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Occupation du
territoire par les Acadiens
Le traité de Bréda, signé entre la France et l'Angleterre en 1667, signalait le
retour de l'Acadie au sein des possessions françaises.
Thomas Temple,
l'administrateur anglais de l'Acadie durant la période, posa toutes sortes de
difficultés avant de remettre le territoire aux Français de telle sorte que ce
ne fut qu'en 1670 que le nouveau gouverneur français,
Grandfontaine, put prendre
possession du territoire.
Une tâche immense attendait
Grandfontaine en Acadie. Accompagné de quelques 30
soldats et d'environ 60 colons il devait restaurer l'autorité française auprès
des 400 habitants du territoire acadien. Le nouveau gouverneur, installé à
Pentagouet, près de la rivière du même nom, en plus d'inviter la population
acadienne, habituée depuis plusieurs années à vivre d'une façon indépendante, à
se soumettre aux lois et directives françaises devait aussi empêcher les Anglais
des colonies américaines de continuer leurs activités habituelles de commerce et
de pêche en territoire acadien.
Il semble que ces deux objectifs essentiels, si la France voulait contrôler
d'une façon effective le territoire acadien, ne furent pas atteints par
Grandfontaine et ses successeurs. Cela vint du fait que l'Acadie, dans le
contexte colonial de l'Amérique du nord, était une colonie marginale. Situé
entre deux colonies rivales (la Nouvelle-France au nord et la
Nouvelle-Angleterre au sud), le territoire de la Baie française fut contesté à
diverses reprises et fut la scène de nombreux engagements militaires. Les
successeurs du gouverneur
Grandfontaine,
Marson,
Chambly, La
Vallière firent
face à des problèmes administratifs et militaires qui démontrèrent la faiblesse
de la colonie acadienne qui ne recevait que peu d'aide de la métropole
française.
La faiblesse des moyens à la disposition des administrateurs coloniaux se
traduisit dans l'application d'une politique de laisser-faire dans le domaine
des pêcheries et de la traite des fourrures. Comme le gouverneur de la colonie
n'avait pas de navires garde-côte pour réserver la pêche le long des côtes
acadiennes aux seuls naturels français, les pêcheurs anglais de Boston et Salem
continuèrent leurs opérations comme si rien n'avait changé. Il en fut de même
pour les marchands bostonnais comme John Nelson, John Allen qui poursuivirent
leurs échanges de rhum, de tissus et d'objets manufacturés contre les fourrures
et les céréales acadiennes. La pénétration économique et commerciale du
Massachusetts en Acadie fut une constante durant toute la période de 1670 à 1710
et témoigne de la puissance de la colonie anglaise du sud qui considérait le
territoire de la Baie française comme une sphère d'intérêt anglaise.
L'attaque de Julian Aernoutz, officier de marine hollandais, contre Pentagouet,
siège militaire de l'Acadie, fit ressortir la faiblesse de la colonie. Le
gouverneur
Chambly dut rendre la fortification après deux heures de combat
tandis que son lieutenant, retranché à Jemseg fut, lui aussi, fait prisonnier
par la suite. Comme c'était toujours le cas, Aernoutz se livra à un pillage des
différents établissements acadiens avant d'abandonner le territoire. Cette
attaque impromptue sur l'Acadie et l'impuissance des autorités françaises à la
repousser servirent à rappeler à la population que la France n'avait pas réussi
à assurer leur sécurité.
Étant donné cette situation, il ne faut donc pas s'étonner de voir la population
acadienne agir suivant ses propres intérêts, même si ces derniers allaient à
l'encontre des objectifs visés par la métropole française. Les nombreuses
critiques des dirigeants français concernant l'entêtement des Acadiens ou leur
indépendance illustrent bien la marge qui existait entre l'idéal de colonisation
que l'on voulait atteindre et les réalisations qui s'ébauchaient en Amérique.
Les Acadiens, installés en Amérique depuis plus de 50 ans, avaient aménagé le
territoire d'une manière originale et unique en Amérique du Nord. Plutôt que de
défricher les terres hautes pour les cultiver par la suite, ils préféraient
cultiver les terres d'alluvions près de la mer. La Baie française (baie de
Fundy) étant une région de très fortes marées, les Acadiens durent se servir de
leur expérience et de leur savoir-faire pour développer un système de protection
contre la mer. A partir de l'expérience des marais salants qu'ils avaient connu
en France, ils construisirent un système de digues qui avaient pour but de
permettre l'écoulement de l'excédent d'eau douce vers la mer et d'empêcher
celle-ci d'envahir deux fois par jour, lors des marées hautes, les terres
d'alluvions.
Grâce à un petit canal de bois, appelé aboiteau, situé à la base de la levée de
terre, l'excédent d'eau douce de l'arrière-pays pouvait s'écouler vers la mer.
L'aboiteau, fermé du côté de la mer par une porte basculante appelée clapet
empêchait l'eau salée d'inonder deux fois par jour les terres d'alluvions sur
lesquelles on cultivait du blé, de l'avoine et où le bétail paissait. Cette
méthode de culture permettait aux Acadiens de mettre en culture rapidement et
sans trop de travail des terres agricoles très fertiles qui donnaient des
rendements supérieurs. Comme ils travaillaient moins que les agriculteurs de la
Nouvelle-France et de la Nouvelle-Angleterre à la même époque, plusieurs
accusaient les Acadiens de paresse alors qu'ils avaient tout simplement utilisé
d'une façon ingénieuse et originale le relief et les possibilités du milieu. Ce
n'est pas sans raison que l'on les a surnommés "les défricheurs d'eau".
C'est le long de la rivière Dauphin à Port-Royal que l'expérience des aboiteaux
débuta. Chaque famille avait un terrain qui donnait sur la rivière. Des deux
côtés de la rivière, on retrouvait une longue filée d'habitations; une fois tous
les espaces remplis, les habitants s'installaient le long d'une autre rivière où
ils répétaient le même style d'occupation des terres.
A partir des années 1670, avec la croissance de la population de Port-Royal on
assiste à une émigration vers d'autres régions de la Baie française. Les
nouveaux arrivants cherchaient un relief et un habitat semblable à celui qu'ils
quittaient. Vers 1674, on note l'établissement de quelques Acadiens à Beaubassin
au fond de la Baie française. Au milieu des années 1680 le village Les Mines fut
fondé. Chacun de ces nouveaux établissements continuait le style d'occupation
des terres en usage.
Cette extension du peuplement le long de la Baie française à partir du
Port-Royal fut causé en partie, par l'état d'insécurité de la population qui
voyait le village exposé aux attaques incessantes des Anglais. S'établir
ailleurs, c'était chercher la tranquillité et des espaces nouveaux à cultiver.
Le désintéressement de la France, manifesté par le peu d'encouragement donné au
peuplement et à la défense de la colonie, se perpétua durant toute la fin du 17e
siècle. Avec la mort du commandant
Marsonen juillet 1678, l'Acadie se trouvait
sans chef. Le gouverneur de la Nouvelle-France,
Frontenac, désireux d'étendre
son influence jusqu'en Acadie, y nomma de son propre chef
La Vallière comme
commandant. Même si ce dernier ne fut jamais accepté par le roi, son arrivée et
son installation en Acadie eurent plusieurs conséquences.
La Vallière, natif de la Nouvelle-France, amena avec lui en plus de sa famille
quelques habitants de la vallée laurentienne qui firent souche en Acadie d'une
façon permanente. D'autre part, une des raisons du refus du gouvernement
métropolitain d'accepter la nomination de
La Vallière par
Frontenac fut la
pratique qu'il avait de vendre des permis de pêche aux Anglais. Il est fort
probable qu'il tentait de maintenir de cette façon un semblant d'autorité
française sur les côtes acadiennes tout en s'enrichissant. Que
La Vallière vende
des permis de pêche aux Anglais n'était pas nouveau; la pratique existait depuis
l'arrivée du gouverneur
Grandfontaine.
Intérêts français et anglais
La Vallière eut à compter sur les critiques formulées à son égard par la
Compagnie de la Pêche Sédentaire ou Compagnie d'Acadie formée en 1682. Cette
compagnie qui avait pour objectifs le développement de la pêche le long des
côtes acadiennes ainsi que l'emploi d'une main-d'oeuvre locale pour le séchage
et le salage du poisson voyait d'un mauvais oeil que l'administrateur de la
colonie ne seconde pas leurs efforts dans le domaine de la pêche mais au
contraire, en vendant des permis, encourage la main-mise des Anglais sur ce
secteur d'activité.
Les plaintes de la Compagnie d'Acadie ne furent pas étrangères au rappel de
La Vallière en 1684 et à son remplacement par l'ex-gouverneur de Montréal,
François-Marie Perrot, qui continua, semble-t-il, le même manège que son
prédécesseur. La Compagnie d'Acadie vécut, jusqu'à sa disparition au début du
18e siècle, une existence misérable et ne put jamais réaliser les objectifs
qu'elle s'était donnés. Loin d'être à la source d'une industrie de pêche
lucrative qui aurait encouragé à la fois les Acadiens et les métropolitains,
elle fut en butte à toutes sortes de problèmes financiers et militaires qui
firent d'elle une entreprise toujours occupée à tenter de se rescaper; parmi les
difficultés rencontrées il faut souligner les attaques et la concurrence des
colons américains, les dissensions internes ainsi que la difficulté à trouver du
capital.
La politique française de l'époque accordait une très grande importance aux
relations indiennes. Ces derniers, premiers habitants de l'Acadie, se révélaient
des personnes très utiles en temps de guerre comme en temps de paix. Que ce soit
dans le domaine de la chasse, de la pêche, les Indiens n'avaient pas leur
pareil; quant à la guerre de guérilla, pratique couramment utilisée par les
Français, les Indiens se révélèrent des alliés précieux. L'on peut dire que les
Acadiens eurent, en général, des relations amicales avec la population indigène:
cela était dû à l'influence des missionnaires auprès d'eux, aux présents, (armes
et objets courants), que le gouvernement français leur faisait parvenir ainsi
qu'au fait que les Acadiens ne s'établirent pas sur leurs territoires de chasse
et de pêche.
Deux grandes tribus indiennes, appartenant à la grande famille algonquienne du
Canada, occupaient le territoire acadien. Dans la région de la Nouvelle-Écosse
actuelle se trouvaient les
Micmacs tandis qu'au Nouveau-Brunswick et au Maine
les
Abénaquis occupaient le territoire. Un Français,
Jean-François d'Abbadie de
Saint-Castin, exerça une très grande influence sur les Indiens de la rivière
Pentagouet (Penobscot). Venant de la Nouvelle-France en 1670, il s'établit dans
la région et épousa la fille d'un chef indien ce qui lui conféra une autorité
incontestable. L'alliance des Français avec les
Abénaquis de la région grâce à
la présence
de Saint-Castin fut très importante car ces derniers mirent un frein
à l'expansionnisme anglais dans la région tout en luttant aux côtés de la France
lors des nombreuses guerres de la période. Cependant, l'alliance des
Abénaquis
avec les Français ne fut pas toujours encouragée par l'attitude désinvolte de la
métropole qui ne se préoccupait des relations indiennes qu'en temps de guerre.
Il ne faut pas s'étonner de voir
Saint-Castin et les Indiens de la région de
Pentagouet vendre des fourrures aux Anglais. C'était là l'unique moyen d'obtenir
ce qu'ils ne pouvaient recevoir de la France. Les
Abénaquis et les
Micmacs
subirent le même traitement que les Acadiens: le désintéressement de la France
en temps de paix.
Le commerce entre les Acadiens et le Massachusetts, même s'il était défendu, fut
assez florissant au 17e siècle pour que des personnes des deux colonies s'y
prêtent. Pour les Acadiens c'était là le moyen d'écouler une production
excédentaire de céréales (blé, avoine etc.) et le stock de fourrures échangé aux
Indiens pour recevoir en échanges des produits manufacturés (couteaux,
aiguilles, vaisselle) ainsi que des denrées des Antilles (sucre, mélasse, rhum).
Si des marchands et des pêcheurs du Massachusetts vinrent assurer le
ravitaillement des Acadiens, quelques-uns de ces derniers se lancèrent eux aussi
dans le commerce.
Ces audacieux Acadiens, que ni la guerre ou les menaces de saisie n'arrêtèrent,
parvinrent avec ténacité et hardiesse à s'immiscer dans les échanges commerciaux
entre les deux colonies. Le cas de
Charles-Amador de Saint-Étienne de La Tour,
établi au Cap Sable, le démontre bien. Il avait fait depuis quelques années des
voyages de commerce à Boston. Son bateau fut saisi en pleine mer en 1696 par des
commerçants anglais rivaux et amené à Boston. Il perdit un premier procès.
malgré des relations influentes dans la capitale puritaine. Déçu de la tournure
des événements, il fut le premier Acadien à porter son cas devant la cour
suprême de la colonie du Massachusetts. Malheureusement pour lui, il perdit sa
cause c'est-à-dire que son bateau ainsi que les marchandises qu'il contenait
furent confisqués.
Même si
La Tour eut maille à partir avec les autorités du Massachusetts,
beaucoup d'autres Acadiens continuèrent le système d'échange existant;
l'activité de Pierre Dubreuil, de Louis Allain et Louis Aubert Duforillon le
démontre bien. A bien des égards, la colonie de la Baie française, apparaissait
bien plus comme un satellite économique de Boston que de Versailles. Il ne faut
pas s'étonner dans ce cas de voir l'intérêt que portait la colonie anglaise
vis-à-vis l'Acadie.
L'Acadie: zone frontière
En plus du potentiel économique que représentait la colonie acadienne, celle-ci
s'imposait comme l'avant-poste séparant les deux colonies les plus puissantes de
l'époque: la Nouvelle-France au nord et le Massachusetts au sud. Dès qu'un
conflit sérieux éclatait, l'Acadie, située en charnière entre les deux ennemis,
servait de champ de bataille. Tel fut le cas en 1690 durant la guerre de la
Ligue d'Augsbourg (1689-1697). Le gouverneur de la Nouvelle-France,
Frontenac,
désireux de porter un coup aux colonies anglaises organisa trois expéditions qui
en plein hiver dévastèrent des établissements situés à la frontière des colonies
américaines. Les massacres de Schenectady (New York), Salmon Falls
(Massachusetts) et Fort Loyal (Maine) loin de faire courber l'échine des colons
américains, fouetta leur patriotisme et leur désir de revanche. Le Massachusetts
fut l'initiateur d'un projet d'attaque dont le premier objectif était l'Acadie.
Le gouverneur
Meneval, successeur de
Perrot, n'avait que 100 soldats à opposer
aux 7 bateaux et aux 700 hommes commandés par
William Phips. Comme prévu,
Port-Royal tomba rapidement ce qui permit aux assiégeants de se livrer au
pillage, fort probablement un des premiers buts de l'expédition. L'Acadie avait
eu â subir une conquête en guise de représailles pour des décisions prises
ailleurs. Cependant la population n'eut pas à endurer une occupation en règle
car les assiégeants, une fois le bétail rassemblé et les objets de valeur
enlevés, se retirèrent à Boston en prenant le soin de nommer un conseil composé
exclusivement d'Acadiens pour s'occuper des affaires courantes.
Pour éviter le pire les Acadiens de Port-Royal prêtèrent un serment d'allégeance
à la couronne britannique ce qui était pour eux un moyen d'apaiser la tempête et
d'éviter d'avoir à supporter la présence anglaise. Jusqu'au traité de Ryswick de
1697, l'Acadie connut le même sort aux mains des Anglais que des Français
auparavant: l'oubli et l'abandon.
Habitués à vivre sur un territoire contesté ils ne voyaient aucune inconstance à
agir de façon à satisfaire des exigences contradictoires. L'accommodation avec
le plus fort était le moyen pour les Acadiens d'obtenir un peu de sécurité et
assurer leur permanence en terre d'Amérique.
Lorsqu'un militaire français,
Villebon, arriva de France quelque temps après le
départ des troupes anglaises, il put facilement obtenir un serment d'allégeance
à la couronne française en échange de vivres et de produits de toutes sortes
qu'il ramenait avec lui. Mais, jugeant la situation de Port-Royal trop exposée
aux attaques dangereuses, il se réfugia à Jemseg sur la rivière Saint-Jean avec
quelques soldats.
Recevant peu d'aide militaire de la France ou de la Nouvelle-France, le
commandant
Villebon maintint un gouvernement fantôme en Acadie, d'autant plus
que l'on ne savait pas à qui le pays appartenait. Il en fut de même pour le
gouvernement du Massachusetts qui, même s'il avait conquis militairement le pays
et le considérait sous sa dépendance, ne s'en préoccupa que très peu en ne
prenant même pas de dispositions pour y envoyer une garnison ou des colons
anglais.
Même si la France, le Massachusetts ou la Nouvelle-France ne se soucièrent que
très peu du sort matériel des Acadiens, les décisions politiques, militaires et
stratégiques prises par ces puissances nuisaient à la vie de ces derniers. Tel
fut le sort de l'Acadie qui eut à subir les coups et les contre-coups de
politiques divergentes. Les Acadiens n'étaient pas maîtres de leur destinée à la
fois parce qu'ils formaient une colonie et à ce titre avaient peu de choses à
dire lors des prises de décisions et aussi à cause de leur situation
géographique séparant deux grandes colonies rivales.
Il faut bien se rendre compte que la colonie acadienne était, comparativement
aux autres colonies de l'Amérique du Nord de l'époque, la plus faible. Le
tableau qui suit nous fait voir ce que représentait la population de la Baie
française par rapport aux autres colonies.
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Table des populations
comparées de la Nouvelle-France, l'Acadie et les colonies
Américaines |
| Année |
Nouvelle-France |
Acadie
|
Colonies Américaines |
| 1608 |
28
|
10 |
100
|
| 1640 |
220 |
200 |
28,000
|
| 1680
|
9,700 |
800 |
155,000 |
| 1710 |
16,000 |
1,700 |
357,000 |
| 1750 |
55,000 |
15,000 |
1,200,000 |
Par exemple dans le cadre de la guerre de la ligue d'Augsbourg, les autorités de
Québec de concert avec celles de la France décident de lancer l'intrépide
d'Iberville sur le fort anglais de Pemaquid situé sur la côte du Maine actuel.
La prise du fort au printemps de 1696 amena une réaction immédiate dont eurent à
souffrir des habitants de la Baie française. Le gouvernement du Massachusetts
décida de frapper l'Acadie en guise de représailles; le colonel
Benjamin Church
fut envoyé â l'automne de la même année attaquer les villages acadiens. Partout
où il alla, il sema la dévastation allant jusqu'à briser les digues ce qui
signifiait des pertes incalculables pour les fermiers car les terres inondées
devaient rester en friche au moins trois (3) ans avant d'être cultivées de
nouveau.
La grande famille acadienne
Malgré ces attaques incessantes, ces pillages (par exemple Port-Royal fut
attaqué en 1704, deux fois en 1707 et de nouveau en 1710) les Acadiens tinrent
bon. Ils avaient développé une capacité de résistance et d'adaptation qui firent
que ces difficultés ne furent pas irrémédiables. Le système d'organisation
familiale explique bien comment les habitants de la Baie française purent
demeurer plus d'un siècle et demi sur ce territoire convoité par plusieurs
puissances.
L'immigration restreinte en Acadie fit qu'après 3 ou 4 générations tous les
habitants des différents établissements étaient reliés les uns aux autres par
des liens de parenté (oncle, cousins, petit-cousins etc.). Comme c'est toujours
le cas dans ce genre de société, les liens affectifs et sanguins engendrés par
les liens de parenté furent la base sur laquelle s'établit un système d'entraide
et de solidarité grâce auquel les plus riches distribuaient leur surplus à ceux
que la guerre ou les fléaux naturels avaient frappés.
Cette répartition des ressources entre tous les habitants leur permit de
continuer, malgré les vicissitudes, à mener une existence ou la famine et la
disette étaient des épisodes rares. En fait, jusqu'en 1710, on n'enregistra
qu'une seule année de disette (1699) et il est fort probable que ce ne fut que
la région de Port-Royal qui fut affectée. Cette redistribution des stocks
alimentaires entre les membres de la grande famille acadienne en plus d'assurer
la subsistance de tous et chacun procura aussi une alimentation adéquate à tous
et chacun de telle sorte que la population ne connut que deux épidémies de peste
qui furent responsables de la mort d'environ 50 personnes: une en 1709 qui fit
périr 50 personnes surtout parmi les prisonniers anglais à Port-Royal et l'autre
en 1751 qui fit 25 victimes parmi les habitants.
Même si le gouvernement français voulut se servir du système seigneurial pour
installer de nouveaux colons ainsi que pour diviser les terres, celui-ci eut peu
d'impact en Acadie. Il y eut des terres concédées à des seigneurs à Port-Royal,
à Beaubassin, le long de la rivière Saint-Jean mais le peu d'attention accordée
par les seigneurs à leurs affaires, les chicanes entre ces derniers et leurs
tenanciers ainsi que le refus des habitants à se plier à toutes directives
firent que les seigneuries, même si elles existaient sur le papier, n'eurent
pratiquement pas d'influence sur la vie quotidienne des colons. Les habitants
vécurent en marge du système seigneurial.
L'Église acadienne, sous l'autorité de l'évêque de Québec, exerça une influence
importante par ses activités d'encadrement auprès de la population française
ainsi que par son action missionnaire auprès des Indiens. Des prêtres du
Séminaire de Québec furent encouragés à se diriger vers l'Acadie. En 1676,
l'évêque Laval, nomma l'abbé Petit de Port-Royal, son vicaire-général en Acadie.
Monseigneur Saint-Vallier, par la suite, envoya les abbés Gaulin, Rageot, Giray
et Maudoux en mission auprès des Indiens et nomma Thury comme son
vicaire-général. Saint-Vallier put se rendre compte lui-même de l'état de
l'Église acadienne car il y fit un voyage en 1686 et publia un rapport détaillé
de son séjour sous le titre "Estat présent de l'Église et de la colonie
française".
Pour seconder l'oeuvre des prêtres séculiers, Saint-Vallier réussit à intéresser
quelques Sulpiciens comme Geoffroy, Trouvé et Beaudoin qui servirent à la fois
les Acadiens et les
Micmacs. Les Sulpiciens contribuèrent à l'éducation dans la
petite colonie acadienne. Ils secondèrent les efforts de l'abbé Petit qui avait
mis sur pied une école à Port-Royal durant les années 1670. Il semblerait que
les soeurs de la Congrégation y auraient ouvert une école pour jeunes filles à
partir de 1687. Par son rôle missionnaire et apostolique l'Église fut une des
manifestations les plus importantes de la France en Acadie. La plupart des
religieux, même s'ils étaient tous d'origine française demeurèrent plusieurs
années de suite dans la région et épousèrent la cause des Acadiens. La
population en plus de trouver auprès d'eux des secours religieux,
obtint d'eux des conseils judicieux concernant différents problèmes d'ordre
matériel. A cause de l'ascendant dont ils jouissaient auprès de la population,
ils furent consultés souvent et agirent dans bien des cas comme juges non-officiels dans des disputes opposant des habitants. Comme le système
judiciaire était déficient en Acadie, il n'est pas étonnant que la population
fasse appel aux gens les plus instruits avec lesquels ils avaient des liens
fréquents et constants.
Le règlement des conflits
La paix de Ryswick signée en 1697, mettait fin à la guerre en Amérique et en
Europe mais ce ne fut qu'une trêve de 5 ans. Les trois dernières années de
l'administration de
Villebon, avant sa mort en 1700, furent consacrées à
consolider la présence française en Acadie. La réparation du fort de Port-Royal,
l'accroissement des échanges de toutes sortes avec la France et la
Nouvelle-France démontrèrent que la colonie était française. Mais l'on ne peut
s'empêcher de remarquer la continuation de la dépendance économique de la
colonie vis-à-vis le Massachusetts. Les pêcheurs et les marchands de la
Nouvelle-Angleterre continuèrent aussi nombreux, sinon plus, qu'auparavant à
venir sur les côtes acadiennes. De même, les commerçants acadiens allèrent plus
fréquemment s'approvisionner à Boston maintenant que la guerre rendait le voyage
moins périlleux.
Un fait demeurait. Toute décision française visant à restreindre exclusivement
aux naturels français le commerce ou la pêche en territoire acadien allait
susciter une réaction chez certains groupes d'intérêt au Massachusetts, composé
surtout de marchands, de pêcheurs et d'habitants demeurant à la frontière. Ces
derniers, désireux de défendre leurs droits acquis et la liberté dont ils
avaient joui, proposeraient une conquête de l'Acadie. C'était là tout le dilemme
de l'Acadie: être française et se condamner à une conquête éventuelle par des
colons américains ou s'accommoder avec ses voisins puissants et risquer de ne
devenir qu'un comptoir anglais.
Le début de la guerre de Succession d'Espagne en Europe en 1702, fut l'occasion
dont se servirent les colons pour régler les problèmes restés en suspens depuis
le dernier conflit. Un de ces problèmes était le sort de l'Acadie qui, au grand
désenchantement des colons du Massachusetts, avait été remise à la France en
1697. Cette fois-ci; le Massachusetts avait la ferme intention de faire de
l'Acadie une colonie anglaise par droit de conquête.
Les attaques infructueuses de 1704 et de 1707 lancées par le Massachusetts
contre la colonie française firent comprendre aux dirigeants qu'ils auraient
besoin d'une aide militaire de l'Angleterre pour réaliser leur objectif.
Durant cette période l'on assiste à une dégradation graduelle des conditions de
vie en Acadie. Les attaques anglaises, les pillages des établissements isolés et
surtout le blocus économique mis en place par le Massachusetts causèrent de plus
en plus d'ennuis à la population. Toutes sortes de commodités que les Acadiens
avaient habituellement reçues de Boston n'arrivèrent plus tandis que leurs
marchands ne pouvaient plus traverser l'étroit réseau de surveillance mis en
place pour empêcher la contrebande. Il n'était pas possible non plus de recevoir
ces marchandises de la France car les routes maritimes étaient gardées par la
puissante marine britannique. La conséquence de cet état de chose fut un
abaissement du moral des troupes et des habitants ainsi qu'une diminution de la
capacité de résistance de la population en général qui se doutait bien que la
fin, c'est-à-dire la conquête, viendrait dans un proche avenir.
Certaines marchandises arrivaient quand même en Acadie par une voie détournée.
La guerre attira à Port-Royal un groupe de corsaires des Antilles françaises qui
en firent leur port d'attache. Des capitaines comme Pierre Morpain, Pierre
Maisonnat dit Baptiste et Daniel Robinau, attirés par l'appât du gain,
commencèrent leurs attaques contre la flotte commerciale du Massachusetts. De la
nourriture, du poisson, des produits manufacturés de toutes sortes furent
débarqués à Port-Royal. Les corsaires saisirent pas moins de 35 bateaux et
firent pour plus de 400 prisonniers durant la seule année 1709. Ce système
d'approvisionnement avait au moins deux désavantages; l'on ne savait jamais à
l'avance ce qu'un bateau contenait et les captures de bateaux étrangers ne
faisaient qu'attiser le désir de revanche.
Malgré les demandes pressantes de secours du gouverneur
Subercase (1706-1710),
Versailles ne fit que peu de choses car la situation militaire en Europe était
inquiétante. D'un autre côté, le Massachusetts obtenait l'aide réclamée à
Londres; le gouvernement anglais accordait cinq vaisseaux de guerre ainsi que
des troupes. Le Massachusetts put organiser un corps expéditionnaire de 1,000
hommes et reçut, en plus, des troupes des colonies du Rhode Island, du
Connecticut et du New Hampshire.
Lorsque l'armada anglaise se présenta devant Port-Royal à la fin de septembre
1710, la population se prépara au quatrième siège de la guerre. Le gouverneur
Subercase qui n'avait que 300 soldats à sa disposition ne put opposer qu'une
faible résistance et dut capituler le 12 octobre.
Source: Petit manuel
d'histoire d'Acadie de 1670 à 1755, La librairie Acadienne de l'Université de
Moncton, Jean Daigle, 1976

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- Dernière mise à jour de cette
page: 04 juin, 2004
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