BRIAND,
JEAN-OLIVIER, évêque de Québec, né le 23 janvier 1715 dans la paroisse de
Plérin (dép. des Côtes-du-Nord, France), décédé à Québec le 25 juin 1794.
Jean-Olivier
Briand appartenait à une humble famille paysanne du village de Saint-Éloi,
paroisse de Plérin, en Bretagne. Mgr Henri Têtu a pu voir, au début du
siècle, la petite maison, encore couverte de chaume, dans laquelle il
naquit. Il était l’aîné des cinq ou six enfants de François Briand et de
Jeanne Burel ; son parrain fut un oncle paternel, Olivier Desbois, et sa
marraine, une tante maternelle, Jacquette Quémar. Son père, né le 4 mai
1688 et baptisé le lendemain à Plérin, mourut vers 1745 ; quant à sa mère,
née, semble-t-il, le 18 janvier 1689, elle devait s’éteindre à Plérin, «
âgée de 80 ans moins 3 ou 4 mois », le 16 septembre 1768.
Si l’on en
croit le « livre de raison » de la sœur de Mgr Briand,
Catherine-Anne-Marie, née le 20 mai 1722 et entrée le 27 octobre 1742 chez
les Filles (séculières) du Saint-Esprit de Plérin, dont elle fut de 1779 à
1804 la supérieure générale, François Briand et Jeanne Burel auraient «
inspiré » à leurs enfants de « l’éducation [...] et surtout la crainte de
Dieu et la fuite du monde ». Le futur évêque de Québec aurait eu un père
bon, doux, aimable et patient, « un des plus honnêtes hommes de Plérin » ;
un père qui aimait et caressait ses enfants, qui travaillait et se
fatiguait pour eux, tout en étant, à l’instar de sa femme, d’une grande
charité envers les pauvres, « surtout les veuves et les orphelins dont il
avait [...] à cœur les intérêts dans la paroisse ne [leur] refusant jamais
aucun plaisir selon son pouvoir ». Jean-Olivier ne connut point ses
grands-parents maternels, Mathurin Burel et Jacquette Quémar, tôt
disparus, mais il fut témoin du dévouement de son grand-père paternel,
Yves Briand, et de sa grand-mère, Jeanne Desbois, « qui tous deux se sont
comme épuisés en travaillant pour procurer l’aisance à leurs enfants et
une honnête éducation ».
Deux prêtres du
diocèse de Saint-Brieuc (dont dépendait Plérin) allaient influencer la
carrière de Jean-Olivier Briand. Le premier était son oncle, Jean-Joseph
Briand, qui passait « pour un homme distingué en mérite » et qui allait
être pendant longtemps recteur de Plérin, où il devait mourir le 20 avril
1767, à l’âge de 80 ans et 2 mois. Il donna au garçonnet « les premiers
principes pour les sciences » et le guida « dans le chemin de la vertu et
de la science des saints ». Se destinant à l’état ecclésiastique, le jeune
Briand, dont sa sœur dit qu’ « il a toujours bien fait ses classes »,
étudia au séminaire de Saint-Brieuc et fut ordonné prêtre en mars 1739.
Revenant dans sa paroisse natale, il se rapprocha d’un autre prêtre,
l’abbé René-Jean Allenou de Lavillangevin, qui avait été, s’il ne l’était
pas encore, recteur de Plérin, et avec qui la famille Briand paraît avoir
eu des liens étroits. L’abbé de Lavillangevin était considéré comme le
fondateur, – bien qu’en fait il ne le fût pas, – de la communauté des
Filles du Saint-Esprit, dont le véritable fondateur était son oncle,
l’abbé Jean Leuduger. Or, Catherine-Anne-Marie Briand se préparait à
entrer dans cette communauté, où elle rejoindrait Marie Allenou de
Grandchamp, à qui elle succéderait comme supérieure générale ; et une
demoiselle Briand, parente du futur évêque de Québec, épouserait Mathurin
Gaubert, apparenté par sa mère à l’abbé Leuduger. Quoi qu’il en soit,
c’est l’abbé de Lavillangevin qui, en 1741, « par ses bons conseils et
[par son] zèle », « enleva » Jean-Olivier Briand à ses parents « pour en
faire avec lui un bon missionnaire » au Canada, selon Catherine-Anne-Marie
Briand.
D’après une
autre version, qui n’est pas incompatible avec la première, ce serait
l’abbé Henri-Marie Dubreil de Pontbriand lui-même qui, nommé évêque de
Québec, aurait fait appel à ses compatriotes, les abbés de Lavillangevin
et Briand. Les deux, en tout cas, quittèrent Plérin le 11 mai 1741 pour le
port d’embarquement de La Rochelle. Toujours au dire de Mlle Briand, Mgr
de Pontbriand avait déjà nommé Lavillangevin grand vicaire, et Briand,
chanoine. Ce dernier, « ne voulant aller » au Canada « que comme prêtre
missionnaire », se serait, à La Rochelle, démis de son canonicat, qu’il
lui fallut néanmoins accepter une fois à Québec. Le 28 mai, Briand était
encore en France, attendant qu’on mît à la voile, – probablement le 8
juin, puisque le Rubis, sur lequel il voyagea avec le nouvel évêque et
l’ancien recteur de Plérin, jeta l’ancre à Québec le 30 août, après 84
jours de traversée. L’intendant Hocquart avait, cependant, envoyé un canot
à la rencontre du navire, de sorte que l’évêque débarqua à Québec le 29
août. On peut croire que l’abbé Briand, dont il ne se séparerait plus que
pour mourir, l’accompagnait alors.
Dès le 31 août,
l’abbé Briand prenait possession de son canonicat. Ainsi commençait sa
longue carrière au service de l’Église canadienne, dont on le proclamera,
quand les suites de la guerre l’auront durement mis à l’épreuve, « le
second fondateur ». Pour l’heure, chanoine, trésorier du chapitre,
confesseur des religieuses de l’Hôtel-Dieu et de l’Hôpital Général, «
chargé de la conduite d’une troupe de jeunes séminaristes », Jean-Olivier
Briand est aussi le secrétaire et le confident de son évêque, fort
surchargé, qu’il accompagne dans ses visites pastorales et dont il
contresigne pour ainsi dire tous les mandements, étant « sa seule
ressource » : « depuis dix-sept ans », écrivait en 1757 l’abbé de l’Isle-Dieu,
monsieur Briand n’a « point quitté » son évêque, et, « sans manquer à
aucun office canonial [il] trouve le secret d’être comme l’ombre de son
respectable Prélat ». En 1752, par exemple, il se rend avec Mgr de
Pontbriand jusqu’à la mission iroquoise de La Présentation (Oswegatchie ;
aujourd’hui Ogdensburg, New York), à plus de 40 lieues de Montréal ; et,
en 1753, de mai à novembre, il séjourne avec lui à Trois-Rivières, pendant
la reconstruction du monastère des ursulines, que le prélat lui-même
relève de ses cendres [V. Marie-Françoise Guillimin, dite de
Saint-Antoine]. En ces occasions, le chapitre est averti que les fonctions
qu’il remplit auprès de l’évêque dispensent le chanoine Briand des
offices, auxquels on doit le regarder comme présent, « de manière à ne
rien lui faire perdre des fruits de sa prébende ».
Le chanoine
Briand sut si bien rester dans l’ombre de son évêque que, pendant près de
20 ans, il passa presque inaperçu ; sa timidité était telle qu’il ne
pouvait même pas prêcher ; étranger à toute intrigue et sans ambition
personnelle, c’était un rude travailleur, un prêtre pieux et dévoué, qui
connaissait mieux que quiconque la situation de l’Église canadienne et qui
était le plus familier avec le détail de son administration. Vers lui se
tournèrent son évêque, d’abord, et le chapitre diocésain, ensuite, quand
l’Église canadienne eut soudain à relever le plus formidable défi de son
histoire. Celui qui était l’humilité et la discrétion mêmes, entré dans la
lice, allait devenir, selon le mot d’une religieuse de Québec. « l’homme
de la droite de Dieu ».
Le 1er juillet
1759, au début du siège de Québec. Mgr de Pontbriand, déjà malade, s’était
retiré à Charlesbourg ; le 13 et le 14, les ursulines et les religieuses
de l’Hôtel-Dieu s’étaient réfugiées à l’Hôpital Général, où le chanoine
Briand, assisté de son confrère Charles-Régis Blaise Des Bergères de
Rigauville, apportait aux blessés, dont le nombre et la misère
augmentaient chaque jour, le secours de son ministère. Le 13 septembre,
jour de la défaite de Montcalm sur les plaines d’Abraham, Mgr de
Pontbriand, avant de se replier sur Montréal avec l’armée française nomma
Briand grand vicaire de Québec. Il lui donna aussi la direction, avec le
titre de supérieur, des trois communautés de femmes de la ville et
l’engagea à fixer sa résidence à l’Hôpital Général, où il vivait déjà
depuis plusieurs mois. C’est de cet établissement situé sur les bords de
la Saint-Charles que Briand, tout au long de l’hiver administra la partie
du diocèse tombée aux mains de l’ennemi, tout en se dépensant jour et
nuit, auprès des blessés, tant français que britanniques, dont l’hôpital
était rempli. Au printemps de 1760, il suivit avec douleur les premiers
chocs de la bataille de Sainte-Foy, qui se déroulait « sur une hauteur
vis-à-vis de notre maison », écrit une (religieuse de l’Hôpital Général ;
puis, « au milieu de l’action », n’y tenant plus, il se transporte sur le
champ de bataille, au risque de sa vie : « Ce qui lui fit prendre ce parti
était, [...] disait-il, qu’il n’y eût pas assez d’Aumôniers pour assister
les mourants... »
C’est à
l’Hôpital Général aussi que le grand vicaire Briand apprit presque coup
sur coup la mort de Mgr de Pontbriand, survenue à Montréal le 8 juin 1760,
et la capitulation de cette ville et du pays entier, signée le 8 septembre
suivant. L’Église canadienne se retrouvait sans évêque à un moment où la
situation politique ne permettait plus de communiquer avec la France et
d’en faire passer un au Canada. Du reste, en marge de l’article 30 de la
capitulation de Montréal, ainsi rédigé : « Si par Le Traitté de paix, Le
Canada restoit au pouvoir de Sa Mté Britanique, Sa Mté Tres Chretieñe
Continueroit à Nomer L’Evesque de La Colonie, qui Seroit toujours de la
Communion Romaine, et sous L’Autorité duquel les peuples Exerceroient La
Religion Romaine », Amherst avait écrit : « Refusé ». Commençait donc, en
septembre 1760, une longue attente, inquiète, angoissante : le Canada
reviendrait-il au roi de France ? Sinon, pourrait-on obtenir des
Britanniques, si opposés au « papisme », l’autorisation de faire venir ou
de faire consacrer un évêque ? L’Église catholique n’allait-elle pas
bientôt mourir, au Canada, faute de prêtres ?
Suivant les
dispositions du concile de Trente, l’administration du diocèse de Québec,
pendant la vacance du siège épiscopal, revenait de droit au chapitre. Mais
les chanoines furent pendant quelque temps empêchés de se réunir, à cause
des restrictions sur les déplacements imposées par les Britanniques. Ce
fut le chanoine Briand, pourvu, par ses lettres de grand vicaire du 13
septembre 1759, des pouvoirs nécessaires pour administrer le diocèse en
pareil cas, qui exerça l’autorité ecclésiastique dans la colonie jusqu’à
ce que le chapitre pût enfin se réunir, le 2 juillet 1760. On procéda
alors à la nomination de trois vicaires généraux pour le Canada, et de
trois grands vicaires pour les parties éloignées de la colonie. Au cours
de deux autres assemblées, on nomma l’abbé de l’Isle-Dieu, qui résidait à
Paris, grand vicaire pour la Louisiane et le Mississippi (23 septembre
1760), et le chanoine Joseph-Marie de La Corne de Chaptes, vicaire général
du diocèse en France (30 septembre 1760). Le chanoine Briand, qui reçut en
partage la partie du diocèse relevant du gouvernement de Québec, fut aussi
désigné pour être, selon l’abbé de l’Isle-Dieu, « à la tête et le premier
des grands vicaires, le siège vacant » ; il allait incontestablement jouer
le premier rôle dans cette Église sans évêque et prendre sur ses
collègues, empressés à le consulter, un ascendant certain.
Depuis bientôt
un an, le grand vicaire Briand avait dû tenir compte, en administrant la
partie du diocèse dont il avait la charge, de la présence à Québec d’une
autorité politique qui professait une religion encore fortement opposée à
celle des Canadiens. La situation était délicate, et Briand n’était pas
sans le savoir. Il adopta, dès le début, une attitude modérée, conciliante
sur l’accessoire, ferme sur l’essentiel, toujours respectueuse envers les
nouveaux maîtres, et qui les amènerait peu à peu à servir l’Église plutôt
qu’à lui nuire ou, simplement, à l’ignorer. Car cet homme timide, en qui
un historien de notre temps n’a vu qu’« un personnage lourd », était au
contraire gai, de bonne société, et savait pardessus tout chasser « cette
tristesse qui tue », au témoignage de l’abbé Joseph-Octave Plessis, qui
fut dix ans son secrétaire ; au vrai, ce Breton avait la finesse d’un
Normand et, sur la fin de sa vie, en annonçant à un correspondant la
consécration d’un troisième coadjuteur depuis la Conquête, il en fera en
quelque sorte l’aveu, en riant dans sa barbe : « car voilà 4 évêques que
j’ai en canada où il n’était pas possible qu’il y en eut disait-on et un
petit Daniel en Plérin en St Brieuc est venu à bout de toutes les
difficultés » ! (Daniel est ce prophète de la race de David qui, par son
talent pour deviner et expliquer les songes, – et sans rien lui céder, –
gagna la faveur du roi de Babylone...)
On a si peu
compris, de nos jours, le comportement de Briand, grand vicaire et plus
tard évêque, à l’endroit de l’autorité britannique, qu’il faut un peu y
insister. Dès après la capitulation de Québec, Mgr de Pontbriand avait
énoncé les principes théologiques sur lesquels l’Église canadienne devait
régler sa conduite : « La religion chrétienne exige pour les princes
victorieux et qui ont conquis un pays, toute l’obéissance, le respect que
l’on doit aux autres » ; « Le roi d’Angleterre étant maintenant, par
conquête, souverain de Québec, on lui doit tous les sentiments dont parle
l’apôtre saint Paul » (Rom. XIII, 1–7). Et « il faut craindre, écrivait-il
à Briand, de se brouiller avec le gouverneur, pour éviter de plus grands
maux ». A Murray, Mgr de Pontbriand recommanda son grand vicaire, qui,
assura-t-il, « entrera dans mes vues ». Au reste, l’abbé de l’Isle-Dieu,
de Paris, et Rome même, à leur tour, inviteraient les Canadiens au respect
et à la soumission, mais aussi à la prudence et à la discrétion : « il
faudra, écrivait en 1766 le cardinal Castelli, que les ecclésiastiques et
l’évêque du Canada se comportent avec toute la prudence et la discrétion
possibles pour ne point causer de jalousie d’État au Gouvernement » ; et
il ajoutait : « qu’ils oublient sincèrement à cet égard qu’ils sont
français ». Tout cela était conforme à la théologie catholique ; Briand
allait en tirer, pour l’Église canadienne, les plus grands avantages –
comme les plus imprévisibles.
Si le roi
d’Angleterre est le nouveau souverain des catholiques canadiens, l’Église
doit le reconnaître et le traiter comme tel. C’est ce que le grand vicaire
Briand n’hésite pas à rappeler, tant dans ses mandements que dans ses
lettres. Il se décide même, après quelques hésitations, à faire nommer le
roi George dans le canon de la messe, en dépit des protestations de
certains membres du clergé : « Je n’ay pas souffert qu’on m’apportât pour
raison qu’il est bien dur de prier pour ses ennemis [...] Ils sont nos
maîtres, et nous leur devons ce que nous devions aux françois lorsqu’ils
l’étaient. Maintenant l’église défend-elle à ses sujets de prier pour leur
prince ? » Le fondement théologique est solide, et le raisonnement sans
faille. Briand, qui ne manquait pas de psychologie (au point d’entretenir
d’excellentes relations avec tous les gouverneurs de son temps), comprit
qu’il fallait, pour se concilier la bonne volonté des nouveaux maîtres,
les intéresser à la vie de l’Église ; à cette fin, on devait, dans les
débuts, souffrir quelques ingérences de peu d’importance, pour mieux faire
obstacle à toute tentative plus sérieuse de mise en tutelle de l’Église.
Il laissa donc Murray intervenir à quelques reprises auprès de certains
curés, et se plia provisoirement à ses exigences relatives à la nomination
aux cures, il le consulta même, à l’occasion, et, une fois, il alla
jusqu’à faire appel au bras séculier britannique. À bien y penser, on ne
pouvait être plus habile : bientôt, Murray ne déciderait rien, au sujet
des curés et des affaires religieuses, sans en parler au grand vicaire, et
encore ne s’intéresserait-il qu’à des questions de discipline, ne se
mêlant en tien du culte ou de l’enseignement religieux. En 1765, une
religieuse de l’Hôpital Général pouvait écrire que Briand avait « sçu
maintenir ses droits et ceux de ses Curés, sans jamais trouver d’obstacles
» de la part des Anglais. On était sur la bonne voie.
Ce que Briand
cherchait à faire reconnaître aux autorités britanniques du Canada, –
comme du reste à son clergé et à ses ouailles, – c’était l’existence de
deux juridictions distinctes : l’une, religieuse, qui relevait de
l’autorité ecclésiastique ; l’autre, civile, qui relevait de l’autorité
politique. Selon la conception admise de son temps, chaque pouvoir –
l’ecclésiastique et le politique – avait des devoirs à l’égard de l’autre,
mais Briand voulait qu’on les exerçât de part et d’autre sans ingérence.
C’est dans cet esprit qu’il faut lire l’extrait suivant de la lettre qu’il
adressait, en 1762 probablement, à James Abercrombie : « Je vous prie,
monsieur, de continuer à l’Église votre protection ;j’oserais presque vous
dire que vous y êtes obligé, comme elle l’est de vous honorer. Non enim
sine causa gladium portat [car ce n’est pas pour rien qu’elle porte le
glaive], nous dit saint Paul, en parlant de la puissance séculière,
laquelle doit se prêter au soutien de la religion, comme la puissance
ecclésiastique à faire rendre aux peuples le respect et l’obéissance
qu’ils doivent aux princes et aux supérieurs. » Afin de contrecarrer toute
tentative d’empiétement et de maintenir les bonnes relations avec
l’autorité civile, Briand appliquait deux « principes », que nous
connaissons grâce à Mgr Plessis, son ancien secrétaire, et qui étaient «
de traiter toutes ses affaires avec le gouverneur lui-même, sans y faire
intervenir aucun des officiers subalternes », d’une part, et « de prendre
hautement, en toute occasion, les intérêts du gouvernement à cœur, de
faire profession d’une très grande loyauté envers le Roi, et d’inspirer la
même fidélité à son clergé », d’autre part. Aussi est-ce avec amertume
qu’il voyait parfois des prêtres et des fidèles porter leurs querelles
religieuses aux autorités civiles, quand celles-ci « me renvoient toutes
les affaires ecclésiastiques », écrivait-il en 1769.
En tout cela,
point de lourdeur d’esprit chez Briand, et encore moins de faiblesse de
caractère. On a pensé, écrivait-il à Guy Carleton lui-même, en 1784,
qu’en telle circonstance récente j’ai agi de telle façon « par crainte du
gouverneur. oh ! non. de ma vie je n’ai craint homme ». C’est sans détour
: je ne crains personne, pas même vous ; et, tout de suite, il ajoute,
avec humour (il en était capable) : « Je me reproche même à présent que Je
suis aux portes de la mort de ne pas assés Craindre Dieu et mon redoutable
Juge. » Cet homme-là n’a été ni dupe ni faible. Au moment où Murray se
permettait d’intervenir dans les cures, « j’ay eu l’honneur de luy dire,
écrit Briand, que ni moy ni le pape lui-même ne pouvions rien sur le
refus, délai ou concession de l’absolution, parce que la Pénitence était
un tribunal secret et intérieur dont le juge n’avait de compte à rendre
qu’à Dieu seul ». En toute circonstance, il sut faire valoir et respecter
les droits fondamentaux de l’Église, sans jamais en venir aux
confrontations. Le secret de sa force – et de sa réussite, – il le révéla,
en 1782, dans une lettre à sa sœur : les Anglais « continuent de me donner
des marques d’une vraie considération », écrit-il, parce qu’ils «
connaissent ma franchise et ma sincérité », et qu’ils savent « que ma
conscience et mon devoir sont bien au-dessus de tout autre considération
».
Inutile donc de
chercher midi à quatorze heures et d’évoquer la pauvreté et la timidité de
Briand pour expliquer pourquoi il fut « le candidat de Murray », – qui
aimait sa « candeur », sa « modération » et sa « délicatesse ».— quand,
après la cession définitive de la colonie à l’Angleterre, on entreprit des
démarches pour redonner un évêque à l’Église canadienne. Ensuite de
l’échec du vicaire général Étienne Montgolfier, candidat choisi par le
chapitre le 15 septembre 1763, et de son désistement du 9 septembre 1764
en faveur de Briand, qui a pour lui, écrivait-il, « le suffrage du clergé
et des peuples, et la protection la plus marquée du gouvernement politique
», les chanoines, réunis à l’Hôpital Général de Québec le 11 septembre
suivant, convinrent unanimement d’élire et de présenter Jean-Olivier
Briand à l’évêché de Québec. Éprouvant « une répugnance extrême » devant «
le fardeau » qu’on lui imposait et qu’il redoutait « plus que la mort »,
celui-ci comprit, cependant, qu’il ne fallait point penser à lui, mais à
l’avenir de l’Église au Canada. Il s’embarqua presque aussitôt pour
l’Angleterre, afin d’y « poursuivre sa dignité ». En dépit des
recommandations de Murray, qui s’était même employé à lui trouver des
appuis, la conjoncture, à Londres, n’était guère favorable à Briand. Le
jésuite apostat Pierre-Joseph-Antoine Roubaud avait prévenu les esprits
contre le clergé canadien ; puis la chute du ministère, en 1765, vint
encore compliquer la situation ; enfin, et quoique l’on voulût bien donner
un évêque au Canada, on ne savait pas comment le faire sans violer les
lois de la Grande-Bretagne. On lui fit entendre, dans l’entourage des
ministres, qu’il n’avait qu’à passer en France et à s’y faire consacrer,
et qu’on fermerait les yeux, pourvu qu’il se contentât du titre de «
surintendant de l’Église catholique au Canada ». En décembre 1765, après
avoir séjourné 13 mois à Londres, Briand partait pour la France, sous le
prétexte officiel d’aller rendre visite à sa mère, en Bretagne.
S’il est vrai
qu’en 1741, de crainte de manquer de courage, l’abbé Briand avait quitté
secrètement Plérin, sans dire adieu à ses parents et avec son bréviaire
pour tout bagage, on imagine la joie des retrouvailles, à Saint-Éloi, le
19 décembre 1765. Sa sœur Catherine-Anne-Marie, qui rappelle la scène à sa
mère, nous renseigne aussi sur les sentiments qui animaient son frère
pendant les quelques semaines qu’il passa parmi les siens : « Je
n’oublierai jamais la joie le plaisir la tendresse avec laquelle vous vous
embrassâtes l’un et l’autre et nous tous frères et sœurs nous l’avons
trouvé toujours le même, bon fils, bon frère, doux, humble, [...]
s’humiliant et se reconnaissant indigne, méprisant les grandeurs et
dignités, point d’ambition pour les richesses et si ce n’était qu’il
craignait [de] s’opposer aux desseins de Dieu, il eût préféré [...]
demeure[r] caché et inconnu dans sa petite famille. » Il fallait bien
partir, pourtant : on se dit adieu a Saint-Brieuc le 23 janvier 1766, jour
du 51e anniversaire de l’abbé Briand. Avant de quitter à jamais sa mère, «
qui en a été malade ». il avait donné des ordres pour qu’on lui
construisît, à ses frais à lui. pi-ès de sa chaumière natale, une grande
maison de pierre, sur laquelle on fit graver, au-dessus de la porte,
l’inscription suivante : Jean-Olivier Briand, Évêque de Québec, 1766.
Entre-temps, le
21 janvier, « après avoir reçu de différentes parts [...] des témoignages
assurés de ses excellentes qualités », le pape Clément XIII avait signé la
bulle nommant Jean-Olivier Briand évêque de Québec. C’est le 16 mars 1766,
jour anniversaire de sa première messe (« ce qu’il [...] fit remarquer » à
sa mère), que Mgr Briand fut, avec la permission de l’archevêque de Paris,
discrètement consacré dans l’oratoire privé de Mme Meny (née
Marie-Madeleine Péan), à Suresnes (dép. des Hauts-de-Seine), par Mgr
Charles-Gilbert Demay de Termont, évêque de Blois, assisté des évêques de
Rodez et de Saintes. Quittant Paris le 21 mars, Mgr Briand retourna à
Londres, obtint la permission de rentrer au Canada, prêta le serment de
fidélité au roi et s’embarqua peu après le 1er mai, – jour où il
remerciait l’évêque d’Orléans de la gratification de 3 000ª qu’il lui
avait accordée. À son arrivée à Québec, le 28 juin, le nouvel évêque fut
accueilli avec de grandes démonstrations de joie, de la part tant des
Canadiens que des Britanniques. Et, le 19 juillet, le septième évêque de
Québec prenait possession de son siège, dans la chapelle du séminaire de
Québec.
Si,
provisoirement, la survivance du sacerdoce paraissait assurée au Canada,
la situation de l’Église n’en restait pas moins, pour l’évêque de Québec,
une source constante d’inquiétudes. Outre le danger d’un durcissement
toujours possible de l’autorité civile à l’égard du clergé, Mgr Briand
pouvait craindre que l’Église, quoi qu’il fit, ne continuât de s’affaiblir
« insensiblement [...] de jour en jour », comme il le notait en 1769. La
guerre avait, en effet, laissé bien des ruines et des misères : l’église
paroissiale de Québec, le palais épiscopal, plusieurs églises de campagne
avaient été détruits ; les habitants étaient appauvris, certaines
communautés religieuses de femmes agonisaient sous les dettes, le diocèse
lui-même était privé des revenus qui servaient principalement. autrefois,
à l’entretien des chanoines, et des gratifications que le roi de France
versait annuellement « aux pauvres paroisses » ; le nombre des prêtres
avait beaucoup diminué (180 en 1758, 138 en juillet 1766) et l’Angleterre,
qui refusait aux jésuites et aux récollets la permission de se recruter,
interdisait aussi la venue de prêtres français [V. Jean-Baptiste-Amable
Adhémar], si bien qu’en 1774 l’évêque écrirait : « Depuis que je suis de
retour, j’ai fait vingt-cinq prêtres ; il en est mort trente-deux et deux
[...] ne servent plus », – et qu’en dépit des 90 ordinations faites sous
son épiscopat, 75 paroisses, dit-on, se retrouveraient sans pasteur en
1783.
Depuis la
Conquête, aussi, la population n’était plus tout à fait la même : « les
cœurs se sont dérangés pendant les troubles de la guerre », disait Mgr
Briand en constatant qu’il y avait beaucoup « à reprendre » chez les
Canadiens. Un peu partout on avait déploré des scandales, et plus souvent
encore éclataient des querelles, qui allaient parfois jusqu’à la rébellion
ouverte contre le curé ou l’évêque, au sujet de la desserte ou de
l’emplacement d’une église, de la construction d’un presbytère ou du
paiement des dîmes ; des marguilliers poussaient l’esprit d’indépendance
au point de vouloir tout régenter et se montraient insolents envers le
prélat : « Ce siècle est terrible de la part du marguillage », gémissait
Briand. Et il se plaignait de ce que « les braves Canadiens veulent
arranger eux-mêmes les choses de l’Église. Ils en savent sur la religion
et les choses de Dieu plus que les prêtres et l’évêque. » Fort de son
autorité épiscopale, il avertit, supplie, menace, et, si on le pousse à
bout, il excommunie, tout prêt à pardonner au moindre signe de repentance.
Il lui arrive, dans des lettres à ses prêtres, de juger trop durement ses
ouailles, que « je croyais connaître », dit-il, et que je ne reconnais
plus : « les catholiques me rejettent » ; « un très grand nombre [...]
confessent de bouche le christianisme mais [...] le contredisent par leur
conduite, et l’ont abjuré d’esprit et de cœur » ; « s’ils ne changent pas,
la religion se perdra dans la colonie ». Il y avait bien dans tout cela
une part d’exagération ; voyons-y surtout de l’exaspération, – pas
entièrement injustifiée, il faut l’avouer. « Ah ! mon Dieu ! quel chien de
train : j’aimerais mieux être curé de la baye St-Paul ou de Kamouraska »,
écrit-il au vicaire général Étienne Marchand, en 1767. Sept ou huit ans
plus tard, après deux visites pastorales de son diocèse (1767–1768 et
1771–1773) et moins tenaillé par les problèmes qui avaient tourmenté ses
débuts, l’évêque verrait ses chers Canadiens d’un oeil plus serein : « il
y a de mauvais chrétiens sans doute, il y a des désordres, il y a du
libertinage, mais je ne crois pas qu’il y en ait autant qu’il y en avait,
il y a 15 ou 20 ans ; et je ne suis point sans consolation de ce coté-la
».
Ses prêtres
s’étaient ressentis, eux aussi, des incertitudes nées de la guerre et de
la Conquête, et, avant qu’il fût évêque surtout, pendant la période de
l’occupation militaire, certains lui avaient causé bien des déplaisirs. Ce
n’était pas le cas de tous, mais à tous il écrivait des lettres souvent
admirables, toujours franches et sans détour. Il félicite les uns, blâme
les autres, exhorte chacun, rappelant la « grande perfection qui [...] est
si fort recommandée » à « un vrai prêtre », condamnant la « passion pour
l’aisance de la vie et tout ce qui s’en suit » et critiquant sévèrement
les façons d’agir propres « à donner aux Anglais des idées [...]
désavantageuses du clergé » ; il dit la nécessité de la douceur, veut
qu’on vive en union avec les paroissiens et qu’on agisse avec modération
de façon à ne pas les excéder. Il faut certes « tonner » contre les
désordres, mais « avec douceur » ; dans les sermons, il faut éviter « les
invectives » et parler davantage « de la vertu que de la laideur du vice »
; il ne faut pas rebuter les pécheurs, mais les accueillir avec bonté. À
bien des égards, Mgr Briand paraît en avance sur son temps. « Ce n’est pas
toujours le mieux de combattre de front les vices et les abus, écrit-il à
un curé, mais il est bon de prendre des détours. Il est mieux que les
pécheurs se disent qu’ils sont pécheurs, que si nous le leur disions
nous-mêmes, ou leur donnions occasion de penser que nous les croyons tels.
» En 1766, au sujet de deux religieuses qui ont quitté leur couvent, il
déclare à son vicaire général « qu’il ne faut pas à présent tenir si roide
dans certaines occasions : cela pouvait passer autrefois. Aujourd’hui, les
choses sont changées vous le savez. » Et c’est lui encore qui, en 1770,
déclarant qu’il ne faut forcer personne à contribuer à la construction
d’une église, énonce cette belle maxime : « La bâtisse d’une église n’est
pas une corvée ; c’est un acte de religion. »
Avait-il des
reproches à faire à ses prêtres, le grand vicaire Briand aimait bien
appeler un chat un chat : « Si je parle franchement et comme je pense, je
vous dirai des vérités qui vous affligeront. Si je dissimule, je ferai
souffrir mon caractère sincère et droit. Serait-il plus convenable de ne
rien dire, et de répondre comme on dit, en Normand ? Un Breton, et
peut-être un chrétien, bien moins encore un prêtre et un confrère,
beaucoup moins un grand vicaire [...] ne doit taire la vérité. »
Néanmoins, le Breton était parfois un peu rude : je ne vous connaissais
pas les défauts qu’on vous reproche, écrit-il à un curé, « je savais
seulement que vous étiez paresseux ou pesant » ; au curé de Québec
(Jean-Félix Récher), il déclare net qu’il est un ignorant ; et à cet
autre qu’il retire du ministère : « J’aime les bons prêtres, mais les
indociles à leurs supérieurs, les acéphales, les gens qui ne respectent
aucune règle, aucuns canons de l’Église et qui agissent à leur tête ne
seront jamais en faveur auprès de moy. » L’orage passé, il termine
généralement sa lettre en disant que, s’il est sévère, c’est pour mieux
ramener son correspondant à son devoir, et qu’en ce cas il oubliera tout
ce qu’il a eu à lui reprocher ; ou encore qu’il n’agit que pour son bien,
et qu’il lui conserve toute son amitié ; au curé Pierre-Antoine Porlier,
avec qui il a eu maille à partir, Mgr Briand dit, en 1774, son intention
de le voir curé de Québec, et même chanoine : « Malgré tout ce que vous
avez fait, écrit, parlé contre moi, mon cœur n’est pas changé et il est le
même pour vous qu’il était il y a vingt-cinq ans. » Comme quoi Mgr
Plessis, qui l’avait si bien connu, avait raison d’appeler Mgr Briand « un
homme de tête et de caractère ».
Jamais
peut-être Briand ne fut plus durement contesté, dans son propre entourage,
qu’au début de son épiscopat. L’opposition la plus vive et la plus
soutenue, en même temps que la plus longue, lui vint du curé Jean-Félix
Récher et de ses marguilliers, au sujet du statut de l’église Notre-Dame
de Québec, détruite pendant les bombardements de 1759. Mgr Briand en
voulait faire sa cathédrale, comme elle avait été celle de ses
prédécesseurs ; le curé et les marguilliers consentaient bien à la
rebâtir, mais à la condition qu’elle servît uniquement au culte
paroissial. De part et d’autre, on se fondait, pour imposer ses vues, sur
des titres anciens. La reconstruction commença lentement en 1767 ; le curé
Récher mourut en 1768 et le séminaire de Québec se désista des droits
qu’il pouvait prétendre sur la cure. Les marguilliers ne désarmèrent pas,
appuyés dès lors par deux messieurs du séminaire, Henri-François Gravé de
La Rive et Joseph-André-Mathurin Jacrau, lequel se fit même l’avocat du «
marguillage » en cette affaire. L’église, à peu près terminée, fut ouverte
au culte en 1771. Mgr Briand, qui avait vainement tenté de s’entendre avec
les marguilliers, annonça qu’il ne jouerait pas le jeu de ses opposants en
allant demander justice aux tribunaux ; il continuerait d’officier dans la
chapelle du séminaire, qu’il choisissait pour son église cathédrale, et
s’abstiendrait, tant que ses droits ne seraient pas reconnus, d’officier
ou même de paraître à la paroisse. Sur leur lancée, et en dépit de la mort
de M. Jacrau, les marguilliers écrivirent à Rome contre leur évêque ; mais
c’est de Québec que vint la solution de cette affaire, en 1774, grâce à
l’entremise du lieutenant-gouverneur Hector Theophilus Cramahé. Église
cathédrale ou église paroissiale ? « Église cathédrale et paroissiale »,
fut-il décidé. Le compromis était élégant, et, pour l’entrée de l’évêque
dans sa cathédrale, le jour du huitième anniversaire de sa consécration,
l’on fit une « grande cérémonie ».
La pression qui
s’exerçait sur lui, en 1767 et 1768, était si grande, et son amour de la
paix s’en trouvait si déconcerté, que Mgr Briand songea à démissionner dès
qu’il se serait donné un coadjuteur, d’autant qu’il se trouvait peu de
talent pour la parole et de capacité pour administrer le diocèse. Le
vicaire général Marchand, à qui il s’en était ouvert, tenta de le
dissuader ; et puis, ajoute-t-il, « avant d’être évêque vous ne pouviés
pas prêcher, aujourd’hui vous surmontez aisément cette timidité que vous
n’aviés pu vaincre jusqu’alors, [et] vous parlés à votre peuple avec
grâce, avec force, avec zèle et avec onction ». L’évêque devait, de toute
façon, se donner un coadjuteur. En 1766, à sa demande, Rome l’avait
autorisé à le choisir lui-même, cum futura successione, et à le présenter
au souverain pontife. Il demanda à Carleton la permission d’y procéder ;
le lieutenant-gouverneur hésita à se prononcer, ne donna son consentement
qu’en 1770, et proposa l’abbé Louis-Philippe Mariauchau d’Esgly, de cinq
ans plus âgé que Mgr Briand. Celui-ci ne crut pas devoir s’opposer à ce
choix, le candidat étant « un bon prêtre ». L’essentiel était qu’il y eût
un deuxième évêque, et qu’il fût digne ; il importait aussi d’établir un
précédent : « c’était beaucoup de tirer la planche », ainsi que le disait
lui-même Mgr Briand. On a un peu légèrement accusé le prélat de faiblesse,
à cette occasion. Entrer dans des discussions eût retardé une affaire que
Carleton avait déjà laissé traîner pendant quatre ans, et l’eût peut-être
compromise, le gouverneur étant sur le point de s’embarquer pour Londres.
L’imminence de ce départ, justement, et la crainte de Carleton « qu’un
autre gouverneur n’ait pas la même bonté pour nous », écrit Briand, lui
firent demander à l’évêque de consacrer l’abbé d’Esgly « aussitôt qu’il a
eu donné son consentement », sans attendre les bulles requises. « J’ai eu
une petite tempête à essuyer », écrit Briand (des parents du coadjuteur
s’en étaient mêlés), « mais j’ai tenu ferme, et donné des preuves si
évidentes de la justice de mon refus, que tout est calme à présent. »
Ayant encore une fois sauvé l’essentiel, l’évêque écrivit au nonce
apostolique, à Paris, pour lui présenter l’abbé d’Esgly. Les bulles
tardèrent à arriver : Mgr Briand consacra, le 12 juillet 1772, dans la
chapelle du séminaire, celui qui allait devenir son successeur, mais il
attendit, pour le proclamer et lui conférer les pouvoirs de sa charge, le
jour de son entrée solennelle dans sa cathédrale, le 16 mars 1774.
L’année 1774
avait été, pour Mgr Briand, particulièrement heureuse : il avait
solennellement pris possession de sa cathédrale et proclamé son coadjuteur
; la paix était revenue à Québec et l’évêque n’était pas mécontent de ses
ouailles ; des grands vicaires le représentaient dans toutes les parties
de son immense diocèse ; plus de 25 paroisses nouvelles avaient été créées
depuis 1766, et un nombre à peu près égal de prêtres avaient été ordonnés.
N’eût été la question du chapitre, dont les gouverneurs ne voulurent
jamais accepter qu’il comblât les vides et qui allait être voué à
l’extinction, Mgr Briand eût pu considérer son œuvre terminée et donner
suite à ses projets de démission. Seul l’âge de son coadjuteur le retint
de se « décharger » et « de vivre dans la retraite » à laquelle il avait
toujours aspiré.
Mais éclata la
Révolution américaine. On parla bientôt d’une invasion imminente du
Canada, et déjà des agents rebelles invitaient les Canadiens à la révolte.
Mgr Briand qui, au témoignage de l’abbé Plessis, « avait pour maxime qu’il
n’y a de vrais chrétiens, de catholiques sincères, que les sujets soumis à
leur souverain légitime », engagea ses fidèles à repousser les
envahisseurs et appuya d’un mandement la proclamation de Carleton sur le
rétablissement de la milice ; à ses prêtres, il rappela leur devoir, fondé
sur l’enseignement de l’Évangile et de saint Paul, et, contre les
habitants qui collaboraient avec l’ennemi, il recourut. aux châtiments de
l’Église, qui ne pouvait plus les reconnaître pour ses enfants.
Constamment, et en toute chose, il se montra fidèle à l’autorité et au
serment qu’il avait prêté au roi. Les Canadiens, qui avaient encore à la
mémoire les souvenirs pénibles de la guerre de la Conquête, n’avaient pas
tous résisté au désir de se venger de l’Angleterre ; plusieurs ne
comprenaient pas la position de leur évêque et de la grande majorité des
prêtres. Exhortant, suppliant, menaçant et sévissant, Mgr Briand avait
beaucoup souffert de l’obstination de cette partie, – minime, à vrai dire,
– de son troupeau. Le calme ne revint que lentement, et, dans certaines
paroisses, on ne se pressa pas de faire sa paix avec l’Église. L’évêque en
resta marqué. On a même prétendu qu’il n’a jamais pu se résoudre, par la
suite, à entreprendre une nouvelle visite pastorale de son diocèse. Mais
peut-être l’état de sa santé ne le lui permettait-il plus ?
Deux fois,
avant d’être évêque, Mgr Briand avait été malade : en 1750 et en 1757,
cette deuxième fois assez gravement, il semble. En 1770, il écrit à sa
sœur qu’il ne s’est pas aperçu, au cours de la visite pastorale, que ses
forces fussent diminuées ; en outre, la sciatique le fait souffrir, «
surtout le matin ». Ce mal empire avec les années. Pour le décrire, on
parle aussi de la goutte : quand il avait un accès, le mal se jetait dans
la poitrine et dans les bras, et l’empêchait complètement d’agir.
Lui-même, en 1784, dira à Carleton que, depuis plus de huit mois, il n’a
pu écrire que son nom : « trois lignes de suite m’occasionnent des
douleurs que je ne puis presque soutenir », ajoute-t-il. L’année
précédente, les médecins avaient jugé sa maladie « assez sérieuse ». On
dit encore qu’il souffrait « d’une violente maladie que les médecins
appellent spasmes » ; il avait de plus « un catharre opiniâtre avec tous
les symptômes de la tympanite », selon Mgr d’Esgly. Les maux dont il
souffrait déjà à l’époque de l’invasion américaine, plus que le dépit,
expliquent vraisemblablement qu’il ne commençât pas une troisième visite
de son diocèse. Quoi qu’il en soit, se jugeant sur le point de mourir et
voyant son coadjuteur très âgé, il démissionna, le 29 novembre 1784, pour
permettre à Mgr d’ Esgly de consacrer un évêque plus jeune. Retiré,
n’étant « plus en état que de prier », il ne se mêlait pas de
l’administration du diocèse, – bien que Mgr d’Esgly l’eût nommé, le 2
décembre 1784, vicaire général et lui eût continué ses pouvoirs
épiscopaux, – sinon pour donner des éclaircissements et des avis quand on
les lui demandait. Une seule fois il intervint par écrit, et ce fut pour
rappeler paternellement à l’ordre l’impétueux coadjuteur, Mgr
Jean-François Hubert. Ayant fait son testament le 22 mars 1791, il mourut
au séminaire de Québec le 25 juin 1794, à l’âge de 79 ans. Le
surlendemain, 27 juin, l’abbé Plessis prononçait son oraison funèbre, au
cours des funérailles célébrées dans la cathédrale de Québec.
De ce prêtre
véritablement humble, qui fut évêque contre son gré, et dont le portrait
s’est lentement esquissé tout au long de cette biographie, retenons encore
deux traits caractéristiques : son esprit de pauvreté et sa foi en la
Providence. À sa mère comme à ses frères et sœurs, à sa sœur
Catherine-Anne-Marie comme à ses prêtres, il dit le mépris qu’il faut
avoir pour les richesses – et que lui-même avait au plus haut point. « Né
sans biens et pourvu d’une dignité sans revenu », de son propre aveu, il
vivait « dans un pauvre petit appartement du Séminaire » et mangeait « à
la table commune », écrit Carleton ; il n’avait qu’un secrétaire, parfois
à mi-temps seulement, et un laquais. Au demeurant, « ni calèche, ni
carriole, ni cheval » ; il a « porté bien des soutanes retournées » et n’a
« pas un morceau de pain ni un coup de vin à présenter à un ami ». « Je
suis bien heureux, écrit-il encore, qu’on me donne ma subsistance au
séminaire. » Il refuse pourtant de solliciter l’aide de ses diocésains
pour le « rétablissement » de l’évêché en ruine, et interdit qu’on fasse
une collecte pour l’évêque ; dans son testament, il demande qu’après sa
mort on remette aux Messieurs du séminaire de Montréal la crosse dont il
s’est toujours servi, et qui leur appartient. La Gazette de Québec, à sa
mort, n’en louera pas moins ses vertus morales, chrétiennes et sociales,
rappelant « les aumônes abondantes qu’il a répandues dans le sein des
pauvres ».
À sa sœur, il
avait dit ne craindre « ni la vie ni la mort ni la pauvreté » et n’avoir
jamais eu peur de « manquer » de quoi que ce soit : en tout il s’en
remettait à la Providence, « dont la conduite est très souvent d’autant
plus miséricordieuse qu’elle est moins conforme à nos désirs, et flatte
moins nos espérances ». Cette foi profonde explique sans doute bien des
attitudes qui furent les siennes : « J’ai toujours pensé, écrivait-il un
jour, que les contradictions venaient de Dieu, et qu’il les terminerait
lui-même. » Et, à son vicaire général, il disait, en 1768 : « C’est au
Seigneur qui m’a placé [à la direction du diocèse], quoique indigne, à
tout arranger. Je ne veux que ce qu’il veut, et j’espère qu’il arrangera
tout. On me souffle, on me pousse, mais je n’agirai qu’à mesure que les
circonstances favorables me seront présentées par la Providence. »
Indirectement,
Mgr Briand, qui avait bien connu les vingt dernières années du Régime
français, porta lui-même un jugement sur sa carrière et sur son œuvre, en
disant à son secrétaire, l’abbé Plessis, « que, sous le gouvernement
anglais, le clergé catholique et les populations rurales jouissaient de
plus de liberté qu’on ne leur en avait accordé avant la conquête ».
L’évêque anglican de Québec, Jacob Mountain, arrivé un an avant la mort
de Mgr Briand, ne l’aurait pas démenti, lui qui se plaindrait quelques
années plus tard de ce que l’évêque catholique de Québec « dispose, comme
il l’entend, de toutes les cures du diocèse, érige des paroisses, accorde
des dispenses de mariage selon son plaisir, et exerce librement toutes ces
fonctions que lui refusent les instructions royales, et que l’évêque
protestant n’a jamais remplies ».
André Vachon

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