LEFEBVRE,
CAMILLE, instituteur, père de Sainte-Croix, vicaire général et
administrateur scolaire, né le 14 février 1831 à Saint-Philippe-de-Laprairie, Bas-Canada, unique enfant de Louis Lefebvre,
ouvrier, et de sa troisième femme, Véronique Bouthillier, veuve de
Jean-Baptiste Moquin ; décédé le 28 janvier 1895 à Memramcook,
Nouveau-Brunswick.
Lorsque Camille
Lefebvre naquit, son père avait environ 63 ans et sa mère approchait de
ses 45 ans. Il était le treizième enfant de son père, et sa mère en avait
eu deux d’un mariage précédent. Il allait perdre ses parents au début de
sa vie d’adulte : son père en 1846 et sa mère huit ans plus tard.
Son enfance et
son adolescence préparèrent Lefebvre à se sentir solidaire de ceux pour
qui il allait se dévouer plus tard : les Acadiens du Nouveau-Brunswick. Sa
famille savait ce qu’était la pénurie mais ne vécut jamais dans la
pauvreté. Son père possédait quelques biens et, à sa mort, Camille et sa
mère trouvèrent de l’aide auprès de parents attentionnés. Appartenir à une
famille nombreuse qui vivait de la terre, devoir chaque jour se
débrouiller et mettre des provisions de côté pour l’hiver, voilà qui
n’était pas bien différent de ce que connaissaient les Acadiens. Selon son
biographe Pascal Poirier, la maison familiale – qui abritait, en 1831,
les parents, huit enfants âgés de 10 à 27 ans et le petit Camille –
ressemblait à celle d’un Acadien de Memramcook qui pouvait s’offrir un
minimum de confort. Faite de bois et de pierre, elle se composait d’une
cuisine, d’un salon et de deux chambres.
Les
restrictions économiques que Lefebvre connaissait à la maison se
manifestaient aussi en matière d’éducation. On pouvait faire ses études
primaires et même aller au delà, mais le chemin était hérissé d’obstacles
financiers, les stimulants intellectuels étaient, au mieux, occasionnels,
les livres rares, et souvent la formation des enseignants se résumait à
peu de chose. Lefebvre apprit à lire de sa mère et entra à l’âge de dix
ans dans une école des environs, à Saint-Jacques-le-Mineur. Il passa
ensuite deux ans dans un petit « collège » fondé depuis peu dans son
village natal, et qui subsistait tant bien que mal. À 17 ans, il devint
lui-même instituteur, en partie parce qu’il n’avait pas assez d’argent
pour poursuivre ses études, en partie parce qu’il savait désormais tout ce
qu’on pouvait lui enseigner dans sa région. Durant quelques années, il
exerça le métier de maître d’école itinérant, travaillant là où on avait
besoin de ses services et où on était en mesure de le payer. Il se tailla
une grande réputation de conteur et de lecteur en réunissant les
villageois, les soirs d’hiver, pour leur faire découvrir les Contes de
Charles Perrault et Geneviève de Brabant, vieille légende qui connaissait
alors un regain de popularité. En outre, il lisait les prières de la messe
du dimanche quand il n’y avait pas de prêtre.
En août 1852, à
l’âge de 21 ans, Lefebvre entra à la Congrégation de Sainte-Croix, à
Saint-Laurent, près de Montréal. Selon les annales de la communauté, il
était le premier postulant canadien dont la vocation religieuse présentait
« un caractère sérieux et bien défini ». Durant trois ans, il fit son
scolasticat et se plia à la discipline imposée à tous les novices. Les
documents de l’époque montrent qu’il n’avait guère de mal à respecter ses
vœux de chasteté et de pauvreté, et que le travail intellectuel ne lui
causait aucune difficulté, mais que le vœu d’obéissance l’irritait. Esprit
indépendant, il contestait certaines règles qui lui semblaient davantage
conçues pour extirper les caprices de la personnalité individuelle que
pour produire des modèles de vertus théologales. Ses supérieurs en étaient
exaspérés mais ne s’en inquiétaient pas outre mesure. Jusqu’à la fin de sa
vie, ceux qui exerçaient une autorité sur lui allaient être déconcertés
par son obéissance non pas aveugle, mais intelligente.
Ordonné prêtre
le 29 juillet 1855, Lefebvre fut d’abord vicaire de la paroisse rurale de
Saint-Eustache durant cinq ans. Il était parvenu au milieu de la
vingtaine, et ce fut une période très difficile pour lui. La question de
sa vocation – de religieux, non de prêtre – était devenue une source
d’angoisse. Le 13 octobre 1857, dans une lettre à l’évêque de Montréal,
Mgr Ignace Bourget, il avoua être entré dans la Congrégation de
Sainte-Croix uniquement pour fréquenter un collège et y être resté parce
qu’agir autrement aurait été d’une ingratitude terrible. Les lettres
envoyées à Bourget par le supérieur de Lefebvre à Saint-Eustache, le père Julien-Pierre Gastineau, révèlent dans une certaine mesure d’où venaient
les difficultés du jeune homme. Il avait encore du mal à se soumettre à
l’autorité, le règlement bureaucratique de la paroisse l’irritait, et on
ne pouvait lui offrir le moindre conseil sans qu’il fasse une scène. En
plus, l’accusation d’« amitié particulière » fut évoquée. Heureusement
pour lui, son évêque eut la sagesse de n’y voir que les effets de
l’enthousiasme et de la sincérité, et non de la turpitude morale ou de la
rébellion devant la discipline ecclésiastique. Lefebvre allait toujours
manifester beaucoup d’affection à ses compagnons de vie et de travail.
Ce différend
avec un supérieur immédiat se régla sans qu’aucune mesure ne soit prise.
Lefebvre resta à Saint-Eustache jusqu’en octobre 1860, puis devint vicaire
dans une paroisse voisine, Sainte-Rose (à Laval). Après y avoir passé huit
mois, il fut nommé catéchiste du collège de la Congrégation de
Sainte-Croix à Saint-Laurent. Ses leçons étaient si intéressantes que des
collègues et des paroissiens venaient y assister aux côtés des étudiants.
C’est pourquoi la communauté l’affecta en 1861 au collège commercial
qu’elle tenait avec plus ou moins de succès à Saint-Aimé (Massueville),
dans le diocèse de Saint-Hyacinthe. Cependant, elle lui confia un poste
d’économe au lieu de l’intégrer au corps professoral. Ses talents
suscitaient des réactions ambivalentes, et sa rhétorique enflammée, si
prisée dans son ancienne fonction, semblait un handicap trop sérieux pour
qu’on lui permette d’y donner libre cours en enseignant. En même temps,
comme le voulait la coutume, il exerçait son ministère à la paroisse
Saint-Aimé.
Au cours des
trois années qu’il passa au collège commercial, Lefebvre acquit une
réputation de prédicateur extraordinaire. Il prononça un jour un sermon si
vigoureux qu’une bonne partie de la population de Sorel jura de renoncer à
l’alcool. Parvenu à l’âge de 32 ans, il était, pour ses supérieurs, un
homme à la fois doué et gênant. C’était un meneur, un prédicateur et un
pédagogue compétent, mais aussi une forte tête. À l’automne de 1863, une
solution se présenta à l’occasion d’une rencontre à New York entre John
Sweeney, évêque de Saint-Jean au Nouveau-Brunswick, et le père Charles
Moreau, visiteur général de la Congrégation de Sainte-Croix.
Le problème que
Mgr Sweeney exposa au père Moreau était le suivant : les catholiques du
Nouveau-Brunswick n’avaient pas accès aux études supérieures. Parmi les
évêques des Maritimes, Sweeney était de loin le plus francophile, et il
tenait à ce que les Acadiens puissent s’instruire dans leur langue.
Lui-même devait sa formation intellectuelle en partie à l’influence du
père François-Xavier-Stanislas Lafrance, qui avait déjà tenté d’offrir
une forme d’enseignement collégial aux Acadiens du Nouveau-Brunswick.
Toutefois, les Acadiens étaient loin d’être les seuls en cause. Vers 1865,
la province comptait environ 252 000 habitants ; plus de 85 000 étaient
catholiques, et de ce nombre, environ la moitié étaient Acadiens. Ce qu’il
fallait, selon Sweeney, c’était un établissement qui répondrait aussi aux
besoins des autres catholiques des Maritimes, d’ascendance irlandaise ou
écossaise. Comme le collège de Saint-Laurent présentait l’originalité
d’offrir à la fois le cours commercial et le cours classique, et qu’il
pouvait prêter du personnel, l’évêque était convaincu d’avoir résolu son
problème. Le 27 mai 1864, Camille Lefebvre se mit en route pour le
Nouveau-Brunswick avec Sweeney. Il devait fonder un établissement
d’enseignement postsecondaire à Memramcook et y exercer les fonctions de
curé de la paroisse. Il parvint au village le 7 juin. Durant 31 ans, soit
jusqu’à sa mort, il allait se consacrer à l’expansion des études
supérieures pour les catholiques des Maritimes, surtout pour les Acadiens.
Lorsque
Lefebvre arriva au Nouveau-Brunswick, ce que la romancière Antonine
Maillet a appelé « le siècle de silence » des Acadiens tirait à sa fin.
Lui-même allait participer au mouvement de renaissance des communautés
acadiennes qui ferait apparaître une élite. Pendant les trois décennies
qu’il passa dans la province, les Acadiens firent de grands pas en avant :
fondation de maisons d’enseignement, lancement de journaux, mais aussi
mise en place d’instruments d’affirmation de l’identité nationale, tels
les congrès nationaux. Le fait que d’autres groupes, dans la province,
déployaient leurs énergies en parallèle donnait un tour particulier à ce
processus. Lefebvre se montra extraordinairement capable de travailler à
l’amélioration de la situation des Acadiens sans provoquer d’hostilité
définitive chez les chefs des loyalistes et des autres protestants
anglophones, ni chez ceux des catholiques d’ascendance irlandaise.
Lefebvre
inaugura son collège le 10 octobre 1864. Le père Lafrance lui avait dans
une certaine mesure ouvert la voie en fondant près de Memramcook, en 1854,
le séminaire Saint-Thomas, qui avait subsisté jusqu’en 1862. Il y avait
deux différences très importantes entre ce séminaire et le nouveau collège
: Lefebvre avait des appuis parmi l’épiscopat et, dès le début, son
établissement desservit les catholiques anglophones aussi bien que
francophones. De 1864 à 1878, 260 anglophones et 240 Acadiens y reçurent
un diplôme. En outre, moins de quatre ans après sa fondation, le
gouvernement provincial lui octroya une charte, sous le nom de collège
Saint-Joseph, et une subvention annuelle de 400 $. Ces fonds furent
d’autant plus les bienvenus en 1868 que les bâtiments du collège furent
rasés par un incendie ; encore une fois, Lefebvre dut repartir à zéro.
Après
l’adoption du Common Schools Act par le Parlement du Nouveau-Brunswick, le
17 mai 1871, le collège perdit sa subvention annuelle. En fait, cette loi
n’interdisait pas de subventionner les établissements catholiques en tant
que tels, mais elle subordonnait l’octroi des subventions à trois
conditions : n’afficher aucun symbole religieux, se soumettre à
l’inspection gouvernementale et obéir aux règles du gouvernement en
matière de pédagogie et de programme. Lefebvre jugea ces exigences
inacceptables, et le collège Saint-Joseph dut renoncer à l’aide de l’État.
De graves difficultés financières le guettaient constamment. En 1872,
Lefebvre nota qu’en réunissant les 107 élèves dans la petite salle de
récréation, on économisait du bois de chauffage. En 1865–1866, le collège
comptait 69 étudiants ; en 1875–1876, il en avait 200.
Le succès du
collège provenait en partie de ce que Lefebvre savait manœuvrer dans les
méandres de la politique diocésaine. Depuis 1829, l’Église catholique des
Maritimes ne relevait plus de l’archidiocèse de Québec, si bien que
pendant une génération, presque aucun prêtre francophone n’avait occupé de
poste de responsabilité dans les établissements catholiques de ces
régions. La fondation des diocèses catholiques de la Nouvelle-Écosse, du
Nouveau-Brunswick et de l’Île-du-Prince-Édouard avait commencé dans les
années 1820, à un moment où l’on tenait pour acquis que les catholiques
anglophones, d’origine irlandaise ou écossaise, avaient plus besoin
d’assistance spirituelle que les catholiques d’ascendance acadienne ou
amérindienne. En 1829, il y avait deux évêques catholiques dans les
Maritimes, et tous deux étaient Écossais : William Fraser en
Nouvelle-Écosse et Angus Bernard MacEachern à l’Île-du-Prince-Édouard et
au Nouveau-Brunswick. À la fin des années 1860, il y en avait cinq :
l’archevêque de Halifax, Thomas Louis Connolly, né en Irlande ; Colin
Francis MacKinnon, Écossais de la Nouvelle-Écosse, évêque d’Arichat ;
Bernard Donald Macdonald, Écossais né à l’Île-du-Prince-Édouard, évêque
de Charlottetown ; John Sweeney et James Rogers, tous deux nés en Irlande
et respectivement évêques de Saint-Jean et dé Chatham, au
Nouveau-Brunswick. Même si les Acadiens représentaient toujours environ 60
% de la population catholique des Maritimes, ils étaient loin d’avoir une
influence proportionnelle sur la hiérarchie. Ce n’est qu’en 1912 qu’un
Acadien accéda à l’épiscopat ; il s’agissait d’Édouard-Alfred Leblanc,
évêque de Saint-Jean.
Quand
l’archevêque Connolly partit pour Rome, en 1869, il nomma Lefebvre vicaire
général des Acadiens pour la durée de son absence. Cette mesure autorisa
ce dernier à s’intéresser aux Acadiens des comtés de Digby et Yarmouth, en
Nouvelle-Écosse, et rehaussa le prestige du collège Saint-Joseph aux yeux
de la hiérarchie. Grâce à la bonne entente que Lefebvre sut établir et
préserver avec Connolly et Sweeney, Saint-Joseph ne fut jamais en butte à
une hostilité semblable à celle qui amena l’évêque Rogers à fermer, en
1882, le collège acadien Saint-Louis, fondé en 1874 à Saint-Louis-de-Kent
par Marcel-François Richard, et que l’enseignement du français avait
rendu trop populaire. Mgr Sweeney n’abandonna jamais Lefebvre et, le 17
juin 1885, le vingt-cinquième anniversaire de son accession à l’épiscopat
fut célébré au collège Saint-Joseph. Ce fut d’ailleurs en raison de cet
appui fidèle que le gouvernement provincial conféra au collège le statut
d’université en 1898.
Lefebvre put
également compter sur le fait que sa propre communauté et Rome
reconnaissaient de plus en plus ses talents. En 1871, sa candidature au
poste de provincial de la Congrégation de Sainte-Croix au Canada fut
proposée. Il n’accepta cette fonction que sous de fortes pressions, et il
put contraindre le comité, qui avait son siège dans la province de Québec,
à accepter qu’il reste à Memramcook et continue à diriger le collège.
Nommé officiellement en août 1872, il demeura provincial jusqu’au 24 avril
1880. Entre-temps, en février 1876, Rome l’avait honoré du titre de
missionnaire apostolique en raison de ce qu’il avait fait pour sa
communauté et pour les catholiques des Maritimes.
Un fois devenu
provincial, Lefebvre eut d’importants atouts en main pour promouvoir
l’enseignement supérieur catholique. D’abord, il dut voyager ; en 1873, il
se rendit en France, au chapitre général des provinciaux de l’ordre. Ces
voyages lui permirent d’entendre exprimer de nouvelles idées sur
l’enseignement collégial et d’élargir ses horizons intellectuels. Ensuite,
sa fonction l’aidait dans une certaine mesure à trouver les professeurs
dont son collège avait constamment besoin. Enfin – et cela suscitait plus
de controverse – elle resserra certainement ses liens avec le Québec.
Récemment, des
auteurs acadiens tel Michel Roy ont déprécié la contribution de Lefebvre
au progrès de leurs compatriotes. Il n’aurait été qu’un agent à la solde
du clergé québécois, un représentant de son colonialisme sous l’emprise
duquel les Acadiens se seraient vu imposer une identité « nationale »
postiche. Cette façon de voir s’appuie sur une interprétation idéaliste
des événements et sur une conception particulière de la nature du
nationalisme acadien. De ce point de vue, les Acadiens deviennent le type
même des victimes, et leur identité apparaît comme une simple fabrication
imposée par les puissants pour les maintenir à un échelon bien précis de
la structure du pouvoir. La vie de Lefebvre dément ces idées.
Voir en
Lefebvre une marionnette des idéologues, et non un individu à la poursuite
de ses propres ambitions et de ses propres rêves, c’est ne pas tenir
compte de la force évidente de son caractère. La connaissance de soi peut
n’être qu’illusion sur soi mais, si l’on suppose que Lefebvre avait une
juste perception de lui-même, on doit reconnaître du même coup qu’il
entreprit son œuvre dans les Maritimes parce qu’il voyait là un moyen
d’aider un peuple aux prises avec des difficultés dont il avait entendu
parler dans son enfance, et qu’il la poursuivit par sens du devoir
accompli de bon cœur. Impressions d’enfance, ambitions de jeunesse,
engagement d’adulte : son travail en Acadie s’appuyait sur tout cela. Il
racontait aux étudiants du collège Saint-Joseph que, dans ses jeunes
années, il avait souvent entendu parler des Acadiens et que le récit de la
Déportation le faisait « quelquefois pleurer ». « J’ai commencé dès ce
moment, disait-il, à les aimer et à leur vouloir du bien. Mon parrain est
un Acadien. » En apprenant qu’il était affecté à Memramcook, il avait
réagi comme si on le chargeait d’une mission. Le 20 septembre 1865, il
écrivait à François-Edmé Rameau de Saint-Père que Sweeney lui avait
demandé de contribuer par l’éducation à la régénération du peuple acadien.
C’était, notait-il, un appel qui avait beaucoup d’attrait pour lui. Ses
dons d’instituteur, d’administrateur et de prêtre allaient être pleinement
mis à profit. Même quand on lui offrit d’agir sur une scène plus vaste, en
qualité de provincial de sa communauté, il préféra rester à Memramcook. En
1884, il écarta la possibilité de faire de l’action politique en dehors du
Nouveau-Brunswick en refusant la présidence de la Ligue française,
organisme de promotion du français fondé peu de temps auparavant. À cette
occasion, il écrivit à son ami et ancien élève Pascal Poirier qu’il avait
le sentiment de devoir rester là où il était afin d’accomplir la tâche
qui, selon lui, était la sienne. Ne voir en lui que l’agent d’un
quelconque impérialisme clérical, c’est simplifier son univers
psychologique.
Les idées de
Lefebvre sur la situation politique des Acadiens s’appuyaient sur deux
grandes convictions. La première était que tous les Nord-Américains
d’ascendance française étaient unis malgré leurs différences. La deuxième,
que les Acadiens – tant à cause de leur passé de vaincus, qui exigeait
dédommagement et restitution, que de leur présent de minoritaires –
n’auraient un avenir que s’ils se liaient à une collectivité francophone
plus nombreuse. Sa vision de leur avenir était, inévitablement, celle de
quelqu’un qui venait de l’extérieur. Sa famille, tout en reconnaissant la
puissance politique du Canada anglais, avait foi en la culture française
et en était fière. Lefebvre voyait une unité entre le Québécois et
l’Acadien, mais il était conscient que le patrimoine acadien était unique.
Poirier raconte comment on enseignait l’Évangéline de Henry Wadsworth
Longfellow au collège Saint-Joseph et avec quelle constance Lefebvre
s’employait à insuffler de la fierté aux élèves.
Néanmoins,
malgré sa sympathie et son respect pour les Acadiens, Lefebvre estimait
qu’ils devaient lier leur avenir à celui de la province de Québec. En
1877, il organisa au collège Saint-Joseph une cérémonie au cours de
laquelle, comme il l’écrivit à Poirier, le fleurdelysé flotta en Acadie
pour la première fois depuis la Conquête : « Puisse-t-il nous apporter
(dans ses plis), paix, bonheur et prospérité. » Pour lui, les Acadiens ne
pouvaient être fortifiés qu’en épousant totalement le sentiment national
des Québécois. Il fut amèrement déçu de les voir rejeter la fête de saint
Jean-Baptiste et les autres symboles québécois à leurs congrès nationaux
de 1881, 1884 et 1890. La majorité d’entre eux n’acceptaient pas sa vision
d’un nationalisme qui prenait sa source au Québec et englobait tous les
Canadiens français.
Que les
Acadiens aient déçu Lefebvre précisément de cette manière contredit ceux
qui voient en eux un peuple dont les désirs et les ambitions auraient été
façonnés par un étranger. Ceux qui bénéficiaient de son œuvre éducative
l’honoraient et le vénéraient. Même en 1881, personne ne contestait qu’il
avait donné aux Acadiens une élite instruite et, 14 ans plus tard, à ses
funérailles, plus d’un orateur évoqua cette réalisation. Cependant, malgré
leur respect et leur amour pour-lui, les Acadiens affirmaient leur propre
conception d’eux-mêmes au lieu de suivre la voie qu’il leur indiquait.
Les membres de
la hiérarchie qui soutenaient en général ses efforts manquaient rarement
de lui souligner qu’il était un immigrant du Québec. On lui rappelait bien
assez souvent qu’il appartenait à une communauté religieuse dont le siège
était dans cette province. Quand il tentait d’étendre son influence en
renforçant la présence des religieux francophones au Nouveau-Brunswick, il
se faisait fréquemment couper l’herbe sous le pied par des organismes
catholiques rivaux qui venaient des États-Unis. Afin d’offrir aux
Acadiennes la possibilité d’entrer dans la. vie religieuse, il fonda en
1874, avec sœur Marie-Léonie [Élodie Paradis], la congrégation des
Petites Sœurs de la Sainte-Famille. Il doutait que les Sisters of Charity
of Saint John, qui étaient arrivées à Memramcook en 1873 et qui avaient
surtout des attaches à New York [V. Honoria Conway], soient vraiment en
mesure de desservir l’Acadie.
Pourtant, au
delà des obstacles que Lefebvre affrontait, au delà de ses différends avec
ses supérieurs ou avec les gens parmi lesquels il vivait, la valeur de son
œuvre pour les Acadiens est indubitable. On le reconnut aussi bien de son
vivant qu’à sa mort. En 1880, ses 25 ans de sacerdoce furent célébrés en
grande pompe au collège Saint-Joseph. À l’occasion du vingt-cinquième
anniversaire du collège, en 1889, des télégrammes de félicitations vinrent
de tout le Canada, dont un dans lequel John Costigan, alors ministre
fédéral du Revenu de l’intérieur, saluait personnellement Lefebvre et
reconnaissait l’importance du collège pour tous les habitants du
Nouveau-Brunswick. En juin 1894, on présenta à Lefebvre une statue de
lui-même par Louis-Philippe Hébert. En la voyant, il conclut, comme il
l’écrivit à son ami le père Alfred-Valère Roy, qu’elle lui ressemblait
moins qu’à Marc Marquis, le chef des Micmacs de l’endroit. La même année,
l’université Laval lui conféra un doctorat honorifique « en raison des
services rendus à la cause Acadienne Française dans le Nouveau-Brunswick
et comme ayant été professeur de théologie pendant douze ans ». Cet
événement rappelle que, malgré ses nombreuses activités, Lefebvre joua,
pendant les premières années du collège, un important rôle d’enseignant.
On peut d’ailleurs dire qu’il enseigna toujours, étant donné les multiples
sermons et conférences qu’il prononça non seulement devant des étudiants
mais aussi devant bien d’autres assemblées. Les comptes rendus de ses
discours dans les congrès nationaux montrent qu’il ne perdit jamais
l’éloquence enflammée dont il avait d’abord fait montre à Sorel. Quant au
fait que son doctorat lui fut octroyé notamment pour son enseignement de
la théologie, il témoigne de l’orthodoxie de ses idées religieuses.
Lefebvre mourut
le 28 janvier 1895. Huit jours plus tard, Poirier écrivit à Rameau de
Saint-Père : « Nous venons de faire une perte nationale et toute l’Acadie
est dans un grand deuil [...] Cet homme plus que tout autre a été notre
bienfaiteur. Il est le Moïse qui nous a délivrés du servage de
l’ignorance. » Aux funérailles, il y eut des éloges plus fleuris, mais ces
mots de l’un de ses meilleurs étudiants sont le plus juste des hommages
qu’on lui ait rendus.
Par-dessus
tout, Camille Lefebvre fut un pédagogue dévoué et plein de charisme. À la
suite du père Lafrance, dont il reconnut toujours sans réserve le travail,
il mit sur pied le premier établissement où les Acadiens purent faire des
études postsecondaires. Non seulement de son vivant, mais durant plus de
trois quarts de siècle après sa mort, la plupart des Acadiens qui allaient
exercer la profession de médecin, d’avocat ou d’instituteur parmi les
leurs reçurent leur formation au collège Saint-Joseph. Lefebvre était un
Québécois pour qui l’avenir de tous les Canadiens français devait se
préparer à partir de sa province natale. C’était un prêtre et un
catholique profondément pieux. Il exposa ses croyances à ses élèves aussi
bien qu’il leur apprit ce qui ressortait aux matières scolaires. Il leur
communiqua ses idées sur l’action politique et sa conception de l’avenir
des peuples francophones d’Amérique du Nord, sa conviction qu’il fallait
poursuivre le progrès pacifiquement, dans le cadre de la Confédération.
L’ampleur de la reconnaissance qui entourait son travail et sa capacité
d’amener l’épiscopat, largement irlandais, à soutenir ses efforts,
donnaient du crédit à sa conviction que, dans une société où la structure
du pouvoir favorise ceux qui parlent une autre langue et pratiquent une
autre religion, ce n’est pas en vain qu’une minorité recourt à l’action
politique. Sa volumineuse correspondance avec ses anciens élèves, et
surtout ses lettres à Pascal Poirier, témoignent de ses convictions et
montrent ses triomphes et ses limites. Non, Lefebvre ne déforma pas
l’identité des Acadiens. Il leur donna plutôt, comme l’a écrit Poirier,
espoir en un avenir bien à eux.
Naomi E. S. Griffiths

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