BOURASSA,
NAPOLÉON, peintre, auteur, professeur, sculpteur et architecte, né le 21
octobre 1827 à L’Acadie, Bas-Canada, dernier enfant de François Bourassa,
cultivateur, et de Geneviève Patenaude ; le 17 septembre 1857, il épousa à
Montebello, Bas-Canada, Azélie Papineau, fille de Louis-Joseph Papineau
et de Julie Bruneau ; décédé le 27 août 1916 à Lachenaie, Québec, et
inhumé le 31 à Montebello.
Napoléon
Bourassa fait des études particulièrement longues pour l’époque. Ses
années chez les sulpiciens du petit séminaire de Montréal, de 1837 à 1848,
lui donnent l’occasion de développer un rare talent littéraire qui se
manifestera brillamment dans les années à venir. Il entreprend ensuite un
stage de droit auprès de l’avocat Norbert Dumas, puis commence des études
en arts. Pendant 18 mois, il suit des cours privés dans l’atelier du
peintre Théophile Hamel, puis, de juillet 1852 à novembre 1855, il
poursuit sa formation artistique en Europe ; il passe ainsi plus de trois
années à Florence, à Rome et en France. Michel-Ange, Raphaël, Jean-Auguste-Dominique Ingres et Hippolyte Flandrin sont les artistes
auxquels il accordera par la suite le plus d’estime. Pendant ses cinq
années d’études en arts, Bourassa ne mentionne jamais qu’il suit des cours
en sculpture ni en architecture, disciplines qu’il pratiquera même au delà
de sa soixante-dix-septième année.
En début de
carrière, Bourassa travaille surtout comme critique d’art, auteur et
professeur. Il écrit de nombreux articles sur l’art ancien et sur l’art de
son temps. Fortement inspirée de Victor Cousin, Du vrai, du beau et du
bien (Paris, 1853), l’esthétique bourassienne repose sur trois principes
fondamentaux. Bourassa démontre à grand renfort de cas historiques que la
religion a toujours été la principale source d’inspiration des artistes et
le principal objet de leur production. Éclectique, il jette ensuite un
regard objectif sur le Canada qui, selon lui, ne peut espérer créer une
nouvelle civilisation. Les artistes doivent donc choisir chez les grands
maîtres chrétiens les formes et les techniques les plus intéressantes pour
réaliser des œuvres utiles au pays. Enfin, Bourassa lance un appel aux
représentants de l’État, qui seuls ont les moyens de commander des œuvres
destinées au public et possèdent l’élévation d’esprit nécessaire pour
s’intéresser à de grands sujets dignes d’être conservés pour les
générations futures.
Étant donné le
peu de commandes provenant des milieux civils et religieux au cours de la
période où Bourassa a été actif, il s’est d’abord adonné, malgré lui, au
portrait tout en consacrant beaucoup d’énergie à promouvoir l’enseignement
des arts visuels. Au moins trois établissements importants de Montréal lui
ont confîé leurs élèves : l’école normale Jacques-Cartier (1861–1862), le
collège Sainte-Marie (1865) et l’Institut canadien-français des arts et
métiers (1865). Bourassa est respecté par ses pairs puisqu’en 1869 Joseph
Chabert choisit de ses œuvres afin de présenter à ses élèves une «
autorité canadienne ». Le gouvernement provincial lui demandera, en 1877,
de se rendre en Europe afin d’y étudier l’enseignement des arts et de
rapporter du matériel pédagogique. Ajoutées à des conférences publiques
telles que « De l’utilité des cours publics de dessin » (1865) et «
l’Enseignement de l’art au Canada » (1877), ces activités constituent une
contribution importante à la promotion de l’art auprès de la population.
Entré dans la
célèbre famille Papineau-Dessaulles grâce à son mariage, Bourassa compose
un roman fondé sur le thème poignant de la séparation de deux jeunes
amoureux lors de la dispersion des Acadiens par les Britanniques en 1755.
Jacques et Marie ; souvenir d’un peuple dispersé, que les spécialistes de
la littérature considèrent comme une œuvre conventionnelle, paraît d’abord
dans la Revue canadienne de juillet 1865 à août 1866, avant d’être publié
en 1866 par Eusèbe Senécal.
Malgré
l’importance des autres écrits de Bourassa, sa correspondance constitue
son plus beau titre de gloire sur le plan littéraire. Ces lettres intimes
privilégient la vie domestique, les sentiments, les rencontres, les
naissances et les décès. La vie de la famille Papineau, celle de la
famille de Georges-Casimir Dessaulles et celle de sa propre famille, à
laquelle appartient Henri Bourassa, sont racontées de façon magistrale
par Napoléon Bourassa. Cette correspondance constitue une source
essentielle pour l’étude de sa carrière aussi bien que pour la
connaissance de sa personnalité et de son milieu social, notamment celui
de Fall River, au Massachusetts, de Montebello, de Montréal et de
Saint-Hyacinthe. Les 322 lettres, pas toujours les plus importantes,
publiées par les soins de sa fille Adine, sont souvent difficiles à
comprendre, étant donné la suppression de passages entiers, du nom des
destinataires et de celui de nombreuses personnes. Encore mal connu,
Bourassa épistolier mérite une étude attentive fondée sur une édition
critique de toutes ses lettres.
En peinture,
Bourassa est passionné de grands sujets, mais se résoudra, même à son
corps défendant, à faire des portraits. « Je ne tiens pas aux petits
genres, écrit-il, ils ne me conviennent pas, j’y réussirais mal et je
pense que c’est faire une vie inutile que de s’y livrer. Et faire des
tableaux d’Église ou d’histoire pour des marchands de moutarde ou
d’estimables curés qui n’entendent rien en peinture c’est peu excitant ! »
Ses portraits de personnalités civiles et ecclésiastiques sont traités
avec une sévérité qui le situe dans la lignée de son maître Hamel,
puisqu’il ne s’est aucunement appliqué à innover dans un genre pour lequel
il éprouvait de l’aversion. Par contre, ses esquisses au crayon montrent
une sensibilité et une spontanéité admirables (Adine Bourassa, Musée du
Québec) et de nombreux portraits peints atteignent la même perfection,
surtout lorsqu’il s’agit de membres de sa famille (Louis-Joseph Papineau ;
Henri et Adine Bourassa ; Autoportrait avec sa femme, Musée du Québec).
En 1869, à
l’âge de 42 ans, Bourassa perd sa femme, qui lui laisse la garde de cinq
enfants. Sauf des portraits de prêtres, de quelques amis et de ses
proches, il n’a pas encore eu l’occasion de réaliser d’œuvres importantes.
Il a cependant été choisi en 1867 pour envoyer une peinture à Paris lors
de l’Exposition universelle. Il s’agit d’une œuvre préparatoire à une
immense composition qui ne sera rendue publique que plus de 60 ans après
sa mort, au Musée du Québec : Apothéose de Christophe Colomb.
Peu attiré par
le manque d’éclat de la peinture de chevalet, inébranlable dans son désir
de promouvoir l’enseignement des arts, Bourassa se tourne vers
l’architecture et la décoration d’intérieurs d’église, qui lui donneront
enfin, espère-t-il, le cadre propice où déployer ses talents.
On peut
mentionner en passant les plans que Bourasssa a faits pour les églises de
Saint-Jérôme et de Saint-Jovite, pour la chapelle des dames du Sacré-Cœur
(rue Sainte-Catherine à Montréal), pour le presbytère de Sainte-Anne à
Fall River, pour un projet suisse à Saint-Hyacinthe (cinq plans), pour des
théâtres et des salles de concerts, et pour le caveau familial du
cimetière de Montebello. Cependant, ce sont d’abord huit grands projets,
réalisés de 1870 à 1904 environ, qui retiennent l’attention : décoration
de la chapelle de l’asile Nazareth (1870) ; chapelle Notre-Dame-de-Lourdes,
à Montréal (1872–1880) ; projet de décor pour l’église de Saint-Hugues
(1872) ; décoration murale pour l’église de Saint-Ours (esquisses non
datées) ; dessins de la vie de saint Hyacinthe (1885–1892) ; façade du
couvent des dominicaines à Saint-Hyacinthe (1892) ; église de Montebello
(1895) et église de Sainte-Anne à Fall River (1892–1904).
Les Montréalais
peuvent encore admirer l’immense travail accompli par Bourassa à la
chapelle Notre-Dame-de-Lourdes, dont il a dressé les plans et dirigé les
travaux d’architecture et de décoration murale, laquelle est partagée en
30 scènes principales encadrées de motifs secondaires. Groupés autour de
lui, certains logés dans une pièce ajoutée à l’atelier du peintre, les
étudiants artistes s’exercent au dessin et réalisent des travaux de plus
en plus complexes à mesure que l’ouvrage avance. Bourassa se réserve la
conception des scènes principales, ajoute la couleur, remet l’esquisse à
l’étudiant et en surveille quotidiennement l’exécution. Un certain nombre
d’entre eux deviendront artistes à leur tour, notamment François-Édouard
Meloche et Louis-Philippe Hébert. Ces deux apprentis ont par la suite
contribué à l’évolution des arts au Québec, surtout Hébert, qui a réalisé
à lui seul la plupart des grands monuments de bronze de la province
jusqu’au début du xxe siècle. Olindo Gratton, auteur de plus de 300
œuvres entre 1877 et 1939, a travaillé avec Bourassa et Hébert quand ces
derniers ont mis sur pied une école de sculpture, et on le retrouve
également à Fall River en 1905.
Le plus grand
mérite de Bourassa en tant que sculpteur restera certainement l’éveil des
talents d’Hébert. Si Bourassa a produit peu de sculptures (Buste de
Louis-Joseph Papineau, chapelle du manoir de Louis-Joseph Papineau, à
Montebello), il sentait pourtant en lui le talent nécessaire pour
entreprendre de grands travaux. En 1883, en réponse à Siméon Le Sage qui
le consulte pour la décoration du nouveau Palais législatif de Québec [V.
Eugène-Étienne Taché], Bourassa fait un long rapport très technique sur le
sujet et se montre disposé à prendre « toute l’entreprise de la décoration
extérieure et intérieure, la responsabilité et le contrôle de toute
l’œuvre ». Il ajoute qu’il s’associerait Hébert pour la statuaire, mais
c’est ce dernier qui obtiendra ce contrat.
En 1885,
Bourassa entreprend un vaste projet qui ne comprend pas moins que la
rénovation de la cathédrale de Saint-Hyacinthe, la transformation de
l’intérieur et la réalisation de tous les dessins pour le décor. Étant
donné les coûts énormes pour consolider la cathédrale et certaines
divergences de vues entre les membres du clergé responsables de l’affaire,
le projet prend fin en 1892. Bourassa n’aura produit que des dessins au
lavis illustrant la vie de saint Hyacinthe. Ces splendides dessins de plus
de trois pieds figurent parmi les plus belles pièces du Musée du Québec.
De 68 à 77 ans,
Bourassa construit deux églises importantes, celle de Montebello et la
grande église Sainte-Anne à Fall River. Approuvée le 14 décembre 1893, la
construction de l’église de Montebello est confiée à Bourassa qui, le 30
janvier 1895, reçoit 758 $ pour les plans, dont au moins 15 sont conservés
au Musée du Québec. Dirigés rondement avec l’aide de son assistant Meloche,
les travaux inaugurés par la pose de la pierre angulaire le 13 mai 1895
sont officiellement terminés le 24 mars 1896, jour de la bénédiction. Il
s’agit d’un édifice en forme de croix mesurant 136 pieds de long, 120 de
large à la hauteur des transepts, et dont la nef principale a 50 pieds de
large et 44 de haut au centre de la voûte. Le sanctuaire est placé au
centre, mais cette disposition sera modifiée en 1932 par un agrandissement
de la moitié de sa longueur. En 1951, la décision de supprimer le
baldaquin allait modifier profondément l’apparence intérieure de l’édifïce.
Beaucoup plus
considérable, vraisemblablement inspirée de la cathédrale de Marseille, en
France, l’église de Fall River étonne par ses vastes proportions et la
clarté de sa décoration intérieure. Érigée par les pères dominicains,
cette église a pour mission de servir la communauté francophone
nouvellement immigrée en Nouvelle-Angleterre. Des quelque 54 000 habitants
de Fall River, environ 11 000 sont originaires de la province de Québec et
ils travaillent presque tous dans les filatures. La population d’origine
canadienne-française est mise à contribution tout au long du projet par
tous les moyens possibles : location des bancs, quêtes à domicile,
retraites, pèlerinages, soirées, quêtes du dimanche, collectes auprès des
enfants, casuel et surtout les fameux bazars dont Bourassa se moque dans
ses lettres et qui sont longuement décrits dans les journaux de la ville,
notamment dans l’Indépendant. Le terrain est acheté en mai 1892 au prix de
19 000 $, et les plans – dont 25 sont conservés au Musée du Québec – sont
réalisés l’année même par Bourassa, puis rendus publics à l’occasion d’une
séance de fin d’année à l’école paroissiale, comme le rapporte
l’Indépendant du 22 juin 1893. Toutefois, l’autorisation de construire ne
sera accordée que le 10 janvier 1902, par Mgr Matthew Harkins, évêque de
Providence, au Rhode Island. Le 17 février suivant, Bourassa signe le
contrat pour la construction, et, le 14 juillet, on pose la première
pierre de cette église de 277 pieds sur 122 aux tours de 160 pieds de
haut, construite en marbre blanc du Vermont. Après la fin des travaux en
juin 1904, Bourassa ne viendra presque plus visiter le chantier. En août
1905, son disciple Meloche fait la décoration de la chapelle Notre-Dame et
celle de la chapelle du Rosaire. La dédicace de l’édifice a lieu en
l’absence de l’architecte, le 4 juillet 1906.
L’église
Sainte-Anne de Fall River et la grande peinture intitulée Apothéose de
Christophe Colomb peuvent être considérées comme le chant du cygne de
Bourassa. Jusqu’à l’âge de 86 ans, il s’acharne en vain à terminer l’œuvre
colossale qu’est cette peinture, application magistrale des principes
artistiques énoncés déjà en début de carrière. Il suffit de comparer les
personnages de la Vigilance, de la Force et de la Constance avec les
figures de Raphaël et de Giulio Romano dans la Chambre de la Signature au
Vatican pour constater l’indéfectible fidélité de Bourassa aux grands
maîtres de la peinture religieuse.
On sait
maintenant que chacun des projets de Napoléon Bourassa fut pensé et
préparé avec minutie. Ne pas tenir compte de cette dimension empêcherait
d’apprécier à sa juste valeur la tâche gigantesque accomplie par Bourassa,
dont l’activité s’est déroulée comme une spirale récupérant les acquis de
l’étape précédente et s’élargissant sans cesse au fil des années : d’abord
la peinture de chevalet, notamment le portrait, la littérature (roman
historique et critique d’art) et l’enseignement traditionnel ; ensuite la
décoration murale et la sculpture ; enfin, l’architecture avec intégration
de l’enseignement, de la sculpture, du dessin, de la peinture murale
religieuse et de la peinture historique.
L’édition
critique de l’ensemble de l’œuvre littéraire de Bourassa enrichira non
seulement la connaissance de sa vie mais aussi celle d’autres grandes
familles du Québec. Le catalogue de son œuvre picturale reste à faire.
Sauf Notre-Dame-de-Lourdes, et encore de façon imparfaite puisque les
plans n’ont pas été utilisés, les églises auxquelles le nom de Bourassa
est associé n’ont pas fait l’objet d’études. À titre d’exemple, en 1976,
172 plans d’architecture ont été découverts à la Division des archives de
l’université Laval et donnés en 1981 au Musée du Québec. En plus de leur
évidente valeur artistique, ces œuvres parfois très achevées révèlent les
ambitions, la culture et les goûts du clergé de l’époque. Le rôle de
catalyseur des forces sociales qu’exerce une église en construction se
prête particulièrement bien à une étude dans le cas de la paroisse
Sainte-Anne à Fall River, étant donné l’importance de l’entreprise pour la
population francophone et l’abondance de la documentation disponible. Les
documents que l’on trouve dans les archives paroissiales de Montebello et
de l’église Sainte-Anne de Fall River, dont certaines parties du présent
texte sont inspirées, n’ont pas encore fait l’objet de publications. Le
rôle de la famille Papineau-Dessaulles dans la carrière de Bourassa mérite
une étude fouillée de même que les filières oblate et dominicaine. On n’a
pas non plus étudié Bourassa comme administrateur de certaines parties de
la seigneurie de la Petite-Nation et de la fortune familiale. L’influence
de Bourassa sur l’art et la culture de l’époque pourra être dégagée quand
seront mieux connus ses projets de sculptures, ses activités de critique,
de professeur-maître d’œuvre, de peintre et d’architecte.
Actif au moment
où la société québécoise n’était pas encore en mesure de lancer de grands
projets culturels et manquait d’infrastructures pour soutenir la vie
artistique, Napoléon Bourassa s’est engagé dans toutes les directions où
il pouvait favoriser le développement des arts visuels. Conférencier,
membre du conseil d’administration (1864–1868) et collaborateur de la
Revue canadienne, président d’associations artistiques, l’un des 25
artistes fondateurs en 1880 de ce qui deviendra le musée des Beaux-Arts du
Canada [V. Lucius Richard O’Brien ; John George Edward Henry Douglas
Sutherland Campbell], il a participé à la plupart des entreprises
artistiques de la seconde moitié du xixe siècle. Par ailleurs, l’évolution
rapide de la vie culturelle québécoise au xxe siècle a donné la fausse
impression que Bourassa était un artiste sclérosé et rétrograde. Il a été
plutôt un agent extrêmement important dans une société monolithique
soudainement happée par des forces évolutives aussi complexes que
puissantes.
Raymond Vézina

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