L'Acadie: une colonie française marginale, 1670-1710

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  Occupation du territoire par les Acadiens

Le traité de Bréda, signé entre la France et l'Angleterre en 1667, signalait le retour de l'Acadie au sein des possessions françaises. Thomas Temple, l'administrateur anglais de l'Acadie durant la période, posa toutes sortes de difficultés avant de remettre le territoire aux Français de telle sorte que ce ne fut qu'en 1670 que le nouveau gouverneur français, Grandfontaine, put prendre possession du territoire.

Une tâche immense attendait Grandfontaine en Acadie. Accompagné de quelques 30 soldats et d'environ 60 colons il devait restaurer l'autorité française auprès des 400 habitants du territoire acadien. Le nouveau gouverneur, installé à Pentagouet, près de la rivière du même nom, en plus d'inviter la population acadienne, habituée depuis plusieurs années à vivre d'une façon indépendante, à se soumettre aux lois et directives françaises devait aussi empêcher les Anglais des colonies américaines de continuer leurs activités habituelles de commerce et de pêche en territoire acadien.

Il semble que ces deux objectifs essentiels, si la France voulait contrôler d'une façon effective le territoire acadien, ne furent pas atteints par Grandfontaine et ses successeurs. Cela vint du fait que l'Acadie, dans le contexte colonial de l'Amérique du nord, était une colonie marginale. Situé entre deux colonies rivales (la Nouvelle-France au nord et la Nouvelle-Angleterre au sud), le territoire de la Baie française fut contesté à diverses reprises et fut la scène de nombreux engagements militaires. Les successeurs du gouverneur Grandfontaine, Marson, Chambly, La Vallière firent face à des problèmes administratifs et militaires qui démontrèrent la faiblesse de la colonie acadienne qui ne recevait que peu d'aide de la métropole française.

La faiblesse des moyens à la disposition des administrateurs coloniaux se traduisit dans l'application d'une politique de laisser-faire dans le domaine des pêcheries et de la traite des fourrures. Comme le gouverneur de la colonie n'avait pas de navires garde-côte pour réserver la pêche le long des côtes acadiennes aux seuls naturels français, les pêcheurs anglais de Boston et Salem continuèrent leurs opérations comme si rien n'avait changé. Il en fut de même pour les marchands bostonnais comme John Nelson, John Allen qui poursuivirent leurs échanges de rhum, de tissus et d'objets manufacturés contre les fourrures et les céréales acadiennes. La pénétration économique et commerciale du Massachusetts en Acadie fut une constante durant toute la période de 1670 à 1710 et témoigne de la puissance de la colonie anglaise du sud qui considérait le territoire de la Baie française comme une sphère d'intérêt anglaise.

L'attaque de Julian Aernoutz, officier de marine hollandais, contre Pentagouet, siège militaire de l'Acadie, fit ressortir la faiblesse de la colonie. Le gouverneur Chambly dut rendre la fortification après deux heures de combat tandis que son lieutenant, retranché à Jemseg fut, lui aussi, fait prisonnier par la suite. Comme c'était toujours le cas, Aernoutz se livra à un pillage des différents établissements acadiens avant d'abandonner le territoire. Cette attaque impromptue sur l'Acadie et l'impuissance des autorités françaises à la repousser servirent à rappeler à la population que la France n'avait pas réussi à assurer leur sécurité.

Étant donné cette situation, il ne faut donc pas s'étonner de voir la population acadienne agir suivant ses propres intérêts, même si ces derniers allaient à l'encontre des objectifs visés par la métropole française. Les nombreuses critiques des dirigeants français concernant l'entêtement des Acadiens ou leur indépendance illustrent bien la marge qui existait entre l'idéal de colonisation que l'on voulait atteindre et les réalisations qui s'ébauchaient en Amérique.

Les Acadiens, installés en Amérique depuis plus de 50 ans, avaient aménagé le territoire d'une manière originale et unique en Amérique du Nord. Plutôt que de défricher les terres hautes pour les cultiver par la suite, ils préféraient cultiver les terres d'alluvions près de la mer. La Baie française (baie de Fundy) étant une région de très fortes marées, les Acadiens durent se servir de leur expérience et de leur savoir-faire pour développer un système de protection contre la mer. A partir de l'expérience des marais salants qu'ils avaient connu en France, ils construisirent un système de digues qui avaient pour but de permettre l'écoulement de l'excédent d'eau douce vers la mer et d'empêcher celle-ci d'envahir deux fois par jour, lors des marées hautes, les terres d'alluvions.

Grâce à un petit canal de bois, appelé aboiteau, situé à la base de la levée de terre, l'excédent d'eau douce de l'arrière-pays pouvait s'écouler vers la mer. L'aboiteau, fermé du côté de la mer par une porte basculante appelée clapet empêchait l'eau salée d'inonder deux fois par jour les terres d'alluvions sur lesquelles on cultivait du blé, de l'avoine et où le bétail paissait. Cette méthode de culture permettait aux Acadiens de mettre en culture rapidement et sans trop de travail des terres agricoles très fertiles qui donnaient des rendements supérieurs. Comme ils travaillaient moins que les agriculteurs de la Nouvelle-France et de la Nouvelle-Angleterre à la même époque, plusieurs accusaient les Acadiens de paresse alors qu'ils avaient tout simplement utilisé d'une façon ingénieuse et originale le relief et les possibilités du milieu. Ce n'est pas sans raison que l'on les a surnommés "les défricheurs d'eau".

C'est le long de la rivière Dauphin à Port-Royal que l'expérience des aboiteaux débuta. Chaque famille avait un terrain qui donnait sur la rivière. Des deux côtés de la rivière, on retrouvait une longue filée d'habitations; une fois tous les espaces remplis, les habitants s'installaient le long d'une autre rivière où ils répétaient le même style d'occupation des terres.

A partir des années 1670, avec la croissance de la population de Port-Royal on assiste à une émigration vers d'autres régions de la Baie française. Les nouveaux arrivants cherchaient un relief et un habitat semblable à celui qu'ils quittaient. Vers 1674, on note l'établissement de quelques Acadiens à Beaubassin au fond de la Baie française. Au milieu des années 1680 le village Les Mines fut fondé. Chacun de ces nouveaux établissements continuait le style d'occupation des terres en usage.

Cette extension du peuplement le long de la Baie française à partir du Port-Royal fut causé en partie, par l'état d'insécurité de la population qui voyait le village exposé aux attaques incessantes des Anglais. S'établir ailleurs, c'était chercher la tranquillité et des espaces nouveaux à cultiver.

Le désintéressement de la France, manifesté par le peu d'encouragement donné au peuplement et à la défense de la colonie, se perpétua durant toute la fin du 17e siècle. Avec la mort du commandant Marsonen juillet 1678, l'Acadie se trouvait sans chef. Le gouverneur de la Nouvelle-France, Frontenac, désireux d'étendre son influence jusqu'en Acadie, y nomma de son propre chef La Vallière comme commandant. Même si ce dernier ne fut jamais accepté par le roi, son arrivée et son installation en Acadie eurent plusieurs conséquences.

La Vallière, natif de la Nouvelle-France, amena avec lui en plus de sa famille quelques habitants de la vallée laurentienne qui firent souche en Acadie d'une façon permanente. D'autre part, une des raisons du refus du gouvernement métropolitain d'accepter la nomination de La Vallière par Frontenac fut la pratique qu'il avait de vendre des permis de pêche aux Anglais. Il est fort probable qu'il tentait de maintenir de cette façon un semblant d'autorité française sur les côtes acadiennes tout en s'enrichissant. Que La Vallière vende des permis de pêche aux Anglais n'était pas nouveau; la pratique existait depuis l'arrivée du gouverneur Grandfontaine.

 

 Intérêts français et anglais

La Vallière eut à compter sur les critiques formulées à son égard par la Compagnie de la Pêche Sédentaire ou Compagnie d'Acadie formée en 1682. Cette compagnie qui avait pour objectifs le développement de la pêche le long des côtes acadiennes ainsi que l'emploi d'une main-d'oeuvre locale pour le séchage et le salage du poisson voyait d'un mauvais oeil que l'administrateur de la colonie ne seconde pas leurs efforts dans le domaine de la pêche mais au contraire, en vendant des permis, encourage la main-mise des Anglais sur ce secteur d'activité.

Les plaintes de la Compagnie d'Acadie ne furent pas étrangères au rappel de La Vallière en 1684 et à son remplacement par l'ex-gouverneur de Montréal, François-Marie Perrot, qui continua, semble-t-il, le même manège que son prédécesseur. La Compagnie d'Acadie vécut, jusqu'à sa disparition au début du 18e siècle, une existence misérable et ne put jamais réaliser les objectifs qu'elle s'était donnés. Loin d'être à la source d'une industrie de pêche lucrative qui aurait encouragé à la fois les Acadiens et les métropolitains, elle fut en butte à toutes sortes de problèmes financiers et militaires qui firent d'elle une entreprise toujours occupée à tenter de se rescaper; parmi les difficultés rencontrées il faut souligner les attaques et la concurrence des colons américains, les dissensions internes ainsi que la difficulté à trouver du capital.

La politique française de l'époque accordait une très grande importance aux relations indiennes. Ces derniers, premiers habitants de l'Acadie, se révélaient des personnes très utiles en temps de guerre comme en temps de paix. Que ce soit dans le domaine de la chasse, de la pêche, les Indiens n'avaient pas leur pareil; quant à la guerre de guérilla, pratique couramment utilisée par les Français, les Indiens se révélèrent des alliés précieux. L'on peut dire que les Acadiens eurent, en général, des relations amicales avec la population indigène: cela était dû à l'influence des missionnaires auprès d'eux, aux présents, (armes et objets courants), que le gouvernement français leur faisait parvenir ainsi qu'au fait que les Acadiens ne s'établirent pas sur leurs territoires de chasse et de pêche.

Deux grandes tribus indiennes, appartenant à la grande famille algonquienne du Canada, occupaient le territoire acadien. Dans la région de la Nouvelle-Écosse actuelle se trouvaient les Micmacs tandis qu'au Nouveau-Brunswick et au Maine les Abénaquis occupaient le territoire. Un Français, Jean-François d'Abbadie de Saint-Castin, exerça une très grande influence sur les Indiens de la rivière Pentagouet (Penobscot). Venant de la Nouvelle-France en 1670, il s'établit dans la région et épousa la fille d'un chef indien ce qui lui conféra une autorité incontestable. L'alliance des Français avec les Abénaquis de la région grâce à la présence de Saint-Castin fut très importante car ces derniers mirent un frein à l'expansionnisme anglais dans la région tout en luttant aux côtés de la France lors des nombreuses guerres de la période. Cependant, l'alliance des Abénaquis avec les Français ne fut pas toujours encouragée par l'attitude désinvolte de la métropole qui ne se préoccupait des relations indiennes qu'en temps de guerre.

Il ne faut pas s'étonner de voir Saint-Castin et les Indiens de la région de Pentagouet vendre des fourrures aux Anglais. C'était là l'unique moyen d'obtenir ce qu'ils ne pouvaient recevoir de la France. Les Abénaquis et les Micmacs subirent le même traitement que les Acadiens: le désintéressement de la France en temps de paix.

Le commerce entre les Acadiens et le Massachusetts, même s'il était défendu, fut assez florissant au 17e siècle pour que des personnes des deux colonies s'y prêtent. Pour les Acadiens c'était là le moyen d'écouler une production excédentaire de céréales (blé, avoine etc.) et le stock de fourrures échangé aux Indiens pour recevoir en échanges des produits manufacturés (couteaux, aiguilles, vaisselle) ainsi que des denrées des Antilles (sucre, mélasse, rhum). Si des marchands et des pêcheurs du Massachusetts vinrent assurer le ravitaillement des Acadiens, quelques-uns de ces derniers se lancèrent eux aussi dans le commerce.

Ces audacieux Acadiens, que ni la guerre ou les menaces de saisie n'arrêtèrent, parvinrent avec ténacité et hardiesse à s'immiscer dans les échanges commerciaux entre les deux colonies. Le cas de Charles-Amador de Saint-Étienne de La Tour, établi au Cap Sable, le démontre bien. Il avait fait depuis quelques années des voyages de commerce à Boston. Son bateau fut saisi en pleine mer en 1696 par des commerçants anglais rivaux et amené à Boston. Il perdit un premier procès. malgré des relations influentes dans la capitale puritaine. Déçu de la tournure des événements, il fut le premier Acadien à porter son cas devant la cour suprême de la colonie du Massachusetts. Malheureusement pour lui, il perdit sa cause c'est-à-dire que son bateau ainsi que les marchandises qu'il contenait furent confisqués.

Même si La Tour eut maille à partir avec les autorités du Massachusetts, beaucoup d'autres Acadiens continuèrent le système d'échange existant; l'activité de Pierre Dubreuil, de Louis Allain et Louis Aubert Duforillon le démontre bien. A bien des égards, la colonie de la Baie française, apparaissait bien plus comme un satellite économique de Boston que de Versailles. Il ne faut pas s'étonner dans ce cas de voir l'intérêt que portait la colonie anglaise vis-à-vis l'Acadie.

 

 L'Acadie: zone frontière

En plus du potentiel économique que représentait la colonie acadienne, celle-ci s'imposait comme l'avant-poste séparant les deux colonies les plus puissantes de l'époque: la Nouvelle-France au nord et le Massachusetts au sud. Dès qu'un conflit sérieux éclatait, l'Acadie, située en charnière entre les deux ennemis, servait de champ de bataille. Tel fut le cas en 1690 durant la guerre de la Ligue d'Augsbourg (1689-1697). Le gouverneur de la Nouvelle-France, Frontenac, désireux de porter un coup aux colonies anglaises organisa trois expéditions qui en plein hiver dévastèrent des établissements situés à la frontière des colonies américaines. Les massacres de Schenectady (New York), Salmon Falls (Massachusetts) et Fort Loyal (Maine) loin de faire courber l'échine des colons américains, fouetta leur patriotisme et leur désir de revanche. Le Massachusetts fut l'initiateur d'un projet d'attaque dont le premier objectif était l'Acadie.

Le gouverneur Meneval, successeur de Perrot, n'avait que 100 soldats à opposer aux 7 bateaux et aux 700 hommes commandés par William Phips. Comme prévu, Port-Royal tomba rapidement ce qui permit aux assiégeants de se livrer au pillage, fort probablement un des premiers buts de l'expédition. L'Acadie avait eu â subir une conquête en guise de représailles pour des décisions prises ailleurs. Cependant la population n'eut pas à endurer une occupation en règle car les assiégeants, une fois le bétail rassemblé et les objets de valeur enlevés, se retirèrent à Boston en prenant le soin de nommer un conseil composé exclusivement d'Acadiens pour s'occuper des affaires courantes.

Pour éviter le pire les Acadiens de Port-Royal prêtèrent un serment d'allégeance à la couronne britannique ce qui était pour eux un moyen d'apaiser la tempête et d'éviter d'avoir à supporter la présence anglaise. Jusqu'au traité de Ryswick de 1697, l'Acadie connut le même sort aux mains des Anglais que des Français auparavant: l'oubli et l'abandon.

Habitués à vivre sur un territoire contesté ils ne voyaient aucune inconstance à agir de façon à satisfaire des exigences contradictoires. L'accommodation avec le plus fort était le moyen pour les Acadiens d'obtenir un peu de sécurité et assurer leur permanence en terre d'Amérique.

Lorsqu'un militaire français, Villebon, arriva de France quelque temps après le départ des troupes anglaises, il put facilement obtenir un serment d'allégeance à la couronne française en échange de vivres et de produits de toutes sortes qu'il ramenait avec lui. Mais, jugeant la situation de Port-Royal trop exposée aux attaques dangereuses, il se réfugia à Jemseg sur la rivière Saint-Jean avec quelques soldats.

Recevant peu d'aide militaire de la France ou de la Nouvelle-France, le commandant Villebon maintint un gouvernement fantôme en Acadie, d'autant plus que l'on ne savait pas à qui le pays appartenait. Il en fut de même pour le gouvernement du Massachusetts qui, même s'il avait conquis militairement le pays et le considérait sous sa dépendance, ne s'en préoccupa que très peu en ne prenant même pas de dispositions pour y envoyer une garnison ou des colons anglais.

Même si la France, le Massachusetts ou la Nouvelle-France ne se soucièrent que très peu du sort matériel des Acadiens, les décisions politiques, militaires et stratégiques prises par ces puissances nuisaient à la vie de ces derniers. Tel fut le sort de l'Acadie qui eut à subir les coups et les contre-coups de politiques divergentes. Les Acadiens n'étaient pas maîtres de leur destinée à la fois parce qu'ils formaient une colonie et à ce titre avaient peu de choses à dire lors des prises de décisions et aussi à cause de leur situation géographique séparant deux grandes colonies rivales.

Il faut bien se rendre compte que la colonie acadienne était, comparativement aux autres colonies de l'Amérique du Nord de l'époque, la plus faible. Le tableau qui suit nous fait voir ce que représentait la population de la Baie française par rapport aux autres colonies.
 

Table des populations comparées de la Nouvelle-France, l'Acadie et les colonies Américaines

Année Nouvelle-France  Acadie Colonies Américaines
1608 28 10 100
1640 220 200 28,000
1680 9,700 800 155,000
1710 16,000 1,700 357,000
1750 55,000 15,000 1,200,000


Par exemple dans le cadre de la guerre de la ligue d'Augsbourg, les autorités de Québec de concert avec celles de la France décident de lancer l'intrépide d'Iberville sur le fort anglais de Pemaquid situé sur la côte du Maine actuel. La prise du fort au printemps de 1696 amena une réaction immédiate dont eurent à souffrir des habitants de la Baie française. Le gouvernement du Massachusetts décida de frapper l'Acadie en guise de représailles; le colonel Benjamin Church fut envoyé â l'automne de la même année attaquer les villages acadiens. Partout où il alla, il sema la dévastation allant jusqu'à briser les digues ce qui signifiait des pertes incalculables pour les fermiers car les terres inondées devaient rester en friche au moins trois (3) ans avant d'être cultivées de nouveau.
 


 La grande famille acadienne

Malgré ces attaques incessantes, ces pillages (par exemple Port-Royal fut attaqué en 1704, deux fois en 1707 et de nouveau en 1710) les Acadiens tinrent bon. Ils avaient développé une capacité de résistance et d'adaptation qui firent que ces difficultés ne furent pas irrémédiables. Le système d'organisation familiale explique bien comment les habitants de la Baie française purent demeurer plus d'un siècle et demi sur ce territoire convoité par plusieurs puissances.

L'immigration restreinte en Acadie fit qu'après 3 ou 4 générations tous les habitants des différents établissements étaient reliés les uns aux autres par des liens de parenté (oncle, cousins, petit-cousins etc.). Comme c'est toujours le cas dans ce genre de société, les liens affectifs et sanguins engendrés par les liens de parenté furent la base sur laquelle s'établit un système d'entraide et de solidarité grâce auquel les plus riches distribuaient leur surplus à ceux que la guerre ou les fléaux naturels avaient frappés.

Cette répartition des ressources entre tous les habitants leur permit de continuer, malgré les vicissitudes, à mener une existence ou la famine et la disette étaient des épisodes rares. En fait, jusqu'en 1710, on n'enregistra qu'une seule année de disette (1699) et il est fort probable que ce ne fut que la région de Port-Royal qui fut affectée. Cette redistribution des stocks alimentaires entre les membres de la grande famille acadienne en plus d'assurer la subsistance de tous et chacun procura aussi une alimentation adéquate à tous et chacun de telle sorte que la population ne connut que deux épidémies de peste qui furent responsables de la mort d'environ 50 personnes: une en 1709 qui fit périr 50 personnes surtout parmi les prisonniers anglais à Port-Royal et l'autre en 1751 qui fit 25 victimes parmi les habitants.

Même si le gouvernement français voulut se servir du système seigneurial pour installer de nouveaux colons ainsi que pour diviser les terres, celui-ci eut peu d'impact en Acadie. Il y eut des terres concédées à des seigneurs à Port-Royal, à Beaubassin, le long de la rivière Saint-Jean mais le peu d'attention accordée par les seigneurs à leurs affaires, les chicanes entre ces derniers et leurs tenanciers ainsi que le refus des habitants à se plier à toutes directives firent que les seigneuries, même si elles existaient sur le papier, n'eurent pratiquement pas d'influence sur la vie quotidienne des colons. Les habitants vécurent en marge du système seigneurial.

L'Église acadienne, sous l'autorité de l'évêque de Québec, exerça une influence importante par ses activités d'encadrement auprès de la population française ainsi que par son action missionnaire auprès des Indiens. Des prêtres du Séminaire de Québec furent encouragés à se diriger vers l'Acadie. En 1676, l'évêque Laval, nomma l'abbé Petit de Port-Royal, son vicaire-général en Acadie. Monseigneur Saint-Vallier, par la suite, envoya les abbés Gaulin, Rageot, Giray et Maudoux en mission auprès des Indiens et nomma Thury comme son vicaire-général. Saint-Vallier put se rendre compte lui-même de l'état de l'Église acadienne car il y fit un voyage en 1686 et publia un rapport détaillé de son séjour sous le titre "Estat présent de l'Église et de la colonie française".

Pour seconder l'oeuvre des prêtres séculiers, Saint-Vallier réussit à intéresser quelques Sulpiciens comme Geoffroy, Trouvé et Beaudoin qui servirent à la fois les Acadiens et les Micmacs. Les Sulpiciens contribuèrent à l'éducation dans la petite colonie acadienne. Ils secondèrent les efforts de l'abbé Petit qui avait mis sur pied une école à Port-Royal durant les années 1670. Il semblerait que les soeurs de la Congrégation y auraient ouvert une école pour jeunes filles à partir de 1687. Par son rôle missionnaire et apostolique l'Église fut une des manifestations les plus importantes de la France en Acadie. La plupart des religieux, même s'ils étaient tous d'origine française demeurèrent plusieurs années de suite dans la région et épousèrent la cause des Acadiens. La population en plus de trouver auprès d'eux des secours religieux, obtint d'eux des conseils judicieux concernant différents problèmes d'ordre matériel. A cause de l'ascendant dont ils jouissaient auprès de la population, ils furent consultés souvent et agirent dans bien des cas comme juges non-officiels dans des disputes opposant des habitants. Comme le système judiciaire était déficient en Acadie, il n'est pas étonnant que la population fasse appel aux gens les plus instruits avec lesquels ils avaient des liens fréquents et constants.

 

 Le règlement des conflits

La paix de Ryswick signée en 1697, mettait fin à la guerre en Amérique et en Europe mais ce ne fut qu'une trêve de 5 ans. Les trois dernières années de l'administration de Villebon, avant sa mort en 1700, furent consacrées à consolider la présence française en Acadie. La réparation du fort de Port-Royal, l'accroissement des échanges de toutes sortes avec la France et la Nouvelle-France démontrèrent que la colonie était française. Mais l'on ne peut s'empêcher de remarquer la continuation de la dépendance économique de la colonie vis-à-vis le Massachusetts. Les pêcheurs et les marchands de la Nouvelle-Angleterre continuèrent aussi nombreux, sinon plus, qu'auparavant à venir sur les côtes acadiennes. De même, les commerçants acadiens allèrent plus fréquemment s'approvisionner à Boston maintenant que la guerre rendait le voyage moins périlleux.

Un fait demeurait. Toute décision française visant à restreindre exclusivement aux naturels français le commerce ou la pêche en territoire acadien allait susciter une réaction chez certains groupes d'intérêt au Massachusetts, composé surtout de marchands, de pêcheurs et d'habitants demeurant à la frontière. Ces derniers, désireux de défendre leurs droits acquis et la liberté dont ils avaient joui, proposeraient une conquête de l'Acadie. C'était là tout le dilemme de l'Acadie: être française et se condamner à une conquête éventuelle par des colons américains ou s'accommoder avec ses voisins puissants et risquer de ne devenir qu'un comptoir anglais.

Le début de la guerre de Succession d'Espagne en Europe en 1702, fut l'occasion dont se servirent les colons pour régler les problèmes restés en suspens depuis le dernier conflit. Un de ces problèmes était le sort de l'Acadie qui, au grand désenchantement des colons du Massachusetts, avait été remise à la France en 1697. Cette fois-ci; le Massachusetts avait la ferme intention de faire de l'Acadie une colonie anglaise par droit de conquête.

Les attaques infructueuses de 1704 et de 1707 lancées par le Massachusetts contre la colonie française firent comprendre aux dirigeants qu'ils auraient besoin d'une aide militaire de l'Angleterre pour réaliser leur objectif.

Durant cette période l'on assiste à une dégradation graduelle des conditions de vie en Acadie. Les attaques anglaises, les pillages des établissements isolés et surtout le blocus économique mis en place par le Massachusetts causèrent de plus en plus d'ennuis à la population. Toutes sortes de commodités que les Acadiens avaient habituellement reçues de Boston n'arrivèrent plus tandis que leurs marchands ne pouvaient plus traverser l'étroit réseau de surveillance mis en place pour empêcher la contrebande. Il n'était pas possible non plus de recevoir ces marchandises de la France car les routes maritimes étaient gardées par la puissante marine britannique. La conséquence de cet état de chose fut un abaissement du moral des troupes et des habitants ainsi qu'une diminution de la capacité de résistance de la population en général qui se doutait bien que la fin, c'est-à-dire la conquête, viendrait dans un proche avenir.

Certaines marchandises arrivaient quand même en Acadie par une voie détournée. La guerre attira à Port-Royal un groupe de corsaires des Antilles françaises qui en firent leur port d'attache. Des capitaines comme Pierre Morpain, Pierre Maisonnat dit Baptiste et Daniel Robinau, attirés par l'appât du gain, commencèrent leurs attaques contre la flotte commerciale du Massachusetts. De la nourriture, du poisson, des produits manufacturés de toutes sortes furent débarqués à Port-Royal. Les corsaires saisirent pas moins de 35 bateaux et firent pour plus de 400 prisonniers durant la seule année 1709. Ce système d'approvisionnement avait au moins deux désavantages; l'on ne savait jamais à l'avance ce qu'un bateau contenait et les captures de bateaux étrangers ne faisaient qu'attiser le désir de revanche.

Malgré les demandes pressantes de secours du gouverneur Subercase (1706-1710), Versailles ne fit que peu de choses car la situation militaire en Europe était inquiétante. D'un autre côté, le Massachusetts obtenait l'aide réclamée à Londres; le gouvernement anglais accordait cinq vaisseaux de guerre ainsi que des troupes. Le Massachusetts put organiser un corps expéditionnaire de 1,000 hommes et reçut, en plus, des troupes des colonies du Rhode Island, du Connecticut et du New Hampshire.

Lorsque l'armada anglaise se présenta devant Port-Royal à la fin de septembre 1710, la population se prépara au quatrième siège de la guerre. Le gouverneur Subercase qui n'avait que 300 soldats à sa disposition ne put opposer qu'une faible résistance et dut capituler le 12 octobre.

 

Source: Petit manuel d'histoire d'Acadie de 1670 à 1755, La librairie Acadienne de l'Université de Moncton, Jean Daigle, 1976

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Dernière mise à jour de cette page: 04 juin, 2004
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