|
HALIBURTON,
THOMAS CHANDLER, homme politique, juge et écrivain, né le 17 décembre 1796
à Windsor, Nouvelle-Écosse, fils de William Hersey Otis Haliburton et de
Lucy Chandler Grant, décédé le 27 août 1865 à Isleworth, Middlesex,
Angleterre.
L’ascendance et
l’éducation exercèrent les plus profondes et les plus durables influences
sur les opinions et la carrière politiques de Thomas Chandler Haliburton.
Le premier Haliburton en Amérique du Nord avait été un obscur perruquier,
mais le grand-père de Thomas Chandler Haliburton, William Haliburton, qui
avait émigré en Nouvelle-Écosse en 1761, et son père furent tous les deux
de bons avocats qui devinrent juges ultérieurement. Leur succès, dans un
milieu avant tout tory, consolida le credo politique de trois générations
de Haliburton. La conscience de leur lignée renforçait davantage ce credo.
Le grand-père de Haliburton croyait descendre des Haliburton de Newmains
et de Mertoun à la frontière écossaise – ancêtres maternels de sir Walter
Scott – bien qu’il ne pût le prouver en droit. Les Haliburton de la
Nouvelle-Écosse se considéraient néanmoins comme des gentilshommes parce
qu’ils appartenaient à cette souche. Le torysme inhérent de Haliburton fut
marqué d’une forte prévention antirépublicaine par suite des souffrances
des parents de sa mère, les Grant, pendant la guerre de l’Indépendance
américaine et de leur mort en mer alors qu’ils étaient en route vers
Saint-Jean, Nouveau-Brunswick, pour régler des réclamations loyalistes.
Haliburton fit
ses études à King’s Collegiate School et à King’s College à Windsor,
Nouvelle-Écosse, d’où il sortit avec un diplôme en 1815. L’endoctrinement
qu’il y subit dans les principes sur lesquels reposait l’establishment
anglican et tory se vit confirmé par son association avec les fils des
leaders du monde des professions libérales des Maritimes qui se
préparaient à remplacer leurs pères. À cette orientation vint s’ajouter
l’étude des littératures grecque et latine qui, tout en lui donnant des
leçons utiles sur la correction du style et la beauté de la langue, dont
Haliburton devait apprécier plus tard le grand service, lui fournissait
des exemples d’une société qui croyait que l’histoire était principalement
la somme totale des guerres et de la politique menées par de grands hommes
appartenant surtout à des familles aristocratiques.
L’époque où
Haliburton grandit exerça aussi une influence considérable sur lui. La
lutte que menait la Grande-Bretagne contre la France et la république des
États-Unis donna une nouvelle impulsion patriotique aux attitudes tory ;
dans ce contexte, les attitudes démocratiques apparurent comme une
trahison. L’avènement de la paix en 1815, cependant, laissa la
Nouvelle-Écosse dans une situation économique artificiellement à la hausse
et mit fin à la politique coloniale de protection du gouvernement
britannique, qui avait donné lieu à deux décennies de prospérité. La
sécurité des places et les avantages qui s’y rattachaient devinrent alors
quelque chose d’important à défendre ; il se passa au moins 15 ans à
partir de la fin des guerres napoléoniennes avant que cette lutte pour le
monopole des fonctions publiques ne commençât à se cristalliser en quelque
chose ressemblant à une lutte idéologique entre le « privilège » et la «
démocratie » ; il se passa aussi presque une décennie de plus avant qu’il
devînt évident que le torysme, selon l’acception d’Edmund Burke, était à
la fois gravement menacé et condamné.
La carrière
politique de Haliburton suit un cours singulièrement parallèle à cette
évolution. En 1820 il fut reçu avocat et ouvrit une étude qui devint
lucrative à Annapolis Royal. Six ans plus tard, il fut élu député
d’Annapolis Royal à l’Assemblée législative de la Nouvelle-Écosse. De 1826
à 1829, il se comporta dans cette chambre comme il convenait à un tory qui
accordait autant d’attention aux responsabilités qu’aux privilèges et qui
était assez indépendant du « patronage » pour agir de façon autonome.
Ainsi se rangea-t-il du côté du gouverneur et du Conseil pour appuyer les
droits de la Grande-Bretagne à réglementer des affaires comme le commerce
et les terres de la couronne. Il appuya en même temps des mesures
relatives au développement interne de la Nouvelle-Écosse, tout
particulièrement l’octroi de subsides par l’Assemblée à un système
scolaire public et une dotation permanente à la Pictou Academy. Il
recommanda aussi fortement la suppression de la déclaration antipapiste
contenue dans le serment de l’Assemblée, que celle-ci avait approuvée à
l’unanimité en 1827. Vu que peu de membres de l’Assemblée pouvaient se
permettre d’être aussi conséquents, Haliburton eut tôt fait de constater
que ses ennemis sur une question étaient ses amis sur une autre et de se
voir accusé de manquer d’esprit de suite. Ses dons oratoires et son sens
remarquable du ridicule, souvent défigurés par la prolixité, faisaient
tout ensemble les délices et l’exaspération de la chambre ; en une
circonstance, alors que le Conseil rejetait un projet de loi d’école
publique qu’il avait appuyé, Haliburton dénonça les 12 conseillers en les
traitant « de vieilles dames à la retraite, dignes, érudites, mais pleines
de préjugés et de caprices comme toutes les autres filles prolongées et
vieux jeu », à la suite de quoi l’Assemblée proposa une motion de censure
contre lui. Sa présence à l’Assemblée législative devint un embêtement et
pour les tories au pouvoir et pour les réformistes. Quand Haliburton
sollicita en 1829 le poste de juge à la Cour inférieure des plaids
communs, devenu vacant par suite de la mort de son père, il fut rapidement
nommé juge.
La carrière
politique subséquente de Haliburton en Nouvelle-Écosse se limita presque
exclusivement au corpus important de ses écrits. De 1827 à 1837, encore
que tory, il maintint avec de moins en moins de conviction, dans sa
fameuse série de récits humoristiques The clockmaker, le point de vue que
les idéologies politiques sont superficielles et qu’elles ne pouvaient pas
du tout guérir les maux de la Nouvelle-Écosse ; elles ne servaient qu’à
masquer une lutte à découvert des individus pour le pouvoir et l’argent.
Tout en demeurant fidèle à cette disposition d’esprit, Haliburton
conserva, malgré son torysme, la profonde amitié qui le liait à Joseph
Howe, chef réformiste de la Nouvelle-Écosse. L’arrivée au Canada en 1838
de lord Durham [Lambton], libéral britannique bien connu, fit sentir à Haliburton la menace capitale que courait ce monde qu’il défendait ; les
aspects politiques de ses écrits révéleront désormais un partisan tory
toujours engagé qui avait le sentiment que la lutte contre le radicalisme
justifiait tous les moyens. À mesure que la cause du torysme devenait plus
désespérée, Haliburton se montra plus sévère dans son plaidoyer ; dans sa
vieillesse, il s’opposa à beaucoup de mesures qu’il avait appuyées étant
plus jeune à l’Assemblée de la Nouvelle-Écosse.
Haliburton fut
juge de la Cour inférieure des plaids communs de 1829 jusqu’à l’abolition
de celle-ci en 1841, tenant deux sessions par année dans quatre
chefs-lieux de comté au traitement annuel de £405, les dépenses de voyage
en plus. Puis, grâce à l’influence directe et personnelle de lord Falkland
[Cary], lieutenant-gouverneur, Haliburton fut nommé juge de la Cour
suprême de la Nouvelle-Écosse au traitement annuel de £560, les frais de
voyage en plus. En 1854, il offrit de se démettre de ses fonctions à la
cour, pourvu que lui fût versée la pension de £300 par année qu’on avait
accordée aux juges de la Cour inférieure des plaids communs au moment de
l’abolition de leur fonction. Cette offre ne fut pas agréée de la
législature, et, en 1856, Haliburton se retira de la magistrature pour
raison de santé. Il s’établit tout de suite en Angleterre, où il était
allé en visite assez régulièrement depuis 1816. Après un litige lamentable
et traînant en longueur, entouré de manigances politiques, la cause
aboutit au comité judiciaire du Conseil privé et Haliburton réussit, en
1862, à obtenir sa pension tout à fait contre la volonté de la législature
et les vœux des habitants de la Nouvelle-Écosse.
Comme juge,
Haliburton fut consciencieux, intègre, intelligent, adhérant à l’esprit
plutôt qu’à la lettre de la loi. Il ne fut, cependant, en aucune façon, un
grand juge ; son penchant au calembour et son vif sentiment du ridicule,
tout en égayant souvent une séance de cour, par ailleurs ennuyeuse,
n’augmenta ni sa réputation ni celle de la magistrature en
Nouvelle-Écosse.
Malgré ses
fonctions de juge, les exigences de son métier d’écrivain et une vie
familiale et sociale bien remplie, Haliburton trouva le temps de s’occuper
d’affaires en Nouvelle-Écosse. Il fut président de la Société
d’agriculture de Windsor, propriétaire de six magasins et d’une longueur
considérable des quais de cette ville ; il était aussi propriétaire d’une
plâtrière et président d’une société par actions qui possédait le pont sur
l’Avon à Windsor. Après son déménagement en Angleterre, ses entreprises
restèrent en grande partie coloniales ; il les garda autant pour le
progrès des colonies que pour son profit personnel. Il fut le premier
président de la Canadian Land and Emigration Company, qui en 1861 acheta,
aux fins de colonisation, une immense superficie de territoire inoccupé
dans les comtés de Haliburton et de Victoria dans le Haut-Canada (un
village d’Ontario porte aujourd’hui son nom). De plus, dans un revirement
sensationnel de son opposition première aux suggestions de lord Durham sur
le fédéralisme, Haliburton devint en 1862 membre du premier conseil de la
British North American Association à Londres, formée pour encourager
l’union des provinces et diffuser des renseignements sur les colonies.
En Angleterre,
Haliburton s’établit à Isleworth, près de Richmond, et en 1859 fut élu
député conservateur de Launceston dans une chambre des Communes
britannique dominée par la majorité « Little Englander » de lord
Palmerston et de William Gladstone. Haliburton se vit tôt handicapé par un
parti de l’opposition qui avait fait, il le sentait bien, trop de
compromis pour convenir à ses convictions, et par ses idées, que la
plupart des Anglais considéraient être du xviiie siècle. Il était en plus
diminué par la goutte et une affection de gorge, de sorte qu’il se faisait
entendre et comprendre avec difficulté. La réputation d’homme d’esprit,
qu’il s’était faite à partir de ses écrits seulement, jouait également
contre lui. Dès lors, Haliburton découvrit que sa carrière de député était
non seulement inefficace et décevante pour lui-même mais aussi ennuyeuse
aux autres membres de la chambre moins intéressés que lui aux affaires
coloniales. Il ne se présenta pas pour réélection à la fin de son mandat
en 1865.
La carrière de
Haliburton, comme on vient de la résumer, témoigne de deux traits
persistants ; elle révèle chez lui assez de discernement quant à la valeur
des fonctions publiques pour désirer servir ses semblables en qualité de
député et de juge ; elle montre aussi assez de réalisme face aux avantages
financiers et sociaux que procurait la vie publique, pour désirer retirer
les honoraires les plus élevés possibles pour ses services. Elle témoigne
en plus de l’habileté de Haliburton à remplir ses fonctions avec assiduité
et compétence. Mais elle est loin de révéler des dons supérieurs en
politique et en droit, c’est-à-dire une capacité de travailler en équipe
et de dégager de nouveaux principes pour faire face à des situations
changeantes. Haliburton pouvait gagner largement sa vie à même une
fonction publique et fournir en échange un travail courant de bureau. Son
contemporain, Joseph Howe, pouvait accomplir bien davantage. La réputation
de Thomas Chandler Haliburton repose plutôt sur son talent littéraire.
En 1816,
Haliburton avait épousé Louisa Neville ; le couple eut onze enfants, dont
trois moururent en bas âge. Un fils, Robert Grant, se distingua comme
anthropologue et antiquaire ; un autre, Arthur Lawrence, poursuivit une
éminente carrière dans l’armée et la fonction publique britanniques. En
1856, Haliburton épousa Sarah Harriet Owen, veuve d’Edward Hosier
Williams, de Eaton Mascott, Shrewsbury.
Comme homme, le
trait le plus marquant de Haliburton était sa fureur de vivre, insatiable,
il est vrai, mais assez peu raffinée. Il fut un mari très attaché à ses
deux épouses, un connaisseur de bonne chère, de fines boissons, de chevaux
rapides et de conversation de qualité. Il profita de tous les privilèges
et des appointements dus à son rang et chercha à augmenter ses
prérogatives à toute occasion. Un bon compagnon à boire pour le premier
venu dans un bar ou une taverne pendant qu’il était en tournée, il se
sentait, néanmoins, extrêmement conscient des convenances sociales
traditionnelles ; dans sa propre maison, que ce fût à Annapolis Royal, à
Windsor ou en Angleterre, il acceptait de s’associer seulement avec ses
pairs ou ses supérieurs, bien qu’il sût qu’une pareille ligne de conduite
ne pouvait le rendre populaire en Nouvelle-Écosse.
II avait beau
être anglican pratiquant et avoir été, dans sa jeunesse, lié d’amitié avec
le fameux abbé Jean-Mandé Sigogne, Haliburton se sentait le plus à l’aise
quand il buvait et échangeait des histoires avec de solides gaillards,
dont les intérêts étaient plus terrestres que spirituels. À Halifax, il
fréquentait un groupe de lettrés amateurs connus sous le nom de The Club,
qui écrivirent des articles dans le journal de Joseph Howe, le Novascotian,
entre 1828 et 1831 ; parmi les membres du Club figuraient Joseph Howe et
Laurence O’Connor Doyle. Les principaux confrères de Haliburton en
littérature furent Howe en Nouvelle-Écosse, Richard Harris Barham et
Theodore Hook en Angleterre. À l’instar des seigneurs du xviiie siècle
auxquels il ressemblait, il ne voyait que de l’absurdité dans une religion
qui sortait du cadre des fonctions morales et sociales de l’Église et
commettait tout excès de sentiment. Il était aussi tout particulièrement
fermé à l’exaltation religieuse et aux controverses confessionnelles qui
caractérisaient la vie religieuse de la Nouvelle-Écosse de son temps.
Mais, tout en
étant aussi conscient qu’un homme pouvait l’être des droits et des
privilèges attachés à la noblesse, Haliburton avait une égale conscience
de ses responsabilités. Son nom occupe un rang élevé sur la liste des
généreux donateurs aux œuvres de sa paroisse. Ses écrits, son activité
agricole à Windsor, ses fonctions de député et de juge attestent fortement
son désir de montrer, par l’instruction, le précepte et l’exemple, le
chemin aux habitants de la Nouvelle-Écosse tout particulièrement et aux
gens de langue anglaise en général vers des moyens de pensée et d’action
morale et sociale qu’il tenait pour plus souhaitables. Il se peut qu’il
ait donné libre cours à ses appétits au détriment de sa constitution, mais
il est également vrai que l’écroulement de sa santé survint aussi par
suite de ses efforts au service général de l’humanité. Haliburton, qui
était un homme intelligent, s’attacha à promouvoir des causes et des fins
dépassant ses intérêts personnels et, ce faisant, connut à la fois le
succès et l’échec.
L’œuvre
littéraire de Haliburton est abondante et variée. Compte tenu de ce
qu’exigeaient de lui ses ouvrages de création plus importants et de ses
autres responsabilités publiques, Haliburton réussit à consacrer
énormément de temps à la compilation et à la composition d’ouvrages
historiques, de brochures et d’anthologies qui, à eux seuls, lui auraient
valu une renommée digne de considération parmi les écrivains coloniaux du
xixe siècle. Bien qu’il fût enclin, à l’instar de tant de ses
contemporains, amateurs et professionnels, à considérer l’histoire comme
les luttes de simples particuliers contre un arrière-plan fait de
politique et de guerre, et bien que les sources de ses renseignements
fussent souvent maigres et de seconde main, il pouvait, quand il le
voulait, être plus effectif que la plupart de ses contemporains dans la
disposition de ses matériaux ; sa prose vigoureuse, musclée, était
supérieure à celle de la plupart des écrivains.
A general
description of Nova Scotia, qui passa longtemps pour avoir été l’œuvre de
Walter Bromley, publiée en 1823 et réimprimée en 1825 sous une forme
contrefaite, est une remarquable production pour un jeune avocat. Mais,
comme elle ne satisfaisait pas du tout son auteur, ce dernier la remplaça
en 1829 par An historical and statistical account of Nova-Scotia.
L’Assemblée de la Nouvelle-Écosse vota des remerciements à Haliburton pour
cet ouvrage. Le premier volume contenait une histoire de la province. Il y
était question surtout de la Nouvelle-Écosse avant l’occupation
britannique. Dans une partie de son histoire, Haliburton décrit de façon
pittoresque la déportation des Acadiens ; par l’entremise de Nathaniel
Hawthorne, ce récit fournit à Henry Wadsworth Longfellow le germe de son
poème populaire, Evangeline, et aux Acadiens une version de la déportation
qui a contribué à transformer le mythe en histoire proprement dite. Le
second volume était truffé de renseignements géographiques sur la
Nouvelle-Écosse.
Ces coups
d’essai pour écrire l’histoire répondaient à des motifs théoriques et
pratiques. Les deux ouvrages contiennent en grande partie des
renseignements destinés à l’usage des colons éventuels en provenance de la
Grande-Bretagne et des États-Unis. Dans le second de ses ouvrages,
Haliburton se mettait en devoir de doter la Nouvelle-Écosse d’un passé ;
il fit à cette fin une compilation parmi les sources allant de l’ouvrage
bien connu de Tobias George Smollett sur l’histoire de l’Angleterre, aux
documents et aux ouvrages de référence peu connus et inaccessibles. En
toute probabilité, la difficulté qu’il éprouva à trouver bon nombre des
sources de ces récits historiques et le temps relativement restreint qu’il
avait à sa disposition amenèrent Haliburton à paraphraser, sciemment ou à
son insu, une grande partie des matériaux. Comme historien, la curiosité
de son esprit et la vigueur de son style furent plus stimulées par «
l’intérêt humain du drame » de l’histoire que par l’analyse plus
terre-à-terre des causes et de la marche des événements. Bien qu’il fût
enclin, dans ses premiers essais comme historien, à accepter sans esprit
critique le passé comme il le lisait dans les ouvrages d’autres auteurs,
il a cependant soutenu un point de vue indépendant sur la déportation des
Acadiens, qui dépasse le préjugé national.
Haliburton
écrivit un autre essai historique proprement dit, The English in America,
qui parut en deux volumes à Londres en 1851, et la même année à New York
sous le titre de Rule and misrule of the English in America. C’est une
étude à thèse qui vise à prouver que les tout premiers colons de la
Nouvelle-Angleterre possédaient un régime démocratique indépendant et
qu’ils le pratiquaient à défaut de l’autorité britannique dans la colonie
; en conséquence, la république des États-Unis était née non pas de la
révolution mais du long développement et du progrès de la démocratie chez
les colons, dont la formation était unique en administration autonome. Ce
point de vue avait pour corollaire, évidemment, que les colonies
françaises et le reste de l’Amérique britannique, pour avoir pris
naissance en des conditions vraiment coloniales, se devaient donc de
demeurer des colonies. L’ouvrage est bien écrit et la thèse est habilement
défendue. Mais la réputation du livre a été en grande partie détruite par
le plagiat qu’avait fait Haliburton de l’ouvrage en six volumes de Richard
Hildreth, History of the United States of America [...] (New York,
1848–1852). Le larcin était si voyant que l’auteur n’avait pas d’excuse
et, en fait, il n’en allégua jamais une seule. Qu’il ait fait des emprunts
à Hildreth est incompréhensible à moins qu’il eût à répondre à la date
limite d’un éditeur et eût été harcelé. Par suite de la rareté des sources
originales, il aurait peut-être été obligé de compter sur Hildreth pour
les renseignements, mais il pouvait, grâce à la qualité de son style,
faire œuvre originale.
Deux pamphlets
politiques, The bubbles of Canada et A reply to the report of the Earl of
Durham, sont les moins remarquables des plus longs écrits de Haliburton ;
ils révèlent son inquiétude consécutive à la désignation de lord Durham au
poste de gouverneur général et de haut-commissaire aux colonies de
l’Amérique du Nord britannique. Il voyait, fort justement, que cette
nomination menaçait la position des tories plus que jamais ; il se rendait
compte aussi qu’il faudrait, si la menace devait être contrée, prendre des
mesures effectives pour influer sans délai sur l’opinion publique. Aussi
Haliburton décida-t-il de faire servir sa réputation d’humoriste à cette
fin ; il dut travailler à la hâte et sous la contrainte au lieu de prendre
du temps pour composer son ouvrage avec soin. Dans le cas de The bubbles
of Canada, les lecteurs en Grande-Bretagne furent irrités de voir qu’un
livre, annoncé comme l’œuvre d’un célèbre humoriste et portant un titre
singulièrement semblable à celui d’un livre à succès écrit par sir Francis
Bond Head, se révélait un travail prosaïque dans l’invective politique
partisane. Dans les deux pamphlets, la hâte de Haliburton l’emportait sur
son sens de la forme et de l’exactitude tandis que l’intensité de ses
sentiments partisans l’amenait à faire des énoncés extravagants qui
minèrent la crédibilité de son point de vue. Il semble avoir écrit chaque
paragraphe sous l’impulsion du moment, saisissant le moindre prétexte
fourni par les gestes et les déclarations de lord Durham, et n’avoir
jamais revu son œuvre au complet pour voir si ses dires ne se
contredisaient point. Seul le recours à une ironie soutenue aurait pu
racheter ces pamphlets et les rendre effectifs. Mais celle-ci en est
visiblement absente.
Haliburton
accusait lord Durham de dénaturer les efforts des administrateurs
coloniaux des temps passés pour gouverner les colonies de l’Amérique du
Nord britannique. Il était en désaccord avec lord Durham tout
particulièrement au sujet de la façon de traiter les Canadiens français
dans le passé et dans l’avenir. On leur avait fait trop de concessions
comme peuple conquis ; la rébellion de ces derniers indiquait, à son avis,
le danger de donner la liberté aux colonies. Il combattait la suggestion
de lord Durham relative à une union fédérale sous prétexte qu’elle
fournirait un champ plus étendu d’opération aux démagogues et qu’elle
hâterait le mouvement des colonies de l’Amérique du Nord britannique vers
une plus grande autonomie vis-à-vis de la Grande-Bretagne. Il s’opposait à
l’union du Bas et du Haut-Canada que prônait Durham et à ses
recommandations en faveur du gouvernement responsable.
La réputation
internationale et permanente de Haliburton comme écrivain est fondée,
cependant, sur The clockmaker ; or, the sayings and doings of Samuel Slick,
of Slickville, dont 22 fascicules avaient paru dans le Novascotian avant
la publication d’un livre sous ce titre par Joseph Howe à Halifax en 1836.
La deuxième série fut publiée à Londres par Richard Bentley en 1838 et la
troisième en 1840. Elles connurent de fréquentes réimpressions en
Grande-Bretagne et aux États-Unis. Pendant quelque temps du moins, au
milieu du xixe siècle, Haliburton et son œuvre eurent, des deux côtés de
l’Atlantique, une vogue qui rivalisait avec celle dont jouissait alors
Charles Dickens.
On peut
considérer The clockmaker comme une série d’essais moraux aiguisés par la
satire ou comme un roman picaresque dont l’intrigue est plus épisodique
que celle de la plupart des romans du genre. Le seigneur, narrateur et
porte-parole de l’auteur, et Sam Slick, horloger yankee, voyagent ensemble
à travers la Nouvelle-Écosse contemporaine. Au cours de leur odyssée,
d’une manière ou d’une autre, tout événement qui leur arrive se transforme
en une heureuse illustration d’un trait politique ou social qui peut
souvent se résumer en une maxime. L’intérêt soutenu d’un bout à l’autre du
livre ne dépend donc pas du suspense mais plutôt de l’animation inhérente
de chaque incident, de la signification appropriée qu’il illustre et de
l’emploi brillant que fait l’auteur de la caractérisation, de la langue,
de l’anecdote et du point de vue.
Sam Slick est
l’unique personnage qui importe, à vrai dire, dans The clockmaker ; le
seigneur et M. Hopewell servent seulement de repoussoirs à Sam Slick ou de
porte-parole des opinions tory. Ce qui retient l’attention, d’un chapitre
à l’autre, c’est la vanité, l’ingéniosité et le langage pittoresque de ce
Yankee des Yankees qu’est Sam Slick. On a prétendu que Sam Slick manque
d’esprit de suite, non seulement d’un livre à l’autre, mais même dans les
pages d’un seul livre, que son parler révèle le dialecte entendu en bien
des régions des États-Unis plutôt que celui d’un seul homme, et qu’il est
un personnage littéraire au lieu d’être un homme en chair et en os. Il est
vrai que le Sam Slick de The clockmaker est tout à fait différent de celui
de The attaché ; or, Sam Slick in England, publié en deux séries en 1843
et 1844 et destiné à un public différent. Dans ce dernier livre, le
paisible colporteur yankee est devenu un fanfaron plein d’arrogance. Les
critiques de ce changement ne remarquent peut-être pas que l’Américain
chez lui n’est pas le même être que l’Américain à l’étranger, en pays peu
familier. En réponse à ces critiques, on peut aussi faire remarquer que
The clockmaker et The attaché sont construits sur l’unité du chapitre et,
en conséquence, que Sam Slick est obligé de dominer dans chaque chapitre.
On peut également soutenir que Slick lui-même est quelque peu un héros
populaire, où se trouvent réunis les éléments divers et parfois
contradictoires qui composent un personnage représentatif de son pays.
À l’instar des
Grecs, les Yankees étaient durant leurs pérégrinations de grands
collectionneurs de récits et de singularités linguistiques ; la
connaissance de tous ces facteurs pouvait par la flatterie et les
faiblesses de la nature humaine se transformer en dollars et en cents ;
l’argot éclectique de Sam Slick n’était de son temps qu’une exagération
des façons normales de parler d’un groupe de gens, dont les congénères
sont aujourd’hui en grande partie disparus. Quoi qu’il en soit, si Sam
Slick n’est aujourd’hui qu’un personnage littéraire, il l’est du moins
dans le même sens que les personnages de Dickens et de Molière.
Par son emploi
de Sam Slick dans The clockmaker, Haliburton a su nuancer son jugement sur
les Américains, les Britanniques et les habitants de la Nouvelle-Écosse.
Ses jugements étaient à double tranchant. Il admirait les Anglais pour
leurs traditions et leurs institutions, dont il avait lui-même le
sentiment de faire partie. Il les critiquait parce qu’ils refusaient de
changer leurs traditions face à de nouvelles situations et parce qu’ils
traitaient les colonies avec condescendance. Il détestait les Américains
pour leur fanfaronnade, leur opportunisme et leur victoire sur la
Grande-Bretagne durant la guerre d’Indépendance. Il admirait en même temps
leur assiduité au travail, leur compétence et leur faculté d’adaptation.
Haliburton voyait dans les habitants de la Nouvelle-Écosse un peuple dont
les vertus étaient essentiellement britanniques, mais qui était en train
de se ruiner en gardant un niveau de vie sans rapport avec la dépression
économique qui durait encore plus de 15 ans après la fin des guerres
napoléoniennes. Au lieu de suivre l’exemple des Yankees et d’améliorer
leur sort par des moyens pratiques, ils gaspillaient les occasions
favorables, qui disparaissaient rapidement, en de vaines batailles
politiques et religieuses. Sam Slick, sous la plume de Haliburton, devient
par son assiduité au travail et son esprit pratique un exemple à suivre
pour les habitants de la Nouvelle-Écosse ; par ses manières agrestes et sa
vanité il devient l’incarnation de ces défauts que méprisait Haliburton.
De ses actions et de ses observations émerge l’image que se fait
Haliburton de ce que pourrait être la vie en Nouvelle-Écosse, alliant les
principes conservateurs d’Edmund Burke à l’esprit pratique et à
l’assiduité au travail propres aux pionniers.
On a fait
beaucoup de recherches sur les sources de The clockmaker. Elles sont
valables, mais hors de propos dans une grande mesure. Sans doute
Haliburton était-il familier avec les « Letters of Mephibosheth Stepsure »
de Thomas McCulloch qui avaient paru en 1821 et 1822 dans l’Acadian
Recorder de Halifax. Il était aussi, selon toute vraisemblance, au courant
de l’ouvrage de Seba Smith, Life and writings of Major Jack Downing, of
Downingville, away down east in the state of Maine (Boston, 1833). Il
connaissait aussi le genre d’humour des pionniers américains qui fait rire
aux éclats, comme le fait l’auteur anonyme des Sketches and eccentricities
of Col. David Crockett of west Tennessee (Londres, 1833). Haliburton ne
manqua point d’adapter le matériau de ces ouvrages et celui d’autres
livres semblables pour les faire servir à ses fins, mais sa façon de
procéder n’explique aucunement pourquoi The clockmaker s’est élevé à un
rang éminent (plus de 70 éditions du volume ont vu le jour depuis 1836),
tandis que les autres ouvrages mentionnés plus haut demeurent inconnus
encore aujourd’hui.
Ce qui manquait
à un ouvrage nord-américain pour devenir populaire en Grande-Bretagne et
ainsi être reconnu dans les cercles littéraires des États-Unis encore
influencés par la métropole, c’est qu’il devait à la fois être
profondément enraciné dans la tradition et décrire cette tradition de
façon assez saisissante pour paraître plus original qu’il ne l’était en
réalité. Dans The clockmaker, Haliburton réunissait deux traditions,
toutes les deux populaires en Angleterre depuis plus d’un siècle. La
première était l’essai moral mis en lumière par l’anecdote piquante, que
l’on retrouvait particulièrement dans le Spectator et le Tatler de Londres
; la seconde était la tradition populaire du théâtre anglais qui
consistait à exploiter le jargon et les excentricités de caractère des
étrangers. En conjuguant les deux traditions, Haliburton s’assura le
succès mineur dont jouissaient des écrivains divertissants et populaires
tels que Charles James Lever et Theodore Hook ; mais en y ajoutant de
fortes préoccupations morales profondément enracinées dans un milieu
authentique et vraisemblable, assez éloigné cependant des lecteurs
britanniques pour avoir un charme romantique, il remporta un succès
beaucoup plus grand et d’une nature plus durable.
Haliburton
allie deux composantes de style fort différentes dans The clockmaker. Les
narrations sont écrites dans la prose littéraire typique du xviiie siècle
; les dialogues – tout particulièrement ceux où figure Sam Slick – sont
des morceaux de théâtre où Haliburton devient un poète en prose, hardi en
métaphores, empilant les adjectifs comme un comble par-dessus l’autre,
sans crainte des barbarismes. En fait, il effectua pour la langue de son
temps ce que Robert Burns avait accompli pour celle des Écossais des
Lowlands. Les puristes diraient que Burns et Haliburton ont écrit une
langue bâtarde, mais leurs écrits, dans l’opinion de la très grande
majorité, sont un tour de force couronné de succès.
Des trois
séries qui constituent The clockmaker, la première est sans contredit la
meilleure. Non seulement un écrivain raconte-t-il ses meilleures histoires
en premier lieu, mais il les raconte mieux s’il le fait sans être esclave
d’aucun horaire. Haliburton composa la première série à son propre rythme,
à mesure que l’ouvrage mûrissait naturellement du fond du milieu où il se
trouvait lui-même. Son principal biographe, Victor Lovitt Oakes Chittick,
a probablement raison de suggérer que le but premier de Haliburton dans
chacune des trois séries était légèrement différent ; la première se
proposait de stimuler les habitants de la Nouvelle-Écosse à l’effort
personnel pour résoudre leurs pressants embarras financiers ; la deuxième
visait à supprimer le mouvement réformiste, que Haliburton écartait comme
une supercherie par laquelle des politiciens égoïstes cherchaient, en
créant une nouvelle conception de la « démocratie », à supplanter des
administrateurs qui étaient leurs supérieurs sous tous les rapports ; la
troisième, s’adressant plus à un public anglais qu’aux habitants de la
Nouvelle-Écosse, s’employait à convaincre le ministère des Colonies de ne
pas accorder le gouvernement responsable à la Nouvelle-Écosse. Ces tâches
de plus en plus difficiles, Haliburton ne réussit pas tout à fait à les
mener à terme dans la deuxième et la troisième série de The clockmaker. La
crise survenue dans ses rapports personnels avec Joseph Howe dans les
années 1840 confirma de plus que Haliburton était en train de perdre
rapidement sa juste notion des réalités économiques et politiques de la
Nouvelle-Écosse ; celle-ci avait été l’un des points forts de la première
série de The clockmaker.
Dans The
attaché, Haliburton présente son héros comme un membre de la délégation
américaine « à la Cour de Saint Jimses ». Cet ouvrage est sans aucun doute
le plus ambitieux de Haliburton. Ce dernier y essayait d’améliorer sa
réputation d’écrivain satirique en examinant les faiblesses humaines non
plus à partir de leurs manifestations périphériques en Nouvelle-Écosse
mais de leur centre en Grande-Bretagne. Il échoua dans sa tentative pour
plusieurs raisons. En premier lieu, il connaissait bien la Nouvelle-Écosse
et ses habitants, tandis que ses impressions relativement superficielles
de la Grande-Bretagne estompaient les ambiguïtés qui s’ensuivent quand
l’expérience réelle fait face à la préconception idéalisée. En deuxième
lieu, alors qu’il écrivait The clockmaker, Haliburton occupait une
fonction plus solide en Nouvelle-Écosse, et dans la lutte politique en
cours les chances qu’avaient les tories de tenir la haute main semblaient
considérables ; en conséquence, il pouvait s’exprimer sans crainte ou sans
appui, avec une objectivité relative et sans acrimonie. Cependant, quand
il écrivit The attaché, les circonstances. avaient changé
considérablement. En Angleterre, il était un petite grenouille dans une
grande mare. Aussi lui arriva-t-il souvent d’atténuer ses critiques les
plus sévères de la société britannique pour ne pas froisser de puissantes
connaissances. En troisième lieu, l’intrigue de The attaché diminuait les
chances du livre de connaître un succès aussi considérable que The
clockmaker. Dans ce dernier livre, Sam Slick, comme colporteur, pouvait
étaler des qualités aussi bien positives que négatives et rester à la fois
le centre d’intérêt et le centre moral du livre. Dans The attaché, Sam
Slick, en qualité de diplomate américain hors de son élément, est
principalement relégué à un rôle négatif, comme cible de la satire, tandis
que les points de vue les plus sérieux du livre sont confiés à des
personnages aussi ennuyeux que le révérend M. Hopewell et le seigneur
Poker. En quatrième lieu, Haliburton voyait le torysme anglais de façon
différente : dans son premier livre, il lui avait semblé être ; sous le
jour de la Nouvelle-Écosse, une application logique des principes d’Edmund
Burke ; une fois sur place, il lui paraissait maintenant être le
conservatisme fait de compromis d’hommes politiques tel Robert Peel. La
haine de Haliburton contre les libéraux et les radicaux prit donc de
l’ampleur, et le ton de ses écrits politiques devint de plus en plus
outré, dissimulant son désespoir inné par la violence et l’amertume.
Enfin, mais sans être pour autant la plus faible raison de son échec, les
lecteurs britanniques de Haliburton se montrèrent moins disposés à rire de
leurs propres écarts et défauts qu’ils l’avaient été de ceux des habitants
de la Nouvelle-Écosse dans ses livres précédents.
Étant donné ces
éléments, il est étonnant que The attaché ait remporté un tel succès
littéraire et populaire. Même les critiques les plus sévères de
Grande-Bretagne faisaient beaucoup d’éloges du livre, dont les ventes,
bien que plus modestes que celles de The clockmaker, furent fort
appréciables. Haliburton demeurait encore le raconteur apparemment
intarissable, maniant en maître le langage pittoresque des pionniers.
Cette excellente qualité suffirait à elle seule à dissimuler le fait que,
bien plus souvent dans The attaché que dans The clockmaker, l’écart dans
la vraisemblance entre l’anecdote et la signification qu’il lui prêtait
était devenu trop grand pour être accepté sans broncher.
En comparaison,
les deux ouvrages intitulés Sam Slick’s wise saws and modern instances ;
or, what he said, did, and invented, publié en 1853, et Nature and human
nature, publié en 1855, sont légers. Haliburton y présente Sam Slick
presque uniquement dans le dessein de divertir son public ; pour un
lecteur intelligent, peu de choses sont aussi ennuyeuses qu’une série
d’histoires amusantes racontées uniquement pour faire rire. Si le lecteur
met en doute le rôle de fortes préoccupations morales pour hausser
l’humour de Haliburton jusqu’à l’intérêt universel, qu’il lise d’abord The
clockmaker, puis l’un ou l’autre de ces livres. La conversation, quoique
ennuyeuse, qui poursuit un but délibéré, n’est jamais complètement
dépourvue d’intérêt ; la conversation, si spirituelle soit-elle, maintenue
seulement pour elle-même, conduit inévitablement à la prolixité. Ce qui
fait défaut dans ces deux ouvrages Wise saws and modern instances et
Nature and human nature, c’est le cœur de l’auteur.
Sam Slick mis à
part, le livre qui fit le plus connaître Haliburton est The letter-bag of
the Great Western ; or, life in a steamer, publié en 1840. L’auteur en
composa une bonne partie pour le divertissement des passagers voyageant à
bord d’un bateau de Bristol à New York en 1839. La forme et le ton
découlent du souvenir qu’avait gardé Haliburton de sa lecture de The
expedition of Humphry Clinker par Tobias George Smollett, écrivain dont
l’âme avait des affinités avec la sienne à cause de son penchant pour
l’humour de mauvais goût et l’exagération des bizarreries de caractère. Le
livre avait pour dessein avoué de faire de la réclame sur les avantages du
voyage par bateau à vapeur. Mais peu de gens, après avoir lu les relations
faites par les passagers, auraient jamais voulu, s’ils les prenaient au
sérieux, s’aventurer au large. Les principales sources de divertissement
du livre – les infirmités du corps humain (le mal de mer), les bizarreries
d’orthographe et de grammaire dérivant d’une instruction imparfaite ou
défectueuse, les habitudes culturelles de gens de différentes races et de
classes inférieures, les calembours outrageants – sont précisément celles
que les critiques au xviiie siècle condamnaient comme objets de satire.
The letter-bag of the Great Western joue pour la galerie avec de l’humour
de basse qualité ; il mérite l’opprobre avec lequel les commentateurs
l’ont salué presque partout. Cela ne nous avance pas de soutenir de nos
jours que le calembourdiste Haliburton faisait de la métaphysique sans le
savoir quand il ramenait l’univers à une harmonie universelle de
l’absurdité. Pareil jeu justement ne vaut pas la chandelle.
Deux autres
ouvrages de Haliburton, Traits of American humour, by native authors et
The Americans at home ; or, byeways, backwoods, and prairies, sont des
recueils de textes empruntés à des ouvrages réputés d’humour américain et
à des revues et des journaux américains peu connus de la première moitié
du xixe siècle. Bien qu’il s’appuie indûment dans sa préface sur
différentes autorités, bien que son travail d’éditeur des extraits soit
aussi presque négligeable, ces deux livres de Haliburton, au dire de son
biographe Chittick, demeurent « deux anthologies incomparables d’un genre
littéraire bien particulier, délaissé par les auteurs contemporains, et
deux riches trésors de curiosités dialectales, de coutumes bizarres et de
dures conditions d’existence, propres à une Amérique qui a presque disparu
».
The old judge ;
or, life in a colony, paru en 1849, est l’adieu de Haliburton à la
Nouvelle-Écosse qui n’avait jamais réussi à se façonner selon les désirs
de son cœur ; l’ouvrage est plein d’affection et de regret nostalgique.
Sombre, réaliste, plus varié que les autres livres de Haliburton, The old
judge est le plus convaincant de tous ses volumes, sans jamais atteindre
cependant le brillant vernis de The clockmaker. Il obéit au même plan que
The clockmaker. La Nouvelle-Écosse y est vue des yeux d’un touriste
anglais qui visite son ami, le vieux juge, et est accompagné dans son tour
de la Nouvelle-Écosse d’un autre ami, l’avocat Barclay. Aux observations
et aux aventures du touriste viennent s’ajouter les souvenirs et les
observations de ses amis et des autres personnages qu’ils rencontrent dans
leurs pérégrinations. Le plus remarquable parmi ces derniers est Stephen
Richardson, un caractère excentrique de la Nouvelle-Écosse, une espèce de
Sam Slick colonial et un des rares personnages parmi les autres créations,
du même genre de Haliburton qui pourraient faire concurrence à Sam quant à
l’intérêt et à la crédibilité. Par ses esquisses d’hommes et de femmes,
par sa relation d’événements mélodramatiques dans une région isolée de
pionniers, par sa description de la vie sociale du temps passé, Haliburton
révèle dans The old judge tout à la fois une veine de sentiment romantique
qu’il avait peu exploitée dans ses autres ouvrages et des talents de
conteur qui, les eût-il cultivés, auraient pu faire de lui le premier
romancier digne de considération du Canada. Compte tenu du livre de
Susanna Moodie [Strickland], Roughing it in the bush ; or, life in
Canada, The old judge demeure le tableau le plus pittoresque que nous
ayons de la société coloniale en Amérique du Nord britannique.
The season
ticket, publié en 1860, comprend une série d’articles que Haliburton avait
auparavant fournis à l’University Magazine de Dublin en 1859 et 1860. Le
plan de ce livre ressemble à celui de The letter-bag of the Great Western,
sauf que l’auteur se sert ici d’un train au lieu d’un bateau à vapeur et
de conversations au lieu de lettres. Il rappelle aussi les séries de The
clockmaker. Le seigneur Shegog y joue le rôle de transcripteur et
d’interlocuteur, M. Ephraim Peabody et l’honorable Lyman Boodle, sénateur
du Michigan, remplacent respectivement Sam Slick et le révérend M.
Hopewell. On y trouve le mélange habituel de politique partisane alliée à
l’observation pénétrante, la loquacité contenue par l’énoncé original et à
propos, mais l’effet général est ennuyeux. Chittick soutient cependant que
l’intérêt du volume repose sur son but majeur : Haliburton y expose le
programme d’un parfait impérialiste britannique qui préconise « une
politique en trois points pour développer les communications réciproques
entre la mère patrie et les colonies ». Dans cet ouvrage, Haliburton
faisait les propositions suivantes : que la Grande-Bretagne subventionne
les transatlantiques naviguant entre la métropole et les colonies, qu’elle
complète le chemin de fer Intercolonial et le continue jusqu’au lac
Supérieur, et qu’elle fournisse une « route sûre, facile et rapide menant
au fleuve Fraser sur le Pacifique ». À l’instar de Joseph Howe, Haliburton
argumentait en faveur du développement d’un empire colonial pourvu d’un
système perfectionné de communication ; mais il avait le sentiment que des
colonies aussi éloignées que l’Australie et la Nouvelle-Zélande ne
pourraient être suffisamment reliées pour les empêcher de faire à leur
guise. On devrait donc leur accorder l’indépendance aussitôt que possible
et leur permettre de voler de leurs propres ailes. Au surplus, Haliburton
plaide pour le remplacement du ministère des Colonies par un conseil
permanent des colonies, formé de délégués des colonies ; il considère
aussi la possibilité de voir des représentants des colonies au parlement
britannique. Une génération plus tard, il aurait sûrement reconnu une âme
sœur en Joseph Chamberlain.
Outre les
ouvrages susmentionnés, Haliburton fit imprimer privément et distribuer
deux essais : An address on the present condition, resources and prospects
of British North America, et Speech of the Hon. Mr. Justice Haliburton,
M.P., in the House of Commons [...] the 21st of April 1860, on the repeal
of the differential duties on foreign and colonial wood. Au moment de la
publication du second essai, Haliburton était ou bien trop malade pour en
surveiller toute l’impression comme il faut ou bien éprouvait si peu
d’intérêt pour son sujet qu’il n’a jamais dû en faire la correction sur
épreuves.
Chittick et
plusieurs autres ont fait beaucoup de cas de l’incapacité de Haliburton à
évoluer face aux conditions changeantes, comme Joseph Howe et d’autres
contemporains de marque avaient su le faire, encore que lentement et
péniblement. On peut dire à la décharge de Haliburton que ces derniers
n’avaient pas à soulever le même fardeau d’endoctrinement. De plus, les
théories politiques d’Edmund Burke sont encore aussi défendables que toute
autre au plan intellectuel ; un homme aussi imbu de la conscience de
classe que Haliburton a dû avoir l’impression que les partisans de ces
idées étaient quant à l’éducation et à la compétence infiniment
préférables à leurs adversaires. Chittick a raison, cependant, en ce qui
concerne sa principale hypothèse. S’il y eut un élément qui paralysait
Haliburton dans sa vie et ses écrits, c’est le fait que Haliburton, qu’il
dise, fasse ou écrive ce qu’il veuille, se savait un colonial et pour
cette raison avait le sentiment que toute son activité serait traitée avec
condescendance dans les milieux mêmes qu’il tenait pour être sa véritable
patrie spirituelle. Cependant, la volonté de tenir bon contre des forces
supérieures persista chez lui et, dans ses écrits du moins, tour à tour il
flatta, cajola, houspilla et menaça les Britanniques, au point d’arriver
presque à pénétrer dans le sanctuaire intime de leurs cœurs, privilège
dont jouissaient Dickens et Tennyson. On doit dire à son honneur qu’il
vint à un cheveu du succès.
Bien qu’heureux
dans sa vie sociale, Haliburton développa dans ses ouvrages ultérieurs un
penchant vers la mélancolie qui ne peut s’expliquer exclusivement par la
défaillance de sa santé. Cette tendance découlait de la frustration de son
idéalisme. Il croyait passionnément au torysme d’Edmund Burke et il a eu
le malheur de vivre durant la période du déclin de cette idéologie des
deux côtés de l’Atlantique ; un déclin aussi évident pour les tories
eux-mêmes que pour les indépendants. Haliburton n’avait pas du tout
confiance dans le chef du parti conservateur britannique, sir Robert Peel.
Il avait le sentiment que le mot « conservateur » était seulement une
autre façon d’écrire le mot « libéral » ; l’accumulation des événements ne
servit qu’à approfondir cette conviction.
C’est comme
écrivain que Haliburton a remporté le plus grand succès. Bien des raisons
expliquent ce fait. Haliburton découvrit tôt que les mots étaient plus
sensibles au gouvernement que les événements et que le métier d’écrivain
pourrait lui apporter rapidement le succès que sa nature impérieuse et
emportée exigeait. Une des raisons qui l’amena à abandonner une carrière
politique active pour une carrière judiciaire, c’est que cette dernière
lui donnait plus de loisir pour écrire. Au sens de la mesure qu’il avait
acquis par ses études classiques et par sa lecture des prosateurs du
xviiie siècle vint s’ajouter l’oreille sensible aux rythmes et aux nuances
du langage de la conversation au moment même où dans les régions de
colonisation nord-américaines le relâchement de l’éducation permettait à
la langue parlée de ne plus connaître de frein et de se donner libre cours
d’une façon pittoresque et savoureuse, inconnue en langue anglaise depuis
l’époque élisabéthaine.
Haliburton
ajouta les variantes des États-Unis et des Lowlands de l’Écosse à la liste
des variantes de la langue anglaise qu’un écrivain pouvait utiliser en
ayant des chances d’être apprécié et acclamé. À cet égard, il fraya la
voie à ce grand poème épique et populaire en prose, publié aux États-Unis,
The adventures of Huckleberry Finn. De plus, son tempérament grégaire et
sociable lui permit d’étudier de fort près les caractères diversifiés et
exceptionnels que favorisaient la solitude et la liberté de la vie de
pionnier. En même temps, sa connaissance, fondée à la fois sur la lecture
et sur l’expérience, des convenances traditionnelles de la Grande-Bretagne
et de la conduite de bon ton dans le même pays, lui fournissait un système
de coordonnées où situer ces excès.
Il est ironique
que Haliburton, le type même du tory, soit devenu « le père de l’humour
américain » dans l’acception la plus démocratique du terme. Le succès et
la popularité de Sam Slick créèrent en même temps la vogue du héros
populaire, de l’homme dont l’habileté et l’humanité ne dépendent pas de
l’instruction, de la position et de l’ascendance, mais de son intrinsèque
capacité à faire face à une situation. Sam Slick, avec ses vices et ses
vertus, est le modèle de la démocratie du président Andrew Jackson.
De récentes
études sur la littérature canadienne, tout particulièrement celles qui
voient la peur et la crainte respectueuse de la nature comme le trait
distinctif de l’écrivain canadien modèle, ont trouvé peu de chose à dire
sur Haliburton. Chez lui la nature humaine est partout tandis que la
nature physique n’est nulle part. Dans son œuvre, les Européens qui se
pâment à la vue des merveilles de la nature comme les chutes Niagara sont
satirisés tandis que les Américains de naissance sont présentés ou bien en
train de spéculer sur l’emploi commercial possible des chutes ou bien trop
préoccupés de leurs propres affaires pour remarquer l’arrière-plan sur
lequel ces affaires se déroulent.
Il existe par
essence deux genres d’humour : l’un est invariable et éternel, l’autre est
transitoire en son attrait. Ce dernier doit être écrit de nouveau à chaque
génération qui passe. L’humour éternel, dont Swift est le plus bel
exemple, est celui qui consiste, en sa forme la plus pure, à monter en
épingle quelque dichotomie, dans un domaine fondamental de la condition
humaine, entre l’idéal et la réalité, et à la présenter dépouillée de
circonstances accidentelles ou temporaires. L’humour transitoire est celui
qui applique des circonstances accidentelles ou temporaires de langue ou
de lieu à quelque fond de situations humaines et par suite d’une
exploitation de la nouveauté – laquelle a tôt fait de s’épuiser elle-même
par un excès de popularité – communique une vie momentanée à ces
situations. L’exemple classique de ce genre est l’humour de vaudeville.
Bien que les proportions y soient variables, il existe plus d’humour de
vaudeville que de véritable humour dans l’œuvre de Haliburton. Aussi
beaucoup de lecteurs trouvent-ils aujourd’hui que le dialecte qu’on
admirait jadis commence à dater et que les anecdotes sont racontées non
seulement à un rythme et dans un style qui leur sont étrangers mais aussi
qu’elles dépendent de circonstances qui ne les intéressent plus du tout.
On a donc raison de supposer qu’avec le temps l’œuvre de Haliburton va de
plus en plus sortir du domaine de la lecture populaire pour entrer en
celui de l’histoire littéraire. Il n’est pas inconcevable que The old
judge, qui est intéressant pour d’autres éléments en plus de son humour,
devienne en fin de compte l’ouvrage le plus lu de tous les écrits de
Haliburton.
Le lecteur
contemporain appréciera l’esprit imaginatif de Haliburton – la capacité
presque sans égale de l’invention comique continue qu’il déploie dans
l’emploi de la langue et dans le choix des incidents, et cela à travers
plusieurs milliers de pages des séries de Sam Slick, où il réduit les
répétitions au minimum et où il maintient la qualité avec une remarquable
égalité. Il risque, il est vrai – et en fin de compte c’est ce qui se
produit – la surexposition, mais une fraction de l’invention et de
l’ingéniosité déployée dans ces livres aurait fait la réputation de plus
d’un autre écrivain.
De son vivant,
Haliburton ne fut pas estimé en Nouvelle-Écosse. Ses livres y reçurent les
critiques les moins favorables et n’y furent pas apparemment populaires ou
appréciés. Il ne faudrait pas conclure de là que les habitants de la
Nouvelle-Écosse étaient plus sensibles à la satire que les Américains et
les Britanniques. Il était connu d’eux pour son caractère exclusif et ses
manières impérieuses en société ; il voulait conserver les privilèges
attachés à une fonction. La satire, si bien intentionnée et si réussie
soit-elle, n’est pas appréciée lorsque son auteur est mal vu. Cependant,
le culte de Haliburton ou quelque chose d’approchant, consécutif à la
venue d’une nouvelle génération d’habitants de la Nouvelle-Écosse et au
développement du nationalisme culturel au lendemain de la Confédération,
commença à faire son apparition en Nouvelle-Écosse. On fonda un cercle
littéraire Haliburton à Windsor en 1884 pour encourager la connaissance de
la littérature canadienne en général et celle des œuvres de Haliburton en
particulier.
À l’instar de
tous les coloniaux, les habitants de la Nouvelle-Écosse furent plus lents
que ceux de la métropole à honorer l’un des leurs. En 1858 l’Oxford
University conféra à Haliburton un doctorat honoris causa en droit civil
pour services rendus à la littérature. Il fut ainsi le premier écrivain
des colonies à recevoir ce grade honorifique. En fait, il fut beaucoup
plus que cela. Il demeure l’unique écrivain des colonies qui se soit
taillé au xixe siècle une réputation internationale. On doute aussi
qu’aucune autre œuvre littéraire, sauf peut-être les livres de Stephen
Leacock, ait eu autant d’influence sur les gens de langue anglaise. Ces
facteurs nous aident à comprendre le succès de Haliburton, mais, comme
dans toute œuvre qui saisit l’imagination d’un grand public, une place
importante doit être accordée à cette personnalité indéfinissable mais
magnétique que, faute d’un meilleur terme, nous appelons le génie.
Fred Cogswell

|