mais au
fond il était libéral et vaguement démocrate. Il appuyait l’extension du
suffrage, le scrutin secret et les élections simultanées ; cependant, ses
tendances démocrates se mêlaient de libéralisme, terme qui à l’époque
désignait l’individualisme et le laisser-faire prônés par la bourgeoisie
de Grande-Bretagne. D’après lui, les idéaux libéraux se réaliseraient
moins par des systèmes politiques ou des programmes législatifs précis que
par le maintien, sous quelque forme de gouvernement que ce soit, de la
justice et de la liberté individuelle. « Là où les droits de l’individu
sont foulés aux pieds, écrivait-il, il y a despotisme. » C’est l’influence
de la religion, et non l’utilisation du pouvoir de l’État, qui résoudrait
les problèmes sociaux.
La guerre de
Sécession et ses conséquences furent, dans les années 1860, déterminantes
pour l’Amérique du Nord britannique. Anglin trouvait beaucoup à redire
contre les sentiments, les idées et la conduite des chefs et des citoyens
de la république ; cependant, il ne voyait nul motif de se réjouir des
problèmes américains. À ses yeux, la destruction des États-Unis serait une
tragédie pour le monde entier. En outre, contrairement à tant d’habitants
de l’Amérique du Nord britannique, il ne trouvait aucune grande leçon
constitutionnelle à tirer de la guerre. La source du mal était, selon lui,
non pas le républicanisme ou la forme particulière du fédéralisme
américain, mais l’esclavage érigé en institution et le fanatisme qui
existait tant dans le Nord que dans le Sud.
La guerre
souleva la question de la défense des colonies et du lien impérial. Anglin
adopta une attitude nuancée envers la Grande-Bretagne. Sans jamais
accepter la domination britannique de l’Irlande, il convenait toutefois
qu’il n’était ni nécessaire ni juste de critiquer le lien impérial du
point de vue de l’Amérique du Nord britannique. Ce lien constituait la
meilleure protection des colonies contre toute tentative de conquête de la
part des Américains. Anglin s’appliquait à faire valoir que les habitants
de l’Amérique du Nord britannique, y compris les catholiques irlandais, ne
désiraient nullement être intégrés dans la République américaine. Mais,
comme les colonies étaient les témoins innocents des conflits entre la
Grande-Bretagne et les États-Unis, la mère patrie devait assumer en grande
partie l’organisation et le financement de leur défense.
L’atmosphère de
crise qu’engendra la guerre, combinée aux problèmes économiques et
politiques des colonies, poussa les fonctionnaires britanniques et nombre
de coloniaux à embrasser l’idée d’une union des colonies nord-américaines.
Cette idée n’emballait pas Anglin, même s’il croyait l’union probable,
voire opportune dans un avenir plus ou moins rapproché, surtout si la
Grande-Bretagne rompait ses liens avec les colonies. À l’époque toutefois,
il ne la trouvait ni nécessaire ni souhaitable. Elle n’apporterait ni
puissance militaire ni avantages économiques extraordinaires, du moins aux
gens du commun et surtout pas aux habitants de Saint-Jean ou du
Nouveau-Brunswick. Les grands gagnants, prétendait-il, seraient les hommes
politiques et les hommes d’affaires des colonies centrales, dont
l’extravagance, l’extrémisme et l’incompétence avaient été à l’origine des
problèmes coloniaux. Il valait bien mieux, pour les hommes publics,
promouvoir le développement matériel essentiel, quoique banal, comme la
construction routière, l’aide aux colons et la levée des barrières
commerciales, plutôt que de poursuivre « des chimères et des fantaisies
aux frais de la population ».
Puisque, pour
Anglin, l’idée même de l’union était prématurée, on ne s’étonnera guère
qu’il se soit opposé à la version particulière de ce projet contenue dans
les Résolutions adoptées à Québec en 1864. Le Freeman en critiqua les
conséquences économiques avec une sévérité particulière, soutenant que les
arrangements financiers étaient injustes pour le Nouveau-Brunswick, qu’il
faudrait augmenter les droits de douane à l’importation et qu’à Saint-Jean
le transport et le secteur manufacturier se développeraient moins vite
qu’ailleurs, et ainsi de suite. Quant aux dispositions constitutionnelles,
Anglin estimait qu’il ne s’agissait pas d’une union législative de nature
à protéger vraiment les intérêts particuliers du Nouveau-Brunswick. De
plus, le fait que les délégués de la conférence de Québec entendaient
soumettre le projet non pas à l’ensemble de l’électorat, mais uniquement
aux Parlements coloniaux, le scandalisait : « De toute évidence, on
conspire pour priver le peuple du droit de décider lui-même si cette union
se réalisera ou non. »
La conjoncture
qui régnait au Nouveau-Brunswick obligea le gouvernement de Samuel Leonard
Tilley à tenir des élections au début de 1865. En personne et dans les
colonnes du Freeman, Anglin livra une dure et habile bataille qui le
rangea parmi les adversaires les plus notoires de la Confédération. Étant
donné que la majorité s’opposait, comme lui, au projet d’union, le
gouvernement essuya une cuisante défaite. Les partisans de la
Confédération attribuèrent leur échec à divers facteurs, mais
particulièrement à un complot fomenté par des ecclésiastiques et des
laïques, tel Anglin, qui, croyaient-ils, avaient poussé les catholiques à
voter en bloc contre eux. Tout au long de leur lutte pour l’union, ils
appuyèrent leur stratégie sur cette conviction, pourtant erronée. Non
seulement est-il douteux que les catholiques aient voté ainsi, mais il est
assez évident qu’il n’y eut aucun effort concerté de la part de la
hiérarchie ecclésiastique pour les pousser tous à accorder leur suffrage
au même camp.
Anglin devint
conseiller exécutif sans portefeuille dans le gouvernement hostile au
projet confédératif formé en avril 1865 par Albert James Smith et Robert
Duncan Wilmot. Dès le début, la situation fut difficile. Le gouvernement
était désavantagé par un ralentissement de l’économie, l’obstruction
manifestée par le Conseil législatif et des divisions internes : certains
membres du cabinet s’étaient opposés aux Résolutions de Québec sous
prétexte qu’elles donnaient trop de pouvoir aux provinces, d’autres parce
qu’elles n’en donnaient pas assez. De plus, les adversaires de la
Confédération se firent accuser de déloyauté, surtout après que les
autorités impériales eurent déclaré que l’union était hautement
souhaitable, en particulier à des fins de défense. Dès le début, Anglin,
l’Irlando-catholique, fut la cible de la campagne de « loyauté » des
partisans de la Confédération. Même s’il semble avoir été un membre du
cabinet consciencieux et utile, il constituait une cible de choix pour les
attaques dirigées contre le gouvernement. Selon un journal, sa nomination
même était « une contrainte et une insulte pour tout loyal sujet
protestant de Sa Majesté dans la province ». S’opposer à la Confédération,
répétait Anglin, n’était pas un signe de déloyauté envers l’Empire, mais
il était impossible de mettre fin à une telle accusation, car elle était
politiquement utile aux tenants de la Confédération.
La question de
la loyauté prit encore plus d’importance quand, à l’automne de 1865, la
menace fénienne parut s’aggraver. La branche américaine du mouvement des
féniens, déterminée à libérer l’Irlande de la domination britannique,
projetait d’attaquer les colonies britanniques d’Amérique du Nord. Ni
Anglin ni la grande majorité des Irlando-catholiques du Nouveau-Brunswick
n’appartenaient au mouvement, ni même ne sympathisaient avec lui, quoique
Anglin et d’autres aient sûrement voulu une Irlande plus libre. Néanmoins,
les partisans néo-brunswickois de la Confédération profitèrent de
l’occasion pour prétendre que deux forces s’opposaient dans la colonie :
les fédéralistes protestants et loyaux, d’une part, et les catholiques
proféniens et antifédéralistes dirigés par Anglin, d’autre part. Cette
stratégie se révéla très fructueuse à l’élection partielle dans la
circonscription d’York, en novembre 1865, où le partisan de la
Confédération Charles Fisher battit John Pickard. Peu après, Anglin
quitta le cabinet, en partie parce qu’il en avait assez des injures, mais
surtout parce qu’il ne croyait plus que le gouvernement faisait assez pour
garantir la construction d’une ligne de chemin de fer entre Saint-Jean et
Portland, dans le Maine. Cependant, il continua de donner un appui général
au gouvernement et demeura un adversaire notoire du projet confédératif.
Pour bien des
raisons, la position du gouvernement s’affaiblit peu à peu. Surtout, les
partisans de la Confédération continuèrent d’user avec efficacité de
l’argument de la loyauté, puissamment aidés par un raid fénien tout à fait
burlesque contre le Nouveau-Brunswick en avril 1866. Le
lieutenant-gouverneur, Arthur Hamilton Gordon, profita de la crise et de
la faiblesse du gouvernement pour exiger un changement. Aux élections qui
suivirent, en mai et juin, les opposants à la Confédération, y compris Anglin, furent battus à plate couture. D’après un journal néo-brunswickois,
les résultats du scrutin signifiaient que « le fénianisme et l’annexion[nisme],
bref les idéaux de Warren et d’Anglin, [étaient] « démolis » et que
l’engeance traîtresse des sympathisants féniens [était] écrasée ». Quant à
Anglin, il estimait que « les conspirateurs » avaient gagné.
Dans sa lutte
contre la Confédération, Anglin avait présenté nombre d’arguments qui, vus
de Saint-Jean, étaient particulièrement sensés. En outre, il avait
passablement raison de critiquer les tactiques des fonctionnaires
britanniques et des partisans néo-brunswickois de la Confédération.
Cependant, il semblait ne vouloir accepter qu’un projet d’union parfait.
Si, comme il le soutenait, il appuyait l’idée générale, il aurait dû voir
que les conditions ne seraient jamais idéales et qu’aucun arrangement ne
pouvait être sans défauts. De toute façon, il accepta le verdict de
l’électorat et décida de donner une chance équitable à la Confédération.
Pour Anglin,
comme pour le nouveau dominion du Canada, les années 1867 à 1872 furent
une importante période d’adaptation. Il cessa de militer contre la
Confédération, même s’il prenait sûrement plaisir à en signaler les
faiblesses, qu’il avait lui-même prédites. Aux premières élections
générales de la chambre des Communes, il remporta la victoire dans la
circonscription de Gloucester, à majorité acadienne, sur la côte nord du
Nouveau-Brunswick ; il allait conserver ce siège durant 15 ans. Sur la
scène nationale, il disputa le leadership officieux des catholiques
irlandais à Thomas D’Arcy McGee, jusqu’à l’assassinat de ce dernier en
avril 1868. Par la suite, il continua de se prononcer sur des questions
qui intéressaient particulièrement sa communauté, mais ses critiques
étaient rarement violentes. Certes, la condition des Irlando-catholiques
du Canada ne lui semblait pas idéale, mais il y voyait une amélioration et
la croyait au moins meilleure que celle de ses compatriotes aux
États-Unis. Quant à la position du Nouveau-Brunswick dans le nouvel ordre
politique, Anglin relevait les problèmes, surtout la situation économique
difficile de Saint-Jean, mais il les croyait inévitables et peut-être pas
aussi graves qu’il ne l’avait craint. Par ailleurs, il s’inquiétait de
l’expansion géographique du pays, qui selon lui représentait un trop lourd
fardeau, et déplorait qu’on ait sacrifié des droits du Canada au moment de
la signature du traité de Washington en 1871 [V. sir John Alexander
Macdonald]. Cependant, en ces matières comme en bien d’autres, Anglin
montrait, en prenant pour critère l’intérêt supérieur de la nation, qu’il
acceptait le nouveau dominion. De plus, il consolida sa position à la
chambre des Communes : indépendant en 1867, il devint en 1872 un membre
important du parti libéral, encore assez peu structuré et dont le chef
était Alexander Mackenzie. Au fil des cinq premières années d’existence du
pays, cet ancien adversaire de la Confédération en vint donc à accepter le
nouveau régime. Il n’en aimait pas tous les aspects, mais il lui avait
donné le temps de faire ses preuves et ne l’avait pas trouvé totalement
déficient.
En 1872 et
1873, Anglin s’occupa surtout de la question des écoles du
Nouveau-Brunswick [V. John Costigan]. D’après lui, une loi provinciale
sur les écoles publiques, adoptée en 1871, empêchait les catholiques,
pourtant soumis à l’impôt scolaire, d’avoir leurs propres établissements
d’enseignement, à moins d’accepter de les financer eux-mêmes, ce qui était
contraire aux pratiques en vigueur au moment de la Confédération. Cette
question était fort complexe, et Anglin défendit la cause des catholiques
de bien des façons : en écrivant dans le Freeman ; en intervenant à
Ottawa, tant dans les coulisses que sur le parquet de la chambre des
Communes ; en discutant avec les évêques catholiques de la province, John
Sweeney et James Rogers (il leur demandait des directives ou leur
donnait des avis) ; enfin, en aidant ceux qui contestaient la loi en
justice à préparer des plaidoiries. Finalement, les catholiques du
Nouveau-Brunswick perdirent la bataille, et l’énergie qu’Anglin avait
dépensée pour eux lui mit à dos les hommes politiques protestants de la
province. Lorsque le scandale du Pacifique fit tomber le gouvernement de
Macdonald en novembre 1873, on l’exclut donc du nouveau cabinet formé par
Mackenzie, et ce, même si l’on reconnaissait sa compétence dans les
cercles libéraux. Les autres députés du Nouveau-Brunswick prétendaient que
la population de la province n’appuierait pas un cabinet dont ferait
partie Anglin. Cependant, en récompense des services rendus au parti, on
le nomma président de la chambre des Communes en mars 1874.
Surmontant son
naturel combatif, et mettant toute son application et son intelligence à
profit, Anglin exerça ses fonctions de président de manière satisfaisante.
Bien sûr, il ne pouvait pas participer au débat qui se poursuivait, aux
Communes, sur la question scolaire, mais il continuait de travailler en
coulisse à Ottawa et exprimait assez ouvertement ses positions dans le
Freeman. Être à la fois président de la chambre des Communes et
journaliste s’avéra d’ailleurs plein d’embûches. Anglin pouvait
difficilement conserver une réputation d’impartialité aux Communes tout en
exprimant des opinions partisanes dans son journal. En outre, le lien
entre le gouvernement et le Freeman lui fit perdre son siège aux Communes
en 1877, à cause d’un conflit d’intérêts. Suivant l’usage en pareil cas,
il s’était efforcé de ne pas s’occuper directement de l’aspect commercial
du Freeman, mais le comité des Communes qui étudia l’affaire conclut que
les précédents étaient erronés et que les commandes d’imprimerie passées
au service commercial du Freeman par le département des Postes en 1874 et
1875 étaient des marchés qui entraînaient l’exclusion. On ne divulgua le
rapport du comité qu’à la fin de la session, en avril, si bien qu’Anglin
put se présenter à une élection partielle pendant l’été. Après une lutte
acharnée, il remporta la victoire ; au début de la session de 1878, il fut
réélu président de la chambre, mais non à l’unanimité.
Au cours des
années 1870, les opinions fondamentalement conservatrices d’Anglin
devinrent évidentes. Comme bien d’autres, il craignait et dénonçait le
socialisme, le républicanisme rouge et le communisme, qui menaçaient la
civilisation occidentale et surtout ses bases religieuses. À l’instar de
bien des leaders catholiques, il estimait que l’athéisme et le scientisme
représentaient un danger pour l’Église et la morale chrétienne. Effrayé
par ces courants de pensée et d’autres éléments perturbateurs, il rejetait
tout ce qui visait à affaiblir davantage le rôle de la religion dans la
société. Les hommes d’Église, déclarait-il, avaient le droit et le devoir
d’identifier et de condamner ce qui était illégitime et impie. Toutefois,
le catholique avait, autant que quiconque, la liberté de se former des
opinions politiques. Au clergé de la province de Québec qui dénonçait le
parti libéral [V. Ignace Bourget], il répliquait que celui-ci n’était pas
comme « le parti d’infidèles qui, en Europe, salissait] le nom de libéral
en guerroyant sans relâche contre toute vraie liberté, contre la société
et contre Dieu ». Bien qu’il ait été d’allégeance libérale, Anglin n’était
pas un réformateur social. Sa morale puritaine excluait toute compassion
pour les faiblesses de la nature humaine. Il soutenait les causes
généreuses mais insistait beaucoup sur le maintien de la loi et de
l’ordre. D’après lui, la religion et le dur labeur pouvaient triompher du
paupérisme, qu’il trouvait relativement peu répandu en Amérique du Nord.
Pourtant, malgré son conservatisme et sa foi en la libre entreprise, il ne
se joignit pas aux nombreux bourgeois canadiens qui condamnaient les
associations ouvrières. Le Freeman rapportait assez objectivement les
activités de ces organismes, et Anglin en vint même à approuver les
efforts des syndicats, dont bon nombre de membres, à Saint-Jean, étaient
des catholiques irlandais, quand leurs actions étaient légales, modérées
et non violentes.
Après la
défaite des libéraux en 1878, l’étoile d’Anglin se mit à pâlir. De 1878 à
1882, il fut l’un des grands censeurs du gouvernement Macdonald ; tant aux
Communes que dans le Freeman, il intervenait surtout sur les grandes
questions du jour, la Politique nationale et le chemin de fer canadien du
Pacifique. Il continuait de se prononcer sur ce qui touchait les Irlandais
catholiques ; il préconisait, entre autres, l’envoi d’une aide économique
à l’Irlande et l’instauration de l’autonomie politique dans ce pays.
Cependant, sa position dans Gloucester vacillait : le nationalisme acadien
gagnait des adeptes [V. Onésiphore Turgeon], Mgr James Rogers se montrait
peu enclin à lui donner un appui constant, des hommes politiques de la
région se taillaient une place, et lui-même n’arrivait pas à maintenir des
liens forts dans sa circonscription. Il mena une campagne courageuse aux
élections de 1882 mais fut ignominieusement battu par Kennedy Francis
Burns. Ce désastre et la baisse de popularité de son journal le poussèrent
à rompre ses attaches avec le Freeman et à s’installer à Toronto en 1883.
La vie à
Saint-Jean avait pris une coloration terne, dénuée de satisfaction et de
perspective. Par contre, à Toronto, le chef libéral Edward Blake, dont la
stratégie consistait à courtiser les catholiques de l’Ontario afin de leur
faire appuyer le parti fédéral, avait besoin d’un lieutenant. Avec le
soutien financier de membres du parti, Anglin prit en main un hebdomadaire
catholique, le Tribune. En outre, il collabora à la page éditoriale du
Globe. Les libéraux devaient aussi tenter de lui trouver un siège aux
Communes. Anglin s’acquitta de toutes ses responsabilités avec sérieux et
alla jusqu’à livrer une lutte perdue d’avance à D’Alton McCarthy dans la
circonscription de Simcoe North en 1887. Cependant, sa diligence ne
rapporta guère aux libéraux qui, après leur défaite aux élections de 1887,
lui retirèrent leur appui. Le Tribune sombra et Anglin perdit son poste au
Globe. Désillusionné, il se retrouvait sans travail, situation très
angoissante pour un homme de 65 ans qui avait une femme et sept enfants de
4 à 22 ans à nourrir. Sa famille ne connut jamais la misère, puisque dans
les années précédentes il avait réussi à investir une somme substantielle
; il trouva cependant un emploi stable peu de temps avant sa mort.
Entre-temps, le gouvernement ontarien du libéral Oliver Mowat lui confia,
en guise de faveurs, plusieurs postes : président de la commission des
institutions municipales qui fit deux rapports en 1888 ; commissaire de
l’Ontario à la Centennial Exposition of the Ohio Valley en 1888, où la
province avait un stand minier ; secrétaire de la commission d’enquête sur
le système carcéral et pénitentiaire de l’Ontario en 1890–1891 ; et enfin
membre de l’Ontario Royal Commission on Municipal Taxation, qui déposa son
rapport en 1893. Cependant, l’insécurité de sa situation devint telle que
sa femme et son fils aîné, Francis Alexander, en furent réduits à
supplier en secret (et en vain) ses adversaires politiques, sir John
Alexander Macdonald et sir John Sparrow David Thompson, de lui confier un
poste dans l’administration fédérale. Pendant ces années, il publia
quelques articles dans des revues et journaux, prononça un certain nombre
de discours et rédigea le chapitre consacré à l’archevêque John Joseph
Lynch dans un volume qui célébrait le cinquantenaire de l’archidiocèse de
Toronto. De 1888 à 1892, il fut membre du Toronto Separate School Board.
Il n’obtint un emploi permanent qu’en mai 1895, celui de greffier en chef
de la cour de surrogate de l’Ontario, probablement en partie grâce à
l’influence de ses deux fils avocats, Francis Alexander et Arthur Whyte.
Un an plus tard, il mourait d’une embolie cérébrale.
Sans être un
personnage illustre de l’histoire du Canada, Timothy Warren Anglin ne fut
pas non plus un raté. Il manifesta diligence et compétence dans presque
tous ses rôles – journaliste, homme politique, porte-parole des
Irlando-catholiques, président de la chambre des Communes et commissaire.
Il ne brillait pas d’un éclat remarquable, mais on respectait ses talents,
sa détermination, sa conscience et sa droiture. Durant la deuxième moitié
du xixe siècle, son nom et ses prises de position étaient connus dans une
bonne partie de l’Amérique du Nord britannique. À titre de leader des
catholiques irlandais, il avait forgé un outil important pour aider ce
groupe à s’intégrer à la société canadienne. Enfin, malgré l’insécurité de
ses dernières années, il avait préparé une base solide pour l’avenir de
ses enfants. Francis Alexander devint juge en chef de la Cour suprême du
Canada et Mary Margaret se tailla une réputation internationale comme
actrice. Souvent coupable de dogmatisme et de pharisaïsme, Anglin n’était
pas un homme particulièrement engageant, mais en dernière analyse sa
personnalité et sa carrière commandent respect et admiration.
William M. Baker

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