PLESSIS,
JOSEPH-OCTAVE (baptisé Joseph), prêtre catholique, archevêque, homme
politique et auteur, né le 3 mars 1763 à Montréal, fils de Joseph-Amable
Plessy, dit Bélair, et de Marie-Louise Mennard ; décédé le 4 décembre 1825
à Québec.
Joseph-Octave
Plessis naquit un peu plus de trois semaines après que le traité de Paris
eut confirmé la conquête de la Nouvelle-France par la Grande-Bretagne. Ses
ancêtres paternels étaient partis de Metz, en France, pour s’établir dans
la colonie au début du xviiie siècle. En 1713, Jean-Louis Plessy, dit Bélair, épousa Marie-Anne Petit Boismorel ; en 1752, soit près de 40 ans
plus tard, leur dix-septième enfant, Joseph-Amable, épousa Marie-Louise
Mennard. Joseph-Amable Plessy exploitait une forge près de Montréal et sa
prospérité fut assurée après la Conquête par l’accroissement de la demande
d’objets en fer qu’avait provoqué une autre invasion britannique, celle
des marchands de fourrures.
Septième des 18
enfants d’une famille où régnaient l’harmonie et la piété, Joseph-Octave
Plessis était un garçon manifestement doué et conscient de son talent. À
l’école primaire des sulpiciens, ce fut sans grande difficulté qu’il
apprit à lire, à écrire et à compter et qu’il suivit ses leçons de
catéchisme. Au terme de la première année qu’il y passa, on l’envoya à la
petite école latine de Jean-Baptiste Curatteau, curé de Longue-Pointe
(Montréal). Au printemps de 1773, Mgr Jean-Olivier Briand lui donna la
confirmation. La même année, l’école de Curatteau fut relogée dans la
ville et devint le collège Saint-Raphaël. Élève brillant, Plessis remporta
plusieurs prix ; en 1777 ou 1778, il terminait sa classe de rhétorique.
À l’automne de
1778, avec l’aide d’une bourse, Plessis entra au petit séminaire de
Québec. Le programme d’études, rigoriste et tourné vers l’exercice de la
prêtrise, lui instilla une certaine austérité morale et l’amena à préférer
les questions pratiques à la discussion intellectuelle. Comme d’habitude,
il mena aisément ses études à terme. En outre, il manifesta des qualités
de chef : reçu en octobre 1778 dans la Congrégation de la
Bienheureuse-Vierge-Marie-Immaculée, il fut élu en avril 1780 au plus haut
poste étudiant de cette confrérie, celui de préfet.
Plessis termina
son cours classique vers juillet 1780 ; le mois suivant, il fut tonsuré
par Briand et affecté au collège Saint-Raphaël comme régent.
L’enseignement lui plaisait mais, à l’automne de 1783, sur le conseil des
vicaires généraux Henri-François Gravé de La Rive et Étienne
Montgolfier, Briand le rappela à Québec pour lui confier le poste de
secrétaire, ordinairement réservé aux jeunes prêtres les plus prometteurs
parce qu’il constituait une excellente préparation à l’administration du
diocèse. Pendant qu’il occupa ce poste, soit une quinzaine d’années
durant, Plessis fut si fortement influencé par Briand qu’il adopta non
seulement ses principes mais aussi ses goûts et ses manières. Le 11 mars
1786, il fut ordonné prêtre par le successeur de Briand, Louis-Philippe Mariauchau d’Esgly.
De 1787 à 1792,
au printemps et en été, Plessis accompagna le coadjuteur et successeur de
d’Esgly, Jean-François Hubert, lors de ses visites pastorales dans le
diocèse. Il accumula une vaste expérience de la confession et de la
prédication, apprit à connaître les paroisses rurales et leurs habitants
et comprit mieux les problèmes et le fonctionnement de l’administration
paroissiale. En 1788, Hubert succéda à d’Esgly et, auprès du nouvel évêque
qui était moins autoritaire que Briand, Plessis apprit à user davantage de
psychologie dans la direction du clergé et des fidèles.
Le 31 mai 1792,
sur l’avis de Gravé, Hubert, tout en gardant Plessis comme secrétaire
diocésain, le nomma à la cure de Notre-Dame de Québec qui était, avec
Notre-Dame de Montréal, la plus importante paroisse du diocèse. Elle
englobait toute la ville, qui comptait alors 7 200 habitants. Afin
d’obtenir les renseignements nécessaires à une organisation réaliste de la
vie sociale et spirituelle de sa paroisse, Plessis fit cette année-là un
recensement ; il répéta l’opération en 1795, 1798 et 1805 pour se tenir au
fait de l’évolution de la ville. Ces recensements confirmaient l’expansion
de deux faubourgs ouvriers, Saint-Roch et Saint-Jean. Plessis consacra
surtout son attention au premier, où la croissance était plus rapide et la
pauvreté plus criante ; plus tard, il y construisit une église, un couvent
et un collège.
Ville de
garnison et point de chute des marins et draveurs qui venaient de passer
des mois en mer ou en forêt, Québec, en raison de l’application laxiste de
la loi, voyait proliférer l’ivrognerie, les bagarres, le vol et la
prostitution. Du haut de la chaire, Plessis stigmatisait la désolante
moralité de la ville. Après l’avoir entendu prêcher, Elizabeth Posthuma
Simcoe [Gwillim] nota que « ses gestes étaient animés et son sermon
impressionnant ». Bien qu’assez passionnés, ses prêches s’adressaient plus
à l’esprit qu’au cœur. Afin d’éveiller ses paroissiens à la vie
spirituelle, Plessis ranima la Confrérie de la Sainte-Famille et instaura
les prières des quarante heures à la Pentecôte. Il exerçait également son
ministère auprès des Irlandais, jusque-là négligés, mais il le faisait
avec difficulté car il ne maîtrisa jamais très bien la prononciation
anglaise. Toutefois, son œuvre pastorale était surtout axée sur
l’instruction religieuse des jeunes, particulièrement dans Saint-Roch, et
il ouvrit de nouvelles classes de catéchisme et une école primaire. Les
garçons les plus intelligents étaient dirigés vers le petit séminaire de
Québec dans l’espoir que quelques-uns deviendraient prêtres. En outre,
Plessis mobilisait les fidèles chaque fois qu’un désastre social faisait
des victimes. Il était toujours occupé ; ses journées commençaient vers
quatre heures du matin pour se prolonger jusque vers minuit.
À titre de
secrétaire, Plessis acquit la réputation d’homme fort du diocèse. Certains
prêtres se mirent à lui soumettre leurs problèmes, tandis que d’autres
s’irritaient de son influence. Comme Hubert n’était pas à l’aise en
société, Plessis joua un rôle de premier plan en lui servant
d’intermédiaire auprès des hommes politiques. C’est ainsi qu’il établit de
bonnes relations avec des personnages aussi influents que le juge en chef
William Osgoode, l’évêque anglican Jacob Mountain, le solliciteur général
Jonathan Sewell, le secrétaire civil Herman Witsius Ryland ainsi que
Thomas Dunn et William Grant, marchands engagés dans la vie politique.
Leurs relations se resserrèrent durant la Révolution française, car
Plessis appuya alors activement le gouvernement britannique. En 1794 par
exemple, dans l’éloge funèbre qu’il fit de Briand, il vanta les mérites de
ce gouvernement et dénonça l’athéisme et la sauvagerie révolutionnaires,
ce qui fit bonne impression dans les cercles officiels.
En 1797, Hubert
se retira en faveur de Pierre Denaut. Les autorités ecclésiastiques
préconisaient la nomination de Plessis comme coadjuteur et avaient sur ce
point l’appui d’Osgoode et de Ryland. Le gouverneur Prescott l’accepta,
puis résista aux pressions du prince Edward Augustus, qui favorisait un
autre prêtre. Toutefois, en raison des désordres que la Révolution et la
mort du pape provoquèrent au Vatican, les bulles de Plessis ne furent
signées que le 26 avril 1800 ; il fut enfin sacré évêque de Canathe le 21
janvier 1801. Denaut demeura dans sa paroisse de Longueuil et, tout en
conservant l’autorité ultime, laissa à Plessis le district de Québec et
les relations avec le gouvernement. Heureusement que les deux hommes
étaient bons amis, car cet arrangement singulier provoqua des frictions
entre eux. Étant par nature « une forte tête », selon Gravé, et ayant
l’expérience de l’administration diocésaine, Plessis s’impatientait
parfois de n’être qu’un subalterne. La lenteur des communications
l’empêchait parfois de consulter suffisamment Denaut sur des questions
importantes. Ce fut notamment le cas en décembre 1798 et en janvier 1799,
après que Prescott eut ordonné la tenue d’un jour d’action de grâces pour
célébrer la victoire de l’amiral Horatio Nelson sur le Nil. À la suite
d’une correspondance insatisfaisante avec Denaut, Plessis se vit
contraint, sans le consulter davantage, de remplacer la lettre pastorale
plutôt terne que celui-ci avait écrite pour annoncer l’événement par une
autre de sa plume, qui était mieux à même de répondre « à l’enthousiasme
du quartier-général ».
À l’époque, on
craignait tant que des émissaires de France ne préparent la révolution
dans le Bas-Canada [V. David McLane] que même les prêtres français
émigrés paraissaient suspects aux Britanniques. En 1798–1799, Plessis dut
courtiser le gouvernement pour faire accepter l’émigré Jean-Henry-Auguste
Roux comme supérieur des sulpiciens de Montréal. Que pareils jeux de
coulisses aient été nécessaires montrait que l’évêque de Québec n’avait
aucun statut légal et illustrait combien, pour gérer les affaires de
l’Église, il devait compter sur la bonne volonté du gouvernement et sur sa
propre force de persuasion plutôt que sur des garanties contenues dans un
texte de loi. Les décisions épiscopales sur l’érection ou la division des
paroisses, par exemple, pouvaient être contestées sur le terrain légal ou
politique. Plessis tenta de régler ce problème en 1797 quand Thomas
Coffin présenta à la chambre d’Assemblée un projet de loi qui visait à
ériger une paroisse, et qui allait ainsi à l’encontre de la volonté de
Denaut. Plessis espérait transformer ce projet de loi particulier en une
loi générale qui établirait les règles d’érection des paroisses de telle
manière que l’érection canonique devrait précéder la reconnaissance
juridique. Il obtint l’appui de Ryland, mais ne put contrer l’opposition
de Sewell et d’Osgoode.
Les éléments
majeurs qui déterminèrent le rôle qu’allait jouer Plessis en tant que
coadjuteur – le fait que Denaut était absent de Québec, que les
Britanniques se méfiaient de tout ce qui était français et que l’évêque
n’avait pas de statut légal – se trouvèrent réunis pendant le mandat du
lieutenant-gouverneur sir Robert Shore Milnes. Alarmé du peu d’influence
sociale – donc politique – que le pouvoir exécutif exerçait sur la
population canadienne, Milnes, avec l’aide d’Osgoode, Mountain, Ryland et
Sewell, dressa un plan d’ensemble pour l’accroître. Ce plan prescrivait
entre autres d’amener l’Église catholique sous l’autorité de l’exécutif
afin de profiter de son influence sociale. En retour, Milnes offrait la
reconnaissance juridique. En avril et mai 1805, pour que Denaut consente
aux restrictions proposées, Sewell entama avec Plessis une série de
négociations au cours desquelles les nominations aux cures et l’érection
des paroisses apparurent comme les questions les plus litigieuses. Plessis
était prêt à assouplir sa position sur ces deux questions mais Denaut ne
l’était pas ; Denaut accusa Plessis d’imprudence, ce qui irrita le
coadjuteur. L’Église était en crise, insistait celui-ci ; elle perdait
l’autorité publique dont elle avait besoin pour mener à bien sa mission
spirituelle. Finalement, il convainquit Denaut de demander au roi de
reconnaître officiellement son titre d’évêque, mais la pétition que ce
dernier envoya en juillet 1805 n’était que le pâle reflet de celle que
Plessis avait envisagée et dont il avait espéré qu’elle déboucherait sur
une véritable charte des droits de l’Église. Le roi n’y répondit jamais.
La mort de
Denaut en janvier 1806 offrit au gouvernement l’occasion d’obtenir
l’autorité désirée en échange de la permission, pour l’Église, de nommer
un autre évêque. Toutefois, Plessis déjoua tous les pronostics en
persuadant l’administrateur de la province, Thomas Dunn, d’accepter
inconditionnellement sa nomination comme évêque et celle de Bernard-Claude
Panet comme coadjuteur. Panet était plus âgé que lui mais, en le
choisissant, Plessis se ménageait du temps pour former un prêtre plus
jeune, André Doucet ou Pierre-Flavien Turgeon par exemple, en vue de sa
succession.
Quand Plessis
devint évêque en 1806, l’évolution qui s’était produite depuis longtemps
au sein du clergé lui assurait une autorité plus grande que n’en avait eue
ses prédécesseurs. Le pourcentage de prêtres canadiens s’était accru,
surtout depuis la Conquête, de sorte que le clergé était plus homogène et
mieux disposé envers un évêque canadien ; de plus, les membres dudit
clergé venaient surtout de la petite bourgeoisie, comme Plessis. La
disparition des jésuites et des récollets [V. Jean-Joseph Casot ; Louis
Demers] avait réduit le nombre de prêtres échappant à l’autorité
immédiate de l’évêque. Enfin, deux autres facteurs étaient venus favoriser
la concentration du pouvoir entre les mains de l’évêque. D’abord, le
chapitre de Québec [V. Charles-Ange Collet], le séminaire des Missions
étrangères et le séminaire de Saint-Sulpice à Paris [V. Henri-François
Gravé de La Rive ; Jean-Henry-Auguste Roux] ne constituaient plus des
forces à l’intérieur de l’Église coloniale. Ensuite, l’agitation politique
et militaire en Europe avait désorganisé l’administration du Vatican.
Plessis aurait souhaité de meilleures communications avec Rome, mais sa
position de force face au clergé convenait à son tempérament autoritaire
et décidé.
Ce clergé était
toutefois nettement insuffisant en nombre, et c’était là le problème le
plus urgent de l’évêque. Lès demandes d’assistance qui lui parvenaient de
curés surchargés de travail lui « déchiraient] le cœur », écrivait-il à
l’un d’eux. Par des mesures à court terme, il ménagea la santé de ses
prêtres, mais leur charge de travail continua d’augmenter. Il tenta de
faire venir des prêtres de France mais en fut empêché par une interdiction
des Britanniques jusqu’en 1813, puis par la pénurie qui sévissait en
France même. Parallèlement, il s’efforça d’intensifier le recrutement dans
la colonie, ce qui n’avait jamais été une priorité pour ses prédécesseurs.
Toutefois, peu de jeunes Canadiens entreprenaient des études secondaires,
et la plupart de ceux qui le faisaient préféraient se ménager une
existence moins sévère en optant pour une profession libérale. Afin de
multiplier les candidats à l’ordination, Plessis bloqua à toutes fins
pratiques l’effectif clérical des paroisses, même s’il était déjà faible,
et affecta tous les nouveaux prêtres à l’enseignement secondaire dans
l’espoir que l’augmentation du nombre d’étudiants engendrerait une hausse
des vocations. Le séminaire de Québec ne tarda pas à réagir négativement.
À titre de succursale du séminaire des Missions étrangères de Paris, il
affirmait avoir une certaine indépendance à l’égard de l’évêque,
prétention que celui-ci ne pouvait tolérer de la part d’un établissement
aussi vital. Plessis s’installa au séminaire de Québec en 1806, en partie
pour améliorer les relations mais surtout pour affirmer la présence
épiscopale. Il parvint à ses fins sur ces deux plans ; par contre, il
jugeait avoir échoué à réaliser un troisième objectif qui consistait à
améliorer de façon significative la formation théologique de son clergé,
jusque-là assurée en bonne partie par le grand séminaire.
Pour remédier à
cette situation, Plessis offrit en 1811 de faire de Saint-Sulpice, à
Montréal, dont il admirait le programme de théologie, un séminaire
diocésain. Pendant qu’il était coadjuteur, il avait établi d’excellentes
relations avec le supérieur, l’abbé Roux, mais plusieurs désaccords
surgirent entre eux après que Plessis fut devenu évêque. Rattachée à
Saint-Sulpice à Paris, la communauté était résolue à demeurer aussi
indépendante de Québec qu’elle avait toujours été, à préserver son
caractère français aux dépens du recrutement de Canadiens et à conserver
son emprise sur la vie religieuse de Montréal en empêchant l’évêché d’y
exercer trop d’influence. En 1807, Roux avait fait échec à Plessis qui
tentait d’installer Panet dans la région. Quatre ans plus tard, quand
Plessis offrit de faire de Saint-Sulpice un séminaire diocésain, il y vit
une ruse semblable au cheval de Troie et refusa poliment.
Saint-Sulpice
s’opposa aussi à ce que Plessis ouvre un séminaire à Nicolet. La
stagnation du recrutement à Montréal et à Québec avait décidé l’évêque à
se tourner vers la région qui séparait les deux villes ; un séminaire à
Nicolet amènerait des candidats qui, par ailleurs, seraient à l’abri des
tentations de la vie urbaine. Il acheta la propriété de l’héritier de
Denaut [V. Pierre-Michel Cressé] et vainquit les résistances de Jean
Raimbault à accepter le poste de supérieur. De plus, il reçut pour le
collège, sous forme de legs, une partie de la bibliothèque de
Pierre-Joseph Compain et la totalité de celle de François Cherrier.
Enfin, il finança l’agrandissement de l’édifice, acheta des terres et
offrit des livres à remettre en prix. En retour, il exigea que l’évêché
ait la haute main sur l’administration et l’enseignement.
Vers 1817,
Plessis commença aussi à aider d’autres collèges classiques à s’établir
dans les régions rurales. Cette année-là, il rédigea le règlement du
collège de Saint-Hyacinthe, créé par Antoine Girouard, et, par la suite,
obtint des lettres patentes et trouva du personnel pour cet établissement.
Il encouragea aussi Pierre-Marie Mignault à Chambly et Charles-Joseph
Ducharme à Sainte-Thérèse-de-Blainville (Sainte-Thérèse). Il tenta de
recruter des candidats du milieu ouvrier à Québec en fondant un collège
dans le faubourg Saint-Roch en 1818. L’affectation de jeunes
ecclésiastiques dans les nouveaux collèges suscitait cependant des
critiques de la part des curés, qui étaient ainsi privés d’assistants, et
de la part de l’abbé Roux, selon qui cette initiative dispersait un
personnel enseignant déjà clairsemé et empêchait d’améliorer la
formation-théologique. Par ailleurs, Plessis encouragea les organismes
fondés pour financer les études de théologie et parraina lui-même des
étudiants dans le besoin. Toutefois, les résultats de tous ces efforts ne
commencèrent de se faire sentir que dans les années 1830, quand le
recrutement se mit à correspondre à la croissance démographique.
Plessis
exerçait une influence considérable sur la formation de ses recrues en
supervisant leurs études et en donnant des conférences à Québec et à
Nicolet. Il inculqua à la plupart d’entre elles une foi profonde, une
moralité rigoureuse, un sens de la discipline et de l’humilité, en
soulignant que cette dernière qualité était particulièrement nécessaire à
une époque d’effervescence démocratique. Il exigeait que chacun fasse
preuve d’abnégation, mais parlait de l’ensemble du clergé comme de « cette
race élue [...] ce sacerdoce royal, cette nation sainte ».
Plessis
s’efforçait de nouer des liens personnels avec ses prêtres. Alexander
McDonell, dans le Haut-Canada, lui disait en 1820 : « [vous êtes] mon
point d’appui, mon guide et mon soutien car, depuis que j’ai le bonheur de
vivre sous votre autorité, vous avez agi envers moi comme un père et un
ami plutôt que comme un supérieur ». Naturellement sociable, bon conteur,
Plessis animait les réunions ecclésiastiques d’anecdotes puisées dans ses
vastes lectures et dans le flot intarissable d’incidents cocasses survenus
au cours de ses visites pastorales et de son voyage de 1819–1820 en
Europe. Il étudiait soigneusement le profil moral et psychologique de
chacun de ses prêtres et dispensait ses conseils et ses ordres en
conséquence. Il abordait les problèmes qui les inquiétaient le plus, dont
l’isolement ; tous étaient exhortés à lui écrire fréquemment. Affecté dans
la lointaine Île-du-Prince-Édouard, Angus Bernard MacEachern lui disait :
« Votre Grâce, qui a plus à faire que quiconque au Canada, est la seule
personne qui m’écrive. » Quand un des membres de son clergé était
injustement attaqué par des paroissiens, Plessis était là pour l’appuyer.
Il demeurait fidèle aux propos rassurants qu’il adressa, tandis qu’il
était coadjuteur, en 1800, à un prêtre assailli de critiques : « Vous avez
une conscience et des principes. C’est tant qu’il en faut avec moi. »
Grâce à sa connaissance approfondie du diocèse, il était en mesure de
donner des conseils pratiques en cas de situation difficile, ce qui
représentait une aide inestimable pour de jeunes prêtres occupant leur
première charge. Aux plus âgés qui craignaient l’épuisement, il ne pouvait
offrir que de la sollicitude et un brin d’humour : « Il meurt assez de
prêtres avant terme, de côté et d’autre, sans que vous vous en mêliez »,
écrivait-il à l’un d’eux.
Même si
peut-être la moitié des prêtres n’en faisaient pas partie, la Société
ecclésiastique Saint-Michel, association cléricale d’aide mutuelle dont il
avait appuyé la mise sur pied en 1799, contribuait de façon significative
à promouvoir l’esprit de corps parmi le clergé. Elle lui permit par
exemple de verser des pensions aux membres qui ne pouvaient remplir leurs
fonctions pour des raisons de santé. Nommé président à vie en 1801, il
manœuvra habilement le conseil d’administration afin d’obtenir que la
société contribue financièrement aux causes qui lui tenaient à cœur,
l’instruction du clergé par exemple. Cependant, la manière dont il se
servait de la société et l’autorité qu’il y exerçait suscitaient des
critiques de la part de quelques prêtres, Charles-François Painchaud
surtout.
À l’égard de
son clergé, Plessis se montrait souple, comme l’exigeait le contexte. «
N’ordonnons que dans les cas tout à fait nécessaires et indispensables »,
conseillait-il à son auxiliaire Jean-Jacques Lartigue en 1824. « Partout
ailleurs évitons toute expression qui ressente la domination. Nous sommes
dans le siècle d’orgueil où le commandement est odieux. » Aucun aspect de
l’administration du clergé ne présentait plus de difficulté que la
mutation des prêtres en vue de maximiser leur utilité. Les séminaristes
récemment diplômés, imbus des idéaux d’abnégation et d’obéissance que leur
avait inculqués Plessis, étaient des candidats de premier ordre pour les
missions ingrates des Maritimes. Quant aux prêtres établis, en général
réfractaires à toute affectation qui n’avait pas l’allure d’une promotion,
il les raisonnait ou les flattait, en appelait à leur sens du devoir,
invoquait leur avantage personnel et allait jusqu’à user de chantage moral
; il ne commandait qu’en dernier recours. Aux yeux de Plessis, rien dans
l’administration de son diocèse n’était plus crucial que l’affectation du
clergé. Aussi veillait-il avec soin à bien choisir les prêtres en fonction
de chaque paroisse et il s’assurait qu’ils puissent s’entendre avec leurs
collègues du voisinage. Décidé à garder les mains libres, constamment
préoccupé de maintenir l’autorité épiscopale, il se laissait rarement
fléchir par les paroisses ou les prêtres qui lui demandaient de modifier
ses plans. Quant au gouvernement colonial, même s’il projetait ou menaçait
continuellement de le faire, il n’intervenait guère dans les nominations
paroissiales.
Le plus
souvent, c’était sur les questions de discipline que Plessis était prêt à
user d’autorité, car il était convaincu que l’influence des prêtres
dépendait de leur assiduité et de leur crédibilité morale. Il insistait
pour qu’ils ne fassent pas de visite hors de leur paroisse, sauf pour de
bonnes raisons et de préférence avec une permission seulement. Pour
combattre l’isolement qui en résultait, il essayait d’organiser des
retraites spirituelles, mais le clergé n’avait guère le temps d’y
assister. Laissés à eux-mêmes, souvent témoins de cas désolants, leur
autorité de plus en plus contestée par les membres des professions
libérales de leur paroisse, certains prêtres cherchaient du réconfort dans
l’alcool ou auprès d’une femme compatissante. En pareils cas, et ils
n’étaient pas fréquents, Plessis se montrait à la fois dur et
compréhensif. Si ses exhortations à la réforme demeuraient sans effet, il
suspendait le prêtre et l’envoyait assister un collègue sûr, mais il le
défroquait rarement.
Dans la
direction de son clergé et le gouvernement de son diocèse, Plessis était
un administrateur aussi consciencieux que déterminé. Pendant son
épiscopat, le secrétariat diocésain prit une telle expansion qu’en 1820 il
fallut construire un édifice de trois étages pour le loger. N’ayant pas de
chapitre, l’évêque consultait fréquemment ses vicaires généraux, qui
avaient des pouvoirs limités dans des districts assez vastes, avant de
prendre des décisions importantes. Il recourait aussi aux archiprêtres,
qui avaient des pouvoirs modestes sur un petit nombre de paroisses, et
parfois au clergé ordinaire dont le travail serait touché par une décision
donnée. Selon Painchaud, il consultait surtout les jeunes prêtres parce
que, formés sous sa surveillance, ils partageaient ses vues. Cependant,
c’était toujours Plessis qui décidait et, dans la plupart des cas, il
appliquait lui-même ses décisions. Quand, en 1809, Charles-Joseph Brassard
Deschenaux accepta malgré ses réserves d’être nommé vicaire général, il
précisa n’avoir qu’une seule consolation, à savoir : « avec un Évêque tel
que vous, un Grand Vicaire n’a presque rien à faire ».
Par sa
réticence à déléguer son autorité (du moins avant la division de son
diocèse en 1820), Plessis s’attira la critique de quelques prêtres, dont
Painchaud. Sa réserve provenait en partie d’un désir de favoriser la
standardisation des pratiques dans l’ensemble du vaste territoire qui
relevait de sa compétence. Il comptait sur les jeunes prêtres pour
promouvoir cette uniformité. En 1813, il annonça l’instauration d’un tarif
commun pour les services dispensés dans tout le diocèse. Mais, pour éviter
tout affrontement avec les prêtres établis, il attendit presque toujours,
quand il y avait opposition, le moment où un jeune prêtre prenait poste
dans une paroisse pour imposer le tarif.
Malgré les
efforts que Plessis déployait pour se rapprocher de son clergé, sa
position d’évêque le maintenait nécessairement à une certaine distance. Au
début du xixe siècle, la plupart des Canadiens avaient pour horizon la
vallée du Saint-Laurent et leurs préoccupations sociales avaient surtout
trait à la sauvegarde de leur culture. Le bas clergé partageait cette
vision des choses. Quant à Plessis, qui était évêque d’un diocèse
s’étendant de l’Atlantique jusque au delà de la rivière Rouge et qui avait
la responsabilité de catholiques de toutes nationalités, il avait des
perspectives plus larges. Dans le Bas-Canada, on lui reprochait ses
visites pastorales à l’extérieur de la colonie et les dépenses qu’il
encourait pour former les missionnaires qui iraient œuvrer là-bas. Les
séminaristes lui en voulaient d’exiger qu’ils apprennent l’anglais. Tandis
qu’il cherchait une entente cordiale avec les Britanniques, certains
prêtres du Bas-Canada appuyaient prudemment le parti canadien,
d’allégeance nationaliste. Et pourtant, grâce à son prestige, à son
expérience et à son caractère, Plessis insuffla au clergé bas-canadien un
sentiment de solidarité et une détermination qui lui avaient manqué
jusque-là.
Depuis le début
du xviiie siècle, le clergé avait vu décroître son influence morale et
sociale sur la colonie. Après la Conquête, son autorité avait cessé de
reposer sur le droit civil. L’expansion commerciale et militaire de Québec
et de Montréal, comme les tendances séculières et démocratiques issues du
Siècle des lumières et des révolutions américaine et française, avaient
aussi miné son ascendant. La philosophie des Lumières attirait surtout la
classe des seigneurs et la bourgeoisie montante. Entre les hommes de loi
et l’Église se creusait un autre fossé : en exerçant les fonctions qui
supposaient la perception d’un intérêt – préparation d’obligations légales
par les notaires, prêt d’argent par les tuteurs et administrateurs de
succession, décisions des juges condamnant des débiteurs –, les gens de
justice pouvaient se voir refuser les sacrements. Conscient que la
perception de l’intérêt était un aspect vital de l’économie bas-canadienne
mais incapable d’y trouver en théologie une justification acceptable,
Plessis demandait d’une part aux prêtres de ne pas prêcher sur le sujet,
de ne pas s’enquérir de la question au confessionnal et de ne pas exiger
restitution, mais leur ordonnait d’autre part d’appliquer les punitions
prévues quand la perception d’un intérêt était portée à leur connaissance.
Il proposait des moyens irréprochables de faire de l’argent avec de
l’argent, en achetant des rentes viagères par exemple ; par contre, il
accepta aussi, pendant la guerre de 1812, l’émission de « billets de
l’armée » portant intérêt.
La question de
savoir qui devait assumer le leadership de la population canadienne
divisait aussi la bourgeoisie et l’évêque. Par la voix du parti canadien,
la bourgeoisie nationaliste se proclamait seul défenseur des droits des
Canadiens contre l’oppresseur britannique. L’analyse que Plessis faisait
des problèmes sociaux et politiques des Canadiens ne différait pas
substantiellement de celle d’un Louis-Joseph Papineau, un des dirigeants
du parti canadien, mais les deux hommes ne proposaient pas les mêmes
solutions. Tandis que Papineau devenait de plus en plus démocrate et
belliqueux, Plessis tentait d’infléchir la politique britannique de
l’intérieur. Cependant, en dépit de ses désaccords avec la bourgeoisie
canadienne, Plessis usait de sa propre civilité pour maintenir un lien
personnel avec les chefs du parti canadien et surtout avec Papineau dont
l’épouse, Julie Bruneau, était une admiratrice inconditionnelle de
l’évêque. De toute manière, son Église continuait d’influer sur la vie de
la bourgeoisie. Pour le parti canadien, elle faisait partie des
institutions traditionnelles du Canada, et Papineau pouvait écrire au
sujet de Plessis : « Tout en lui reprochant ses torts politiques, l’on
apprécie ce qu’il a fait pour l’avantage de l’établissement Ecclésiastique
qu’il préside. » En littérature, le voltairianisme ouvertement
anticlérical déclinait alors que les livres religieux constituaient une
des catégories de publication les plus importantes. Les rédacteurs en chef
de journaux, y compris Henry-Antoine Mézière, qui avait fait tant de
bruit dans les années 1790, se montraient rarement irrespectueux. Le
théâtre canadien, qui ne pouvait se passer de l’appui de la classe
moyenne, avait du mal à survivre, en partie à cause de l’opposition du
clergé. Même en politique, l’Église commandait le respect. Après que
Thomas Lee eut prononcé à l’Assemblée, en 1814, un discours violemment
anticlérical, un autre dirigeant du parti canadien, Pierre-Stanislas
Bédard, estima qu’« il a[vait] agi étourdiement et dev[ait] bien faire
tous ses efforts pour réparer sa faute ». Lee fut battu en 1816. La
plupart des membres des professions libérales étaient récalcitrants en
matière spirituelle. Toutefois, en 1807, Plessis nota que le respect de la
foi caractérisait les marchands des régions rurales ; de même, en 1821,
Lartigue l’informait qu’à Montréal, « comme partout ailleurs, les gens de
la moyenne classe [étaient] les plus soumis et les plus attachés à la
religion et à leurs Supérieurs ecclésiastiques ». La « moyenne classe » de
Lartigue se composait probablement d’artisans et de boutiquiers.
Que la personne
de Plessis ait inspiré le respect aux gens des campagnes semble
indubitable ; quant aux ouvriers de Saint-Roch, on peut parler de
vénération dans leur cas. En général, Plessis ne rencontrait les habitants
que lors de ses visites pastorales ; aussi les faisait-il assidûment.
C’était de véritables missions : il s’arrêtait plusieurs jours dans chaque
paroisse pour prêcher, examiner les comptes de la fabrique, observer la
conduite du prêtre et des fidèles, noter l’existence de confréries
religieuses et la présence de protestants. Souvent, pour aborder les
problèmes particuliers de la localité, il improvisait ses sermons, avec
talent.
Même si les
habitants et les ouvriers respectaient pour la plupart l’Église et
l’ensemble du clergé, leur attitude ne ressemblait en rien à une
soumission docile. En avril 1808 par exemple, il fallut voter une loi, qui
allait ensuite être reconduite annuellement, « pourvo[yant] au maintien du
bon ordre, les jours de Fêtes et Dimanches ». En décembre 1810, notant que
les fêtes des patrons paroissiaux étaient devenues « des jours de
blasphèmes et de batailles », Plessis déclara qu’à l’avenir toutes les
paroisses célébreraient leur fête le même dimanche. Les problèmes de ce
genre venaient peut-être de minorités tapageuses et de voyous. Mais les
paroissiens se disputaient souvent sur le mode de répartition des bancs,
le lieu où devait être construite une église, la création de nouvelles
paroisses ou même la nature de certains pouvoirs temporels du prêtre dans
l’administration paroissiale. Ces conflits révèlent d’ailleurs
l’importance que l’institution religieuse avait pour les Canadiens qui
lançaient des débats passionnés sur des questions de forme ou de méthode,
mais rarement sur des articles de foi. Une apparente indocilité n’était
pas nécessairement signe de désaffection. En 1808, Plessis fit les
remarques suivantes : « L’Église [de Saint-Esprit] n’est pas achevée, le
terrain n’est pas tout payé, il n’y a point de presbytère, et de plus de
200 habitants, il n’y a que 53 qui aient payé la dime de 1808. Cependant
ils demandent un curé. » La religion des habitants était peut-être
superficielle, conformiste, superstitieuse, mais elle était quand même
fermement ancrée dans leur vie nationale et sociale.
La moralité des
fidèles préoccupait Plessis. Dans les villes de Montréal, Québec et
Trois-Rivières, les normes de conduite baissaient peut-être à mesure que
la population et la prospérité augmentaient mais, selon John Lambert, les
habitants des paroisses rurales étaient « universellement modestes dans
leur conduite ; les femmes de par leur nature, les hommes de par la
coutume ». À Québec, les ouvriers de Saint-Roch étaient une consolation
pour Plessis. Peu après sa nomination, l’évêque reconnaissait qu’il y
avait « un assez bon fonds de foi et de religion » dans la colonie,
surtout par rapport à l’Europe. En même temps, il cherchait à vaincre
l’immoralité et l’indifférence religieuse qui, selon lui, gagnaient de
plus en plus de terrain ; s’il en dramatisait l’importance, c’était
peut-être pour faire valoir toute la nécessité d’un coup de barre. La
position qu’il prit dans ce cas précis s’explique en partie par le
durcissement de son attitude avec le temps. En 1800, il dénonçait l’«
adhésion littérale à des principes moraux qui ont toujours une certaine
latitude et qui doivent se plier aux circonstances des temps et des lieux
». En 1823 par contre, il écrivait : « L’immoralité suit de si près la
négligence de certaines précautions, qu’il y aurait une grande imprudence
à accuser de rigidité des loix qui les prescrivent et que ces loix, comme
la morale dont elles sont le bouclier, ne doivent jamais [...] être
considérées comme pouvant varier avec les circonstances des temps et des
lieux. » En s’accroissant, ce conservatisme moral inspira une croisade
discrète mais déterminée. Dans les églises, les peintures devinrent plus
décentes. Avant d’accorder une dispense d’empêchement de mariage dans les
cas où il y avait eu relations sexuelles préconjugales, il fallait de
nouveau donner des motifs, exigence que les prédécesseurs de Plessis
avaient abandonnée. On faisait la guerre à l’ivrognerie et à l’alcoolisme.
Le clergé était exhorté à dénoncer avec plus d’insistance les réceptions,
la danse et les vêtements malséants. Mais Plessis, réaliste, s’armait de
patience ; en définitive, rien ne fut probablement plus modeste que
l’étendue de sa réussite.
Pour stimuler
la vie spirituelle des paroisses, Plessis encourageait la formation
d’associations religieuses, comme il l’avait fait à Québec. Cependant, en
dernier ressort, il devait s’appuyer sur le clergé pour faire sentir
l’influence de l’Église. Dans une conférence, il décrivait ainsi aux
séminaristes sa vision des relations entre le clergé et les laïques : «
Figurez-vous le monde divisé en deux sortes de personnes, les unes ayant
besoin de leçons, les autres chargées de leur en donner ; les unes
affamées, les autres chargées de les nourrir ; les unes cherchant la voie
du salut, les autres chargées de les y conduire ; les unes affligées, les
autres chargées de les consoler ; les unes remplies de doutes et
d’inquiétudes, les autres chargées de les éclairer et de les rassurer ;
les unes malades, les autres chargées de les traiter & de les guérir. »
Pareille conception laissait beaucoup de place au despotisme clérical mais
Plessis, pour préserver le respect qui entourait ses prêtres, veillait à
ce que ce pouvoir ne se manifeste pas. Contrairement à certains membres de
son clergé, il considérait la dépendance financière des prêtres à l’égard
de leurs paroissiens non comme un mal mais comme un frein à l’abus
d’autorité ; en outre, il défendait le droit des paroissiens à protester
jusque devant les tribunaux. Les dépenses somptuaires de construction et
de décoration en temps de disette le rendaient furieux ; en 1806, il somma
un prêtre d’abandonner le projet de construire un nouveau presbytère, sans
quoi il frapperait son église d’interdit. Il conseillait de ne recourir à
des sanctions contre les paroissiens revêches que si la persuasion avait
échoué. Étant donné l’incertitude du statut légal de l’Église, il
n’entamait des poursuites judiciaires contre des paroissiens que s’il
était presque sûr de gagner. Par ailleurs, Plessis pouvait menacer les
paroisses qui ne respectaient pas leur pasteur de les frapper
d’interdiction ou de les priver de prêtre. Les ecclésiastiques étant
rares, cette menace permettait d’atteindre des objectifs limités, mais
elle avait moins d’effet sur l’attitude des paroissiens.
Plessis savait
néanmoins qu’un clergé stable avait plus de chances d’asseoir son autorité
et de créer avec les paroissiens des liens de confiance. Pendant son
épiscopat, de 65 à 80 % des prêtres, selon la période, restèrent dans la
même paroisse durant plus de 10 ans et de 45 à 53 % durant plus de 20 ans.
S’occuper du bien-être matériel des paroissiens était l’une des tâches
auxquelles il leur demandait de consacrer leur énergie. En période de
mauvaise récolte, les habitants attendaient de leur prêtre prières et
assistance ; celle-ci s’organisait, selon l’ampleur de la crise, à
l’échelle de la paroisse, du district ou du diocèse. Ce n’est que lorsque
l’Église était débordée que l’on faisait appel à l’État mais, même en ce
cas, Plessis et le clergé dirigeaient les opérations. Aux yeux de Plessis,
le clergé, en remplissant cette mission sociale, démontrait au peuple
qu’il se souciait de ses besoins et qu’il était en mesure de les
satisfaire.
Avec les
protestants, Plessis avait des relations qui, sur certains points, étaient
moins difficiles qu’avec ses propres fidèles. Même si l’idéal de tolérance
hérité du Siècle des lumières comptait peu d’adeptes dans le Bas-Canada –
et Plessis n’était pas de leur nombre –, rares furent les conflits
religieux qui marquèrent son épiscopat. Plessis appliquait le programme de
conciliation amorcé par Briand et dont l’élément central était la
séparation confessionnelle. Il refusait de partager des églises avec les
membres de l’Église d’Angleterre, comme le lui proposait le gouvernement,
et condamnait plus énergiquement que ses prédécesseurs les mariages
mixtes. Le mariage de deux catholiques devant un ministre protestant était
jugé nul, et Plessis négocia avec Mountain, avec le ministre presbytérien
Alexander Spark et avec le gouverneur sir George Prevost (au sujet des
dispenses de bans) des ententes éliminant la plupart des possibilités que
pareil mariage ait lieu dans la colonie. Toutefois, il en resta assez pour
compromettre ses efforts en vue de restreindre l’attribution des dispenses
d’empêchement de mariage qui, selon lui, étaient accordées trop librement
par ses prédécesseurs ; les couples déçus menaçaient d’aller voir un
ministre protestant compréhensif ou de se rendre aux États-Unis.
Plessis se
montrait prudent face au prosélytisme. Ainsi, il fit remarquer en 1809 : «
Mon système est bien de ne point tourmenter les protestans pour les amener
à la vraie foi ; mais s’il ne s’agit que de leur dire quelques bonnes
paroles [...] de leur faire voir la porte ouverte ; ce sont là des choses
faciles qui, sans compromettre un Prêtre, peuvent contribuer
essentiellement à la gloire de Dieu et à l’honneur de son Église. » Il
s’opposait à ce que les religieuses hospitalières tentent de faire des
conversions. Toutefois, surtout après la guerre de 1812, il encouragea
prudemment la production d’écrits polémiques par des gens de la colonie,
tels Jean-Baptiste Boucher, Jackson John Richard et Stephen Burroughs.
Plus souvent, il importait des ouvrages anglais qui, selon lui, risquaient
moins de heurter les susceptibilités du gouvernement.
En même temps,
Plessis veillait à contrer l’apostolat protestant, dont les plus ardents
praticiens étaient les méthodistes. Dans les campagnes, les paroissiens
curieux étaient soumis à des pressions spirituelles et sociales de la part
des prêtres qui harcelaient également ministres itinérants et colporteurs
: ils leur achetaient leurs lots de tracts et de bibles, ou les
confisquaient à ceux qui en avaient reçu, pour les brûler ensuite.
Cependant, dès 1816, Plessis était convaincu qu’il devait publier sa
propre édition du Nouveau Testament pour l’opposer à celle des méthodistes
et, disait-il, « pour fermer la bouche aux protestans qui se plaignent
sans cesse que nous dérobons aux fidèles la connaissance des écritures ».
En 1825, après avoir vaincu l’opposition des sulpiciens et l’indifférence
de Lartigue, qui avait été appelé à travailler au manuscrit, Plessis dut
abandonner son projet parce que Rome refusait d’autoriser la publication.
De toute façon, le prosélytisme des protestants était un échec lamentable.
La plupart des Canadiens assimilaient le protestantisme au conquérant et,
comme le notait Lartigue, lui préféraient l’impiété et même l’athéisme. Il
reste que la déconfiture de l’apostolat protestant ne saurait s’expliquer
sans la vigilance du clergé et sa capacité de circonscrire tous les
efforts de ceux qui le pratiquaient. Jacob Mountain, qui espérait attirer
les Canadiens dans l’Église d’Angleterre en augmentant le prestige de son
représentant au détriment de celui de l’Église catholique, n’eut pas plus
de succès. Avant la guerre de 1812, la Grande-Bretagne n’osait pas
s’aliéner la vaste majorité de la population de la colonie en cédant aux
sollicitations de Mountain ; après cette guerre, elle fut obligée de
reconnaître sa dette envers Plessis, dont la loyauté avait été ostensible.
Même si le
protestantisme ne gagnait pas de terrain, Plessis notait que « les
rapports inévitables des catholiques avec les protestants, occasionn[aient]
un rapprochement d’opinion qui alt[érait] sensiblement la pûreté de la foi
et donn[ait] quelques frayeurs pour l’avenir ». Par exemple, il fallait
assouplir la discipline catholique sur le jeûne là où les protestants
étaient nombreux. Les enfants issus des mariages mixtes, même quand ils
étaient supposément catholiques, formaient « une espèce de
chrétiens-bâtards qui tomb[aient] dans l’incrédulité ». D’un autre côté,
Plessis brandissait la menace protestante pour justifier l’insistance avec
laquelle il en appelait à redonner de la vigueur à l’instruction du clergé
et au travail pastoral.
Dans sa lutte
contre la montée du laïcisme et la présence protestante, Plessis visait
notamment le domaine de l’enseignement primaire. Tous s’accordaient pour
reconnaître que ce secteur était dans un état lamentable, mais il n’y
avait pas de consensus sur le type d’individu qu’il devait produire : un
bon catholique ou un bon protestant, un bon nationaliste ou un bon
loyaliste ? La loi qui, en 1801, avait prévu l’établissement d’un système
public d’éducation sous l’égide de l’Institution royale pour l’avancement
des sciences [V. Joseph Langley Mills] s’avéra bientôt inacceptable pour
le parti canadien et Plessis. L’évêque encouragea le boycottage des écoles
de l’Institution royale qui, en raison de l’indifférence des Canadiens
envers l’éducation institutionnelle, fut d’une efficacité impressionnante.
À deux reprises, soit en 1816 et en 1818, Plessis refusa le siège qu’on
lui offrait au conseil d’administration de l’Institution royale, alors
sous la présidence de Mountain. Son but ultime était d’assurer aux enfants
de religion catholique un système scolaire qui serait régi par l’évêque
dont ils relevaient. Il promouvait donc avec force l’enseignement primaire
catholique, en partie pour réfuter les accusations selon lesquelles il ne
boycottait l’Institution royale que pour maintenir les Canadiens dans
l’ignorance, en partie pour remplir les collèges de plus en plus nombreux,
mais surtout parce qu’il croyait encore, comme lorsqu’il était curé de
Notre-Dame, que l’avenir de l’Église serait assuré dans la mesure où les
enfants seraient instruits dans le cadre de leur religion. Il fonda
lui-même d’autres écoles dans le faubourg Saint-Roch et poussa ses prêtres
à en ouvrir dans leur paroisse. Ceux qui avaient été formés sous son
influence, tels Painchaud, Mignault, Ducharme, Turgeon, Thomas Maguire,
Jean-Baptiste Kelly, Pierre-Antoine Tabeau, Narcisse-Charles Fortier et
Jean-Baptiste-Antoine Ferland, comprirent l’urgence de la chose, mais il
n’en fut généralement pas de même pour les autres. En 1815, Plessis révisa
le petit catéchisme pour mieux l’adapter aux enfants des campagnes qui,
affirmait-il, avaient peut-être « moins de dispositions qu’en aucun lieu
du monde à saisir les choses intellectuelles ».
À compter de
1814, Plessis appuya les tentatives du parti canadien pour faire adopter
une nouvelle loi scolaire. Celle-ci tarda cependant à venir car le
secrétaire d’État aux Colonies, lord Bathurst, était déterminé à utiliser
cette question pour pousser le parti canadien à faire des concessions sur
le contrôle des finances gouvernementales [V. sir Francis Nathaniel
Burton]. Enfin, en 1824, la loi des écoles de fabrique, qui permettait de
financer des écoles à même les fonds des administrations paroissiales, fut
votée. Des révisions de dernière minute, négociées par Plessis, placèrent
la direction du système entre les mains du clergé plutôt que de la
bourgeoisie libérale, sa rivale dans la course à l’hégémonie sur
l’instruction des Canadiens. Par contre, Plessis ne parvint pas à obtenir
que le gouvernement finance les écoles par l’intermédiaire d’une
institution royale catholique. De plus, comme la plupart des prêtres
préférèrent affecter les fonds des fabriques à la construction ou à la
décoration d’églises ou de presbytères, la loi des écoles de fabrique
s’avéra finalement un échec et fut remplacée en 1829. En l’obtenant,
Plessis avait tout de même démontré sa puissance personnelle.
En fait, les
relations étroites de Plessis et de son clergé avec la classe inférieure
de la population canadienne, l’échec du prosélytisme protestant et
l’efficacité du boycottage de l’Institution royale renforcèrent chez les
protestants la conviction que l’évêque et ses prêtres constituaient de
grandes forces dans la société canadienne. Aux yeux des protestants,
l’amour des Canadiens pour les manifestations extérieures de piété – les
nombreuses grandes églises et les processions pittoresques du saint
sacrement par exemple – révélaient une profonde dévotion envers l’Église.
Selon eux, la confession auriculaire et l’ignorance des Canadiens quant
aux principes de la Réforme favorisaient grandement la domination
cléricale. Enfin, l’attachement tenace des Canadiens à leur langue et à
leurs coutumes et les représentations stéréotypées que les Britanniques
avaient d’eux en raison de la ségrégation religieuse, sociale et
géographique des deux groupes, concouraient à renforcer la croyance des
protestants au pouvoir des prêtres. Mountain écrivit d’ailleurs que
l’ignorance des Canadiens et l’influence de l’évêque étaient telles que
l’on pouvait appeler Plessis « le pape du Canada ».
Au début du
xixe siècle, il n’était pas déraisonnable de tenir pour acquis que le
pouvoir religieux conférait de l’influence sociale et politique. La
plupart des Britanniques le faisaient, puis tentaient de composer avec les
implications de cet état de choses. Mountain voulait saper l’influence du
clergé catholique ; quant à Sewell, il conseillait de la mettre au service
de l’État ; John Lambert affirmait que le gouvernement devait se concilier
le clergé en se montrant aussi tolérant que possible. Plessis, de son
côté, veillait à promouvoir cette dernière position. Quelle qu’ait été
l’influence réelle du clergé, il se préoccupait beaucoup de l’image que
s’en faisaient les fonctionnaires britanniques. Quand il s’adressait à
eux, il évoquait sans cesse un clergé chéri par les fidèles et prêt à user
de son influence en faveur du gouvernement si les autorités lui laissaient
le champ libre et lui accordaient leur appui.
Plessis avait
d’abord encouragé Milnes à obtenir une réponse favorable à la pétition
envoyée par Denaut en 1805 mais, dès l’été de 1806, il ne craignait pas
moins que son prédécesseur de voir le gouvernement imposer des contrôles
en échange de la reconnaissance civile de l’évêque. Il cessa donc de
parler de la pétition. En même temps, tous les efforts déployés par Milnes,
Mountain et Ryland pour faire adopter diverses restrictions par le
gouvernement de la métropole échouaient. Les menaces les plus sérieuses à
la position de Plessis étaient peut-être les affirmations de Sewell selon
lesquelles l’Église n’avait aucun statut légal dans la colonie. Cependant,
les jugements favorables que Sewell décrocha en cour avec cet argument [V.
Joseph-Laurent Bertrand], quand ils ne furent pas annulés par la suite,
produisirent en politique des résultats équivoques. « L’impression que ces
assertions font dans les esprits des catholiques n’est point
désavantageuse à leur religion », notait Plessis. « Ils en sont au
contraire irrités et encouragés à la maintenir. » Les nationalistes
volèrent à la défense de l’Église ; les administrateurs de la colonie et
les fonctionnaires de Grande-Bretagne craignirent d’exploiter les
victoires de Sewell. En février 1810, soit plus de deux ans après le début
du mandat d’un gouverneur très méfiant envers le clergé, sir James Henry
Craig, Plessis pouvait avoir pour un de ses prêtres ces paroles
rassurantes : « nonobstant toutes les contrariétés qu’éprouve ici le S.
ministère, nous sommes néanmoins, dans le pays [...] où il y a plus de
foi, et où les fonctions ecclésiastiques sont exposées à moins de déboires
».
Cependant,
Plessis voyait avec appréhension s’intensifier le conflit entre Craig et
l’Assemblée, qui était soutenue par le journal le Canadien. Il craignait
par-dessus tout les conséquences qu’aurait pour son Église une crise
opposant les fidèles aux autorités, qu’il croyait de son devoir d’appuyer.
Comme l’y obligeait la loi, il fit lire en chaire la proclamation dans
laquelle Craig se justifiait d’avoir, en mars 1810, saisi le Canadien et
emprisonné ses fondateurs et son imprimeur, mais il ne se laissa pas
intimider par Craig. Un peu plus d’un an après, soutenant que le
gouvernement britannique « considérera[it] que les dix-neuf-vingtièmes des
habitants de ce pays [étaient] catholiques » et ne risquerait pas de «
mettre la province en feu », il résista à la fois aux offres tentantes et
aux menaces que Craig lui fit au cours d’une série de discussions animées
dont le but était de le pousser à démissionner ou à abandonner certains de
ses pouvoirs. L’échec de la mission que Ryland était allé remplir en
Angleterre à la demande de Craig, et dont un des objectifs était de
réduire l’autorité de l’évêque, prouva que Plessis avait raison : le
gouvernement britannique craignait de créer dans le Bas-Canada une
situation semblable à celle de l’Irlande.
Durant le
mandat du successeur de Craig, sir George Prévost, Plessis put abandonner
une des lignes de conduite de ses prédécesseurs, à savoir la résistance
passive aux empiétements du gouvernement sur les pouvoirs épiscopaux, et
passer à l’offensive pour obtenir la reconnaissance légale de son autorité
d’évêque. Forcé, par l’imminence d’une guerre contre les États-Unis, de
gagner l’appui des Canadiens, Prévost se tourna vers Papineau et Plessis
qui étaient leurs chefs les plus influents. Le gouverneur demanda à
l’évêque de lui indiquer ce qu’il fallait faire, selon lui, pour donner à
son poste une assise respectable. Plessis rejeta les incitations à la
prudence que lui faisait Roux. Le temps était à l’audace : « Le gouverneur
est bon [...] La protection décidée que les catholiques d’Irelande
reçoivent de tous les protestants du Royaume, [...] les dispositions
récemment manifestées par les Lords Castlereagh, Grey et Grenville, [...]
les frayeurs que les succès des armes françaises donnent à la
Grande-Bretagne, le désir de conserver le Canada à l’Angleterre dans un
moment où les États-Unis semblent vouloir l’envahir ; tout cela concourt à
faire espérer quelque succès d’une tentative que l’on se reprocherait
peut-être par la suite de n’avoir pas faite. » En mai 1812, il demanda
entre autres la reconnaissance civile de l’évêque et du coadjuteur. Durant
la guerre de 1812, il manifesta inlassablement sa loyauté et celle du
clergé. Pour diverses raisons, les Canadiens accordèrent leur appui aux
Britanniques dès le début ; la loyauté de Plessis reçut donc non seulement
l’approbation des autorités mais aussi celle du peuple. En 1813, le
gouvernement exprima sa satisfaction en portant le salaire de l’évêque à
£1 000.
Le rappel de
Prévost eut lieu avant que les demandes formulées par Plessis en 1812
aient pu recevoir une réponse. L’évêque trouva cependant un autre allié,
et même un ami intime, en la personne du nouveau gouverneur, sir John
Coape Sherbrooke, qui apprécia d’emblée sa vaste connaissance du peuple et
du pays et qui vit en lui un éventuel conseiller. Élément plus important
encore, Sherbrooke avait reçu de Bathurst en juillet 1816 des instructions
officielles lui indiquant de se concilier Plessis, et lui expliquant que
les catholiques « form[aient] une large majorité de la population et [que]
leur influence à la chambre d’Assemblée [devait] être prédominante ». Il
lui écrivait également ceci : « Il nous faut viser avant tout à ne pas
laisser les démagogues faire des catholiques les instruments de leurs
mauvais desseins [...] c’est pourquoi vous saurez ; j’espère, vous mettre
en bonne intelligence avec l’évêque catholique. Comme il a sur le clergé
un très grand pouvoir, il doit, par l’intermédiaire du clergé, en avoir un
très grand sur le peuple aussi [...] et il n’y a pas de moyen plus
efficace (pas d’autre moyen efficace, je crois) de se concilier les
laïques catholiques que de passer par le clergé. Ici, on ne se montrera
pas réfractaire à leurs intérêts et à leurs désirs, même si cela doit
désavantager les protestants. » La dépêche de Bathurst représentait pour
Plessis le triomphe de dix années de diplomatie. En 1817, il fut nommé au
Conseil législatif ce qui constituait une reconnaissance officielle de
l’évêque de Québec. Admis au conseil en février 1818, il se retrouva à la
tête d’un contingent fantôme de catholiques, car ses coreligionnaires s’y
montraient rarement. Lui-même assista à 60 % des réunions environ ; il y
était en général discret, mais s’animait quand les discussions portaient
sur des questions religieuses, éducatives ou sociales.
Entre-temps, un
autre problème sérieux avait progressivement accaparé l’attention de
Plessis : l’étendue de son diocèse le rendait ingouvernable. Impossible de
douter de l’intérêt que l’évêque portait aux catholiques vivant hors du
Bas-Canada. Il leur envoyait des missionnaires aussi souvent que possible
et, comme il en manquait, il ouvrit les portes du séminaire de Québec aux
garçons de ces régions qui aspiraient au sacerdoce. Plus d’une fois, il
participa au financement de leurs études [V. Ronald Macdonald]. Généreux
et intelligent dans sa façon de conseiller les missionnaires, il ne
ménageait ni ses énergies ni son temps ; en 1811, 1812 et 1815, il avait
visité les catholiques des Maritimes, évalué la situation de l’Église dans
ces colonies, prêché et organisé la vie religieuse. Dans un journal, il
avait pris des notes sur la géographie, l’histoire, la démographie et les
activités économiques de la région. D’un oeil perspicace et souvent
critique, sinon tout à fait objectif (il était bien un métropolitain en
tournée dans l’arrière-pays), il observa la vie sociale. et morale des
catholiques acadiens, écossais et amérindiens. À Paspébiac, centre des
activités de pêche de Charles Robin en Gaspésie, il notait : « les
habitans [...] sont des espèces de serfs entièrement dans [la] dépendance
» des Robin parce que perdus de dettes envers eux. À l’Île-du-Prince-Édouard,
il trouva que les 3 750 Acadiens et les 250 Écossais vivaient dans « la
plus parfaite harmonie ». Cependant, ils ne pratiquaient pas l’exogamie,
chaque groupe « tenant aux mœurs et aux allures de sa nation ». L’apathie
des Micmacs du Nouveau-Brunswick le frappa : « ils voient les Anglais
s’établir au milieu d’eux, piller leurs terres, enlever leur foin,
s’emparer de leurs pêches à saumon, sans se donner aucun mouvement pour en
obtenir justice ». Ces voyages se déroulaient dans des conditions souvent
difficiles. En bateau, Plessis avait toujours le mal de mer ; à terre, la
plupart des catholiques étaient si pauvres que le gîte et le couvert
qu’ils lui offraient étaient souvent repoussants. À Sydney Mines, dans
l’île du Cap-Breton, il dut célébrer la messe dans un grenier à foin où il
faisait si chaud qu’une odeur nauséabonde montait des stalles. À ces
inconvénients, il réagissait avec humour ou compassion mais jamais avec
dédain. La visite pastorale qu’il fit dans le Haut-Canada en 1816 fut
beaucoup moins éprouvante : sa plus désagréable expérience fut d’être pris
dans une horde de touristes américains aux chutes du Niagara.
Il reste que
ces visites ne pouvaient pas remplacer la direction soutenue et immédiate
d’un évêque. Même si Plessis laissait beaucoup de latitude à ses vicaires
généraux, Alexander McDonell dans le Haut-Canada, Edmund Burke en
Nouvelle-Écosse et Angus Bernard MacEachern à l’Île-du-Prince-Édouard, la
subdivision du diocèse s’imposait à cause de la distance géographique et
de l’accroissement de la population catholique qui était surtout dû à
l’immigration irlandaise et écossaise. Il n’y avait pas d’autre moyen de
constituer une administration ecclésiastique organisée, constante et
efficace. De plus, même si en 1818 Plessis avait à peine lancé l’activité
missionnaire dans le Nord-Ouest [V. Joseph-Norbert Provencher], il était
convaincu que cette région particulièrement isolée aurait tout de suite
besoin d’un évêque.
Après avoir
accédé à l’épiscopat en 1806, Plessis avait tenté plusieurs fois, en vain,
de faire subdiviser son diocèse. Puis, en 1817, Londres et Rome
s’entendirent sur la création de vicariats apostoliques en
Nouvelle-Écosse, dans le Haut-Canada et à l’Île-du-Prince-Édouard ; celui
de la Nouvelle-Écosse fut érigé sans délai et Burke placé à sa tête. La
formation de petits vicariats apostoliques isolés qui relevaient
directement de Rome heurta le sens de l’organisation de Plessis et sa
conception du pouvoir institutionnel ; d’après lui, le gouvernement
britannique allait diviser pour régner. Il aurait préféré, pour faciliter
la planification et l’action concertée, une province ecclésiastique qui
aurait été gouvernée par un archevêque à Québec et par des évêques
suffragants installés dans la colonie de la Rivière-Rouge, dans le
Haut-Canada, à Montréal, en Nouvelle-Écosse et à l’Île-du-Prince-Édouard.
Influencée par les idées de Plessis, Rome laissa tomber le reste de
l’entente qu’elle avait conclue avec Londres. Le 12 janvier 1819, sans
avoir davantage consulté l’évêque, Rome l’élevait à la dignité
d’archevêque de Québec mais, plutôt que des postes ordinaires d’évêque
suffragant, elle créait deux postes de vicaire général épiscopal
suffragant et auxiliaire, l’un dans le Haut-Canada pour McDonell et
l’autre à l’Île-du-Prince-Édouard pour MacEachern. Rien n’était prévu pour
Montréal et la Rivière-Rouge, que Plessis aurait voulu confier
respectivement à Lartigue et à Joseph-Norbert Provencher. Avant que la
nouvelle de cette décision ne parvienne à Québec, Plessis était parti pour
Londres afin de faire valoir son propre projet ; il n’apprit son élévation
à la dignité d’archevêque qu’après son arrivée en Angleterre, début d’août
1819. Offensé que Rome ait agi unilatéralement, Bathurst, avec qui Plessis
avait de toute façon prévu des négociations difficiles, se montra encore
moins disposé à étudier la proposition de l’archevêque, soit la formation
d’une province ecclésiastique ordinaire. Ce ne fut que grâce à sa capacité
de persuasion que Plessis obtint du secrétaire d’État aux Colonies la
vague permission d’employer McDonell, MacEachern, Lartigue et Provencher
comme assistants et de leur conférer les pouvoirs qu’il jugerait
appropriés.
Par ailleurs,
Plessis mena avec Bathurst des négociations sur les biens des sulpiciens,
alors menacés d’expropriation par le gouvernement, et ce même si Lartigue,
qui l’accompagnait, avait reçu de ces religieux le mandat d’obtenir
confirmation de leur droit de propriété. Ryland notait à ce sujet : « [les
sulpiciens] sont conscients de l’avantage qu’ils tireront de la présence
de ce personnage [Plessis] en Angleterre, où il aura les moyens de faire
une apparition splendide, et ils se flattent, avec raison, de ce que sa
subtilité et ses talents, ainsi que les pieuses professions de loyauté qui
ont déjà tant fait pour eux de ce côté [...] ne peuvent pas échouer de
l’autre ». L’intervention de Plessis auprès de Bathurst contribua
grandement à empêcher la saisie des biens, qui était imminente, mais elle
ne régla pas leur sort ultime.
De Londres,
Plessis partit pour Rome en passant par la France et l’Italie. Partout où
il s’arrêtait, il rencontrait l’archevêque, l’évêque ou le curé pour se
renseigner sur la situation locale de la religion tout en visitant
l’église ou la cathédrale. Il observait le paysage et le profil de la
population, les coutumes, les activités économiques. Parvenu dans les
États pontificaux, il critiqua, toujours pragmatique, la négligence que
les papes et les cardinaux du passé avaient manifestée envers les services
publics, leur reprochant même d’avoir englouti des sommes folles dans des
œuvres d’art et des monuments (fussent-ils à la gloire du catholicisme) au
lieu de promouvoir l’agriculture, le commerce et la santé de la
population. Les nus des toiles et sculptures européennes le scandalisèrent
plus d’une fois, particulièrement lorsqu’il s’agissait de thèmes religieux
employés dans la décoration des églises. Pourtant, il était sensible au
pouvoir d’édification de l’architecture et de l’art religieux : très fier
de la majesté et de la beauté des églises bas-canadiennes, il s’efforçait
d’améliorer la qualité de la peinture religieuse dans son diocèse. Ainsi,
depuis 1817, il pressait énergiquement les communautés religieuses et les
curés d’acheter des pièces de la magnifique collection d’œuvres
européennes envoyées de France dans le Bas-Canada par Philippe-Jean-Louis
Desjardins.
Détentrice
d’une tradition catholique séculaire, Rome impressionna Plessis, mais il
s’y trouvait en voyage d’affaires, non en pèlerinage. Il n’avait pas
l’esprit ultramontain. Ses années de séminaire l’avaient imprégné
d’influences gallicanes qui s’étaient renforcées dans les années 1790 à la
faveur de ses relations particulièrement étroites avec les prêtres
français émigrés qu’Hubert avait amenés dans la colonie et qui voyaient
toujours en Plessis leur protecteur. Seules les circonstances le
poussèrent à adopter des positions que l’on qualifia par la suite
d’ultramontaines. Sous un gouvernement protestant, il lui fallait insister
sur l’autonomie que l’Église devait conserver par rapport à l’État. De
même, s’il répétait que le pape, guidé par la tradition, avait autorité en
matière d’interprétation des Saintes Écritures, c’est que les protestants
étaient là et qu’eux, disait-on, interprétaient la Bible à leur guise.
Quant à la vision d’une Église gouvernée par un pontife puissant, elle lui
plaisait parce qu’il avait un penchant pour les administrations unifiées
et hiérarchisées.
À Rome, Plessis
entendait avant tout faire accepter la concession qu’il avait arrachée à
Bathurst et pousser le Vatican à négocier avec Rome la création d’une
province ecclésiastique ordinaire. Selon son représentant à Rome, Robert
Gradwell, cet « homme habile et sensé [...] en adoptant la manière
anglaise, en a[vait] forcé plusieurs, qui étaient bien assez portés à
prendre leur temps, à se remuer ». Plessis n’avait que du dédain pour le
cardinal Francesco Fontana, préfet de la Propagande, qu’il qualifiait de «
vieille femme dépourvue de tout sens des affaires ». Par contre, il
admirait le cardinal Ercole Consalvi, maître diplomate du Congrès de
Vienne, et était son émule ; en dépit de son agressivité, notait Gradwell,
« aucun évêque ne joui[ssait] à Rome d’une estime aussi générale » que
Plessis. Si, malgré sa forte personnalité, il ne put vaincre l’inertie du
Vatican sur la plupart des points, il obtint cependant des bulles faisant
de Lartigue et Provencher des vicaires généraux épiscopaux comme McDonell
et MacEachern, outre des indulgences et d’autres privilèges religieux qui
stimuleraient l’ardeur spirituelle des Canadiens. Il avait été reçu trois
fois par Pie VII et avait été nommé comte et assistant au trône
pontifical.
En février
1820, Plessis repartit pour Londres. À Paris, il eut avec Louis XVIII un
entretien qui le laissa pessimiste quant à l’éventualité d’une
restauration religieuse en France. Se trouvant à Londres en mai, il eut
l’autorisation d’emmener 4 prêtres français au Bas-Canada ; il en avait
demandé 12. Reçu par Bathurst, il se plaignit entre autres des préjugés
qui empêchaient les Canadiens d’obtenir des places dans l’administration
coloniale. Il transmit personnellement les salutations du pape à George IV.
En juin, il s’embarqua pour New York où, suivant la demande de Pie VII, il
s’enquit des dissensions qui déchiraient l’Église américaine. Le 7 août,
il était à Montréal, puis il descendit le Saint-Laurent en triomphe et
accosta à Québec le 14 devant une foule tumultueuse.
Plessis
constata qu’en son absence, sous le gouvernement du duc de Richmond
[Lennox] et de son successeur lord Dalhousie [Ramsay], les affrontements
avaient repris entre le parti canadien et le gouvernement colonial. Au
Conseil législatif, il adopta une position indépendante de celle de
Dalhousie d’une part, et du parti canadien d’autre part, tout en cherchant
à consolider ses récents acquis. Cependant, la polarisation politique
était telle que l’indépendance était suspecte aux yeux de Dalhousie, qui
en vint à le considérer comme la source d’une opposition occulte. De plus,
selon Richmond et Dalhousie, la fin de la guerre avait délivré le
gouvernement de la nécessité de conserver l’appui de Plessis, et ils
communiquèrent ce sentiment à Bathurst. « L’horison se noircit [...]
écrivait Plessis à un prêtre. Ceux qui viendront après moi, auront plus de
misère que moi. N’importe, ils s’en tireront s’ils savent louvoyer. En
voulant heurter de front l’autorité, ils ne gagneront rien. Je me confirme
tous les jours de plus en plus dans ce système, et franchement il ne m’a
pas mal réussi. » Ce fut vers le parti canadien qu’il louvoya. En mars
1821, il vota au Conseil législatif contre une résolution selon laquelle
la liste civile devrait être approuvée intégralement pour toute la durée
de la vie du roi, mesure rejetée depuis longtemps par le parti canadien.
De 1822 à 1824, il s’opposa avec ce parti à un projet de loi sur l’union
du Haut et du Bas-Canada qui contenait une clause exigeant l’assentiment
du gouvernement aux nominations ecclésiastiques. L’opposition du clergé
fut l’un des principaux facteurs de l’échec de ce projet.
L’appui des
dirigeants du parti canadien fut utile à Plessis quand, après 1821, les
sulpiciens contestèrent l’élévation de Lartigue à la dignité d’évêque
suffragant de Montréal. Ces religieux soupçonnaient avec raison que
Lartigue minerait leur hégémonie spirituelle sur la ville et la région.
Plessis demanda à Rome de le soutenir, puis tenta de tenir le conflit en
veilleuse jusqu’à ce que sa position ait été confirmée. Discrètement, il
rassembla des appuis en faveur de Lartigue, persuadant Papineau et
Denis-Benjamin Viger qu’il fallait voir, dans la nomination d’un évêque à
Montréal, un honneur pour le peuple canadien. Comme Lartigue était lié à
de grandes familles montréalaises, l’aide matérielle ne manqua pas pour la
construction de l’église Saint-Jacques ; par contre, Plessis retarda
habilement un projet rival des sulpiciens qui consistait en
l’agrandissement de l’église Notre-Dame. Empêcher l’homme nerveux et
autoritaire qu’était Lartigue de démissionner par découragement ou de
transformer, par son agressivité, la lutte en un conflit grave, était déjà
un exploit. Plessis eut la situation bien en main jusqu’à ce que, en août
1823, Augustin Chaboillez, curé de Longueuil, publie une diatribe sur la
nomination de Lartigue. L’ouvrage se vendait si vite que Plessis autorisa
Lartigue à y répondre, mais la réplique fut si mordante qu’elle ne fit que
durcir l’opposition. Plessis fut pour beaucoup dans la rédaction d’une
réponse plus modérée par Louis-Marie Cadieux, curé de Trois-Rivières,
mais il opposa son veto à la publication d’une réplique de Painchaud parce
qu’elle ne soutenait pas assez Lartigue et l’autorité épiscopale. Quand
l’incorrigible Chaboillez revint à la charge avec un pamphlet encore plus
incendiaire, Plessis ordonna de mettre un terme à cette guerre de mots.
Entre-temps, la Propagande avait été neutralisée par une avalanche de
mémoires envoyés par les sulpiciens et leurs alliés.
Plessis reçut
peu d’appui du gouvernement, qui aurait pu réfuter l’un des principaux
arguments de Chaboillez, à savoir que le ministère des Colonies n’avait
pas autorisé la nomination de Lartigue à Montréal. L’indépendance que
l’évêque manifestait au conseil continuait de susciter l’amertume de
Dalhousie. En 1824, Plessis s’allia au parti canadien pour faire adopter
la loi des écoles de fabrique ; cependant, faute de reconnaissance civile,
bien des paroisses ne pouvaient pas s’en prévaloir, et tous les efforts de
Plessis en vue d’obtenir pareille reconnaissance échouèrent tant que
Dalhousie fut dans la colonie. Quand, la même année, ce dernier partit
pour l’Angleterre en congé, Plessis profita des bonnes dispositions du
lieutenant-gouverneur sir Francis Nathaniel Burton pour faire ériger la
paroisse de Sainte-Claire au moyen de lettres patentes qui pourraient
servir de modèle. En retour, Plessis fit en sorte que le conseil adhère au
compromis élaboré par Burton et le parti canadien sur les finances
gouvernementales. Dalhousie, qui accusa Burton d’avoir ainsi vendu
l’indépendance financière du pouvoir exécutif colonial, ne pardonna jamais
à Plessis le rôle qu’il avait joué dans cette affaire. Entre-temps,
toutefois, il était devenu pratiquement impossible au gouverneur, qui
rêvait de placer un jour l’évêque sous l’autorité de l’État, d’atteindre
son but. Quand, en juillet 1824, il proposa de tenter encore une fois
d’obtenir le pouvoir de faire les nominations ecclésiastiques, Bathurst
lui répondit : « il est maintenant trop tard pour récupérer l’autorité que
nous avons laissé échapper. Tenter de la reprendre engendrerait à tout le
moins une lutte qui pourrait pendant bien longtemps annuler tous les
effets bénéfiques qui découleraient de son obtention. » Plessis,
cependant, ne s’était rapproché du parti canadien que par opportunisme.
Chacun voyait l’autre comme un ennemi sur le plan idéologique et un rival
sur le plan social. Les votes que Plessis enregistra au conseil sur
d’autres aspects des finances gouvernementales mirent les nationalistes en
colère. Les positions étaient si polarisées que Plessis ne pouvait
continuer à osciller entre Dalhousie et Papineau ; des deux côtés, il fut
attaqué.
Au début des
années 1820, Plessis avait cependant des inquiétudes plus pressantes. Le
surcroît de travail et l’ascétisme avaient miné sa forte constitution. Dès
janvier 1810, il avait fait construire pour son usage exclusif une chambre
de malade avec un bureau à l’Hôpital Général. Dès 1816, des fièvres et des
rhumatismes ou des phlébites aux jambes et aux pieds le forcèrent à y
séjourner de plus en plus souvent. Quand il le fallait, il s’appliquait,
avec toute la force de sa volonté, à surmonter la douleur – « J’ai pris le
parti, écrivait-il à Jean Raimbault en 1817, de ne plus considérer ma
maladie que comme une indisposition. Cela me met plus au large et me donne
plus de liberté. » Mais au cours du printemps et de l’été de 1825, sa
santé se détériora de façon alarmante, et l’on craignit de plus en plus
que Dalhousie ou les sulpiciens ne parviennent à imposer à Panet, qui
allait lui succéder, un coadjuteur de leur choix. Plessis tenta de faire
nommer Lartigue à ce poste mais Dalhousie l’en empêcha. À la fin de
novembre 1825, de son lit d’hôpital, Plessis persuada cependant Dalhousie
d’accepter, comme candidats au poste de coadjuteur de Panet,
Pierre-Flavien Turgeon et Jérôme Demers ; il n’aimait pas ce dernier mais
le proposa parce qu’il était dans les bonnes grâces du clergé. Quelques
jours plus tard, sa succession étant apparemment assurée, il conversait
tranquillement avec son médecin, Thomas Fargues, qui observa soudain que,
« sans le moindre soupir ni la moindre convulsion, ses yeux se fermèrent,
son bras tomba sur sa chaise, son menton se posa sur sa poitrine et il
cessa silencieusement de respirer ».
Plessis fut
exposé à l’Hôpital Général, après quoi 40 porteurs, précédés
d’ecclésiastiques et d’une garde d’honneur du 79th Foot, le conduisirent à
l’Hôtel-Dieu et, tout au long du trajet, la foule affluait dans les rues.
Le 7 décembre au matin, les boutiques fermèrent à neuf heures trente, pour
l’inhumation de Plessis à la cathédrale Notre-Dame. Conformément à son
vœu, son cœur fut déposé dans l’église de Saint-Roch. S’il était mort à
plus de dix milles de la cathédrale, avait-il précisé dans son testament,
on aurait enterré sa dépouille dans l’église paroissiale la plus proche.
Assistant aux funérailles, Dalhousie observa froidement la consternation
de la population et le « très profond [...] chagrin de bien des prêtres,
jeunes et vieux ».
Parmi ceux qui
pleuraient la mort de Plessis se trouvait son futur biographe
Louis-Édouard Bois, alors étudiant au petit séminaire de Québec. Plessis,
écrit-il, était « de taille un peu au-dessous de la moyenne, mais fort
corpulent. Il avait le front large et la tête grosse, et tous les traits
de la figure très proportionnés. [...] Il avait peu de barbe et des
cheveux noirs, mais toujours poudrés à blanc. » On découvrit que les
effets personnels de l’évêque étaient inextricablement mêlés à des biens
ecclésiaux dont il était le fiduciaire ; de toute façon, tous ses legs
étaient destinés à des institutions religieuses ou à des membres du
clergé. Ses amis intimes, Antoine Girouard, Jean Raimbault,
Philippe-Jean-Louis Desjardins, Pierre-Flavien Turgeon et Thomas Maguire
par exemple, étaient tous des prêtres.
Les historiens
canadiens-français ont dépeint Joseph-Octave Plessis et ses prêtres en
fonction de l’idéologie de leur temps. Produits d’une époque dominée par
le clergé, la plupart des auteurs du xixe et du début du xxe siècle, comme
Bois, considéraient Plessis comme le premier évêque ultramontain du
Québec. Par contre, les historiens contemporains, issus d’une époque
marquée par le libéralisme, le nationalisme et le laïcisme, ont plutôt
insisté sur la lutte qu’il avait menée contre ces forces. En fait, Plessis
n’était pas un ultramontain, et la grande majorité des Canadiens
demeuraient solidement attachés à leur Église, à leur clergé et à leur
religion, même si celle-ci était davantage une version populaire du
catholicisme que sa forme officielle. Bien sûr, les révolutions américaine
et française avaient ébranlé la conception ecclésiale d’une société
conforme au plan divin. Aux forces qui contestaient la place de l’Église
dans la vie de la colonie, soit le gouvernement colonial, le
protestantisme et les idées démocratico-libérales, ses prédécesseurs
avaient opposé une résistance passive. Quant à Plessis, il planifia une
contre-attaque qu’il mit à exécution. Elle consista d’une part à assurer
la solidité structurelle de l’Église en augmentant le nombre de prêtres,
en obtenant la reconnaissance civile et en visant la création d’une
province ecclésiastique et, d’autre part, à concentrer les efforts
pastoraux sur l’éducation et la réforme morale. Plessis avait assez de
force de caractère pour soutenir une longue lutte et assez de souplesse
pour exploiter les circonstances favorables au profit de l’avancement de
sa cause ou, dans toute conjoncture difficile, éviter l’affrontement en
louvoyant. Ses victoires furent souvent, il est vrai, des demi-défaites :
la reconnaissance civile se limita à lui personnellement ; la subdivision
de son diocèse fut loin de répondre au profil qu’il avait envisagé de
donner à la province ecclésiastique ; l’augmentation de l’effectif
clérical demeurait d’une lenteur décourageante ; la loi des écoles de
fabrique fut abrogée après sa mort et, si le petit catéchisme fut remanié,
l’adoption et la révision du grand catéchisme furent abandonnées.
Néanmoins, c’était là le genre de débuts laborieux qui annoncent les
grands mouvements. Ce petit ascète affable et rond, cet homme à la volonté
de fer et au grand cœur inspira aux jeunes prêtres, par la force de son
exemple, un sens de leur mission et un dévouement qui manquaient à leurs
aînés. Il leur donna l’élan qui leur permit de traverser les tumultueuses
années 1830 et les plaça à la tête de la société canadienne après que des
dirigeants du mouvement laïciste, libéral et nationaliste, refusant de
louvoyer, eurent mené leurs troupes à la destruction sur les rochers de la
rébellion de 1837–1838.
James H. Lambert

|
- Source : Deux sermons de Joseph-Octave Plessis
ont été publiés de son vivant : Discours à l’occasion de la victoire
remportée par les forces navales de sa majesté britannique dans la
Mediterranée le 1 et 2 août 1798, sur la flotte françoise prononcé dans
l’église cathédrale de Québec le 10 janvier 1799 [...] (Québec, 1799) ; et
Sermon prêché par l’évêque catholique de Québec dans sa cathédrale le IVe
dimanche du Carême, 1er avril 1810 [...] (Québec, 1810). Deux autres ont
paru au xxe siècle : « l’Oraison funèbre de Mgr Briand », BRH, 11 (1905) :
321–338, 353–358 ; et « Sermon prêché à la cathédrale de Québec [...] à
l’occasion de la paix américaine [...] le jeudi, 6 avril 1815 », BRH, 35
(1929) : 161–172. Les recensements de Québec compilés par Plessis en tant
que curé se trouvent dans ANQ Rapport, 1948–1949 : 1–250, sous le titre «
les Dénombrements de Québec ». Les journaux de voyages de Plessis en
dehors du Bas-Canada ont aussi été publiés après sa mort. Ceux des voyages
de 1811 et 1812 se trouvent sous le titre de « Journal de deux voyages
apostoliques dans le golfe Saint-Laurent et les provinces d’en bas, en
1811 et 1812 [...] », dans le Foyer canadien (Québec), 3 (1865) : 73–280.
Le journal de 1811 a été réimprimé sous le même titre dans la Rev. d’hist.
de la Gaspésie (Gaspé, Québec), 6 (1968) : 23–43, 91–115. Les journaux des
trois visites aux Maritimes ont paru dans Soc. hist. acadienne, Cahiers
(Moncton, N.-B.), 11 (1980), sous le titre de « le Journal des visites
pastorales en Acadie de Mgr Joseph-Octave Plessis, 1811, 1812, 1815 »,
avec présentation et notes d’Anselme Chiasson. Le journal du voyage de
1815 avait déjà été édité, avec celui de la visite au Haut-Canada en 1816,
par Henri Têtu sous le titre de Journal des visites pastorales de 1815 et
1816, par Monseigneur Joseph-Octave Plessis, évêque de Québec (Québec,
1903). La même année, Têtu édita Journal d’un voyage en Europe par Mgr
Joseph-Octave Plessis, évêque de Québec, 1819–1820 (Québec). Les
mandements et lettres pastorales de Plessis se trouvent dans le volume 3
de Mandements, lettres pastorales et circulaires des évêques de Québec,
Henri Têtu et C.-O. Gagnon, édit. (18 vol. parus, Québec, 1887– ). La
correspondance de Plessis a été inventoriée par Ivanhoë Caron, voir «
Inv. de la corr. de Mgr Plessis », ANQ Rapport, 1927–1928 : 215–315 ;
1928–1929 : 89–208 ; 1932–1933 : 1–244. Sa correspondance avec les évêques
américains a été éditée par Lionel St George Lindsay et publiée sous
différents titres dans American Catholic Hist. Soc. of Philadelphia,
Records (Philadelphie), 18 (1907) : 8–43, 182–189, 282–305, 435–467 ; 22
(1911) : 268–285. Plessis devrait être considéré comme l’auteur véritable
du Petit Catéchisme du diocèse de Québec, approuvé et autorisé (Québec,
1815), dont de nouvelles éditions ont été publiées à Québec en 1816 et
1819, et coauteur de Observations sur un écrit intitulé Questions sur le
gouvernement ecclésiastique du district de Montréal (Trois-Rivières,
Québec, 1823) dont le premier brouillon a été fait par Louis-Marie Cadieux
à qui l’ouvrage est généralement attribué.
À part un petit fonds des AAQ, 31-11 A, il n’existe pas d’archives privées
de Plessis. Toutefois de nombreux fonds d’archives le concernent
directement. Les plus importants sont : AAQ, 20 A, I–VII ; 210 A, II–XII ;
22 A, V–VI ; 1 CB, I–X ; CD, Diocèse de Québec, I–VIII ; 69 CD, VI–VIII ;
515 CD, I–II ; A–B ; 6 CE, I ; 7 CM, I–VI ; 10 CM, III ; 90 CM, I–II ; IV
; 60 CN, I–VII ; A ; 310 CN, I ; 311 CN, I–II ; 312 CN, I–VII ; 320 CN, I
; III–VII ; Séries TC ; TF ; ACAM, 901.013 ; 901.036 ; RCD, XXXVIII ; RLL,
I–IV ; AP, Notre-Dame de Québec, Sér. 1, ms 71–76 ; APC, MG 24, J4 ; Arch.
du séminaire de Nicolet (Nicolet, Québec), AO, Séminaire, III, nos 37, 58
; Lettres de Mgr J.-O. Plessis à M. Raimbault ; Archivio della Propaganda
Fide (Rome), Scritture riferite nei Congressi, America Settentrionale, 2
(1792–1830) ; Lettere della Sacra Congregazione e Biglietti di Monsignore
Segretario, 297–307 (mfm aux APC) ; Arch. of the Archbishop’s House
(Londres), IC, 56–57 ; ID, A-55 ; Gradwell papers, B-3 ; B-30 ; E-7 ; E-8
; Poynter papers, VI B1 ; B2 ; ASQ, mss, 205 ; 218–219 ; 257 ; mss-m, 102
; 978 ; Polygraphie, XI, 19 ; Séminaire, 253 ; ASSH, Sect. A, sér. A, 1.1,
4–1 ; ASSM, 21, Cartons 45–46 ; PRO, CO 42/108–211 (mfm aux APC).
Les études portant sur l’Église catholique et la situation religieuse dans
la colonie dans les années 1790–1825 sont relativement nombreuses. Les
plus significatives sont : Noël Baillargeon, le Séminaire de Québec de
1760 à 1800 (Québec, 1981) ; Raymond Brodeur, « Identité culturelle et
Identité religieuse, étude d’un cas : le Petit Catéchisme du diocèse de
Québec, approuvé et autorisé par Mgr J. O. Plessis, Québec, le 1er avril
1815 » (2 vol., thèse de ph.d., univ. de Paris-Sorbonne, 1982) ; Richard
Chabot, le Curé de campagne et la Contestation locale au Québec (de 1791
aux troubles de 1837–38) : la querelle des écoles, l’affaire des fabriques
et le problème des insurrections de 1837–38 (Montréal, 1975) ; Chaussé,
Jean-Jacques Lartigue ; Maurice Fleurent, « l’Éducation morale au Petit
séminaire de Québec, 1668–1857 » (thèse de ph.d., univ. Laval, 1971) ;
Serge Gagnon et Louise Lebel-Gagnon, « le Milieu d’origine du clergé
québécois, 1775–1840 : mythes et réalités », RHAF, 37 (1983–1984) :
373–397 ; Claude Galarneau, les Collèges classiques au Canada français
(1620–1970) (Montréal, 1978) ; L.-E. Hamelin, « Évolution numérique
séculaire du clergé catholique dans le Québec », Recherches
sociographiques (Québec), 2 (1961) : 189–241 ; Laval Laurent, Québec et
l’Église aux États-Unis sous Mgr Briand et Mgr Plessis (Montréal, 1945) ;
Lemieux, l’Établissement de la première prov. eccl. ; J. S. Moir, The
Church in the British era : from the British conquest to confederation
(Toronto, 1972) ; Fernard Ouellet, « l’Enseignement primaire :
responsabilité des Églises ou de l’État (1801–1836) », Recherches
sociographiques, 2 : 171–187, et « Mgr Plessis et la Naissance d’une
bourgeoisie canadienne », SCHEC Rapport, 23 (1955–1956) : 83–99 ; Fernand
Porter, l’Institution catéchistique au Canada ; deux siècles de formation
religieuse, 1633–1833 (Montréal, 1949) ; Louis Rousseau, la Prédication à
Montréal de 1800 à 1830 : approche religiologique (Montréal, 1976) ;
Marcel Trudel, « la Servitude de l’Église catholique du Canada français
sous le Régime anglais », SCHEC Rapport, 30 (1963) : 11–33 ; et J.-P.
Wallot, « l’Église canadienne et les Laïcs au début du xixe siècle », le
Laïc dans l’Église canadienne-française de 1830 à nos jours (Montréal,
1972) : 87–91 ; « The Lower-Canadian clergy and the reign of terror (1810)
», SCHEC Sessions d’études, 40 (1973) : 53–60 ; « Pluralisme au Québec au
début du xixe siècle », le Pluralisme : symposium interdisciplinaire,
Irenée Beaubien et al., édit. (Montréal, 1974) ; 57–65 ; et Wallot, Un
Québec qui bougeait, 183–224.
Les oraisons funèbres constituent les premières biographies de Plessis.
Celle de Jean Raimbault, publiée dans l’Écho du cabinet de lecture
paroissial (Montréal), 2 (1860) : 6–11, sous le titre de « Oraison funèbre
de Monseigneur J. O. Plessis, évêque de Québec, mort le 4 décembre 1825 »,
fut la plus significative. La bibliothèque canadienne (Montréal) publia «
Notice sur la vie de feu Monseigneur J. O. Plessis, évêque de Québec » (5
(1827) : 89–96). Cette notice nécrologique fut suivie par « Notice
biographique sur Mgr. J. O. Plessis » publiée dans les Mélanges religieux
(Montréal), 2 (1841) : 363–366, 381–384, 396–398. Jean-Baptiste-Antoine
Ferland, ancien protégé et secrétaire de Plessis, publia en 1863 dans le
Foyer canadien (Québec), 1 : 70–318, sous le titre de « Notice
biographique sur Monseigneur Joseph Octave Plessis, évêque de Québec »,
une biographie encore utile et agréable à lire. Elle fut traduite par T.
B. French et publiée à Québec l’année suivante sous le titre de
Biographical notice of Joseph-Octave Plessis, bishop of Québec (Québec),
puis publiée de nouveau en français à Québec en 1878 sous le titre de Mgr
Joseph-Octave Plessis, évêque de Québec. Entre-temps, en 1872,
Louis-Édouard Bois rédigea une biographie qui intéresse surtout parce
qu’il fait de Plessis un ultramontain. Toujours manuscrite, cette
biographie se trouve aux ASN, AP-G, L.-É. Bois, Succession, XVII, nos
19–30. À partir de cette date et jusqu’en 1883, Laurent-Olivier David
publia trois notices biographiques de Plessis qui conservent uniquement un
intérêt historiographique : la première s’inspire fortement de l’idéologie
libérale, mais la série complète démontre une intéressante évolution dans
l’interprétation. Tout comme Bois et David, Henri Têtu est fortement
endetté envers Ferland pour la présentation de la carrière de Plessis et
pour l’étude de son caractère dans Notices biographiques ; les évêques de
Québec (Québec, 1889 ; réimpr. en 4 vol., Québec et Tours, France, 1930),
436–525. En effet, ce n’est qu’avec Ivanhoë Caron que l’étude de la vie de
Plessis dépasse la contribution de Ferland et se trouve conduite pour la
première fois de façon scientifique. À sa mort, en 1941, Caron laissa
inachevée une biographie manuscrite massive (AAQ, Sér. T, Papiers Ivanhoë
Caron, 3) dont les cinq premiers chapitres furent publiés sous le titre de
« Mgr Joseph-Octave Plessis » dans le Canada français (Québec), 2e sér.,
27 (1939–1940) : 193–214, 309–320, 826–841 ; 28 (1940–1941) : 71–96,
180–195, 274–292, 784–796, 1029–1036. En outre, il publia quatre articles
solidement documentés dans SRC Mémoires : « la Nomination de Mgr
Joseph-Octave Plessis, évêque de Québec, au Conseil législatif de Québec
», 3e sér., 27 (1933), sect. i : 1–32 ; « Monseigneur Joseph-Octave
Plessis, archevêque de Québec, et les premiers évêques catholiques des
États-Unis », 3e sér., 28 (1934), sect. i : 119–138 ; « Monseigneur
Joseph-Octave Plessis : sa famille », 3e sér., 31 (1937), sect. i : 97–117
; et « Monseigneur Joseph-Octave Plessis, curé de Notre-Dame de Québec
(1792–1805) », 3e sér., 32 (1938), sect. i : 21–40. L’étude biographique
de Plessis en est restée là jusqu’à l’achèvement de notre thèse «
Joseph-Octave Plessis » dans laquelle on trouvera une bibliographie
complète jusqu’en 1979.
Les 27 portraits connus de Plessis ont été étudiés par Lucille Rouleau
Ross dans une thèse de maîtrise présentée en 1983 à l’université Concordia
(Montréal) sous le titre de « les Versions connues du portrait de
Monseigneur Joseph-Octave Plessis (1763–1825) et la Conjoncture des
attributions pictorales au début du xixe siècle ». [j. h. l.]
© 2000 Université Laval/University of Toronto
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