Une nouvelle Acadie (1761 à 1786)
  Introduction

Le long siècle qui allait suivre la Déportation apparaît comme celui où les anglophones acquièrent une identité et au cours duquel ils marquent davantage l'histoire des Maritimes, alors que les Acadiens, durant cette période, essaient de se regrouper, de reprendre racine. Les grands thèmes de l'histoire canadienne anglaise des Maritimes appartiennent à cette période: conquête définitive de l'ensemble des provinces maritimes par les Britanniques; arrivée des Loyalistes; fondation de nouvelles provinces (Île du Prince-Édouard en 1769, Nouveau-Brunswick en 1784, et même le Cap-Breton qui détint le statut de province entre 1784 et 1820); effort de guerre des Maritimes durant le conflit canado-américain de 1812-1815; établissement de collèges et d'universités; ardeur des sectes religieuses protestantes (avec les "New Lights" de Henri Alline, les Baptiste, les Méthodistes); luttes pour le gouvernement responsable (acquis entre 1848 et 1854); prospérité fondée sur le bois, l'eau et le vent; un journalisme qui se comparait favorablement à la presse du Haut et du Bas-Canada; des politiciens d'envergure comme Joseph Howe, Leonard Tilley, Charles Tupper, Lemuel Allan Wilmot. C'est d'ailleurs encore sur cette période de 1749-1867 que les historiens anglophones préfèrent écrire, délaissant la période post-confédérative sans doute parce qu'à leurs veux celle-ci leur apparaît comme un peu terne, à tort très certainement.

Quant aux Acadiens, beaucoup reviendront des États-Unis, d'autres du Québec, un bon nombre sortira des bois, prêt à recommencer à neuf une expérience tentée pour la première fois 160 ans plus tôt. Ce sera au Nord surtout (Nouveau-Brunswick actuel) que le gros des forces acadiennes se trouvera réuni, loin des centres anglais. Mais des groupes importants iront s'établir dans l'Île du Prince-Édouard et en Nouvelle-Écosse. On commencera par chercher un nouveau site, un nouveau terrain, puis on songera à se donner des institutions, car le "Grand Dérangement" a fait éclater toutes les institutions acadiennes mêmes le noyau familial, souvent, n'y a pas échappé. Cette recherche d'un équilibre institutionnel se poursuivra jusque vers 1840; il s'agira d'abord d'institutions à caractère local (un prêtre et non une structure diocésaine, par exemple), sans trop de permanence au début (les premiers enseignants seront souvent des "maîtres ambulants", tout comme les premiers prêtres étaient des missionnaires), mais surtout partagée avec d'autres: Québécois et Français de France se partageront en effet l'enseignement, les domaines religieux et même politiques.

À une époque où ce sont les anglophones qui se définissent et dominent la scène, les Acadiens vivent dans l'ombre. Ils sont absents du pouvoir économique, n'ont pas de journal, peu d'écoles, pas de médecin, peu de prêtres, pas d'avocats. Parce qu'ils sont catholiques, ils n'ont pas le droit de vote avant 1810 et pas le droit d'être députés avant 1830. L'émancipation décrétée pour les catholiques, ce sera les catholiques anglophones (Irlandais, écossais, anglais) qui en profiteront d'abord, même dans les comtés à majorité française.

Quoi qu'il en soit, à mesure que se structurait la société acadienne, le besoin de se définir collectivement se faisait sentir et devenait de plus en plus possible. Cet éveil de la conscience collective chez les Acadiens date des années 1880, mais lui avait précédé une quarantaine d'années de transition où quelques institutions d'envergure avaient vu le jour, grâce parfois au concours de Québécois et de Français. Cet épanouissement de la société acadienne commençait à se manifester au moment même où s'estompait dans le grand "Tout" canadien l'identité des anglophones des trois provinces Maritimes. Les "Congressistes" des années 1880 inaugureront une forme de définition globale qui marquera l'Acadie jusque vers les années 1940-50.

  Une nouvelle Acadie (1761-1786)

Le Traité de Paris (1763) devait confirmer les succès militaires de l'Angleterre en Nouvelle-France. Par ce traité, la France cédait en effet à l'Angleterre toutes ses possessions en Amérique du Nord, sauf les îles Saint-Pierre et Miquelon. Dans les provinces Maritimes, la métropole anglaise se voyait octroyer l'île Royale (Cap-Breton) et l'île Saint-Jean (ne du Prince-Édouard). Le traité réglait du même coup la possession du Nouveau-Brunswick, revendiqué depuis 1713 à la fois par l'Angleterre et par la France. Au point de vue administratif, l'Angleterre décida d'inclure tout le territoire des Maritimes dans la province de la Nouvelle-Écosse. La conquête de l'Acadie était faite.

Au lendemain du Traité, les Acadiens pour la plupart dispersés, ne posaient plus de menace à l'hégémonie anglaise.Migrations et retour, peinture de Claude Picard Et c'est pourquoi le "Board of Trade", en 1764, décida de permettre aux Acadiens de revenir dans leur ancienne patrie moyennant deux conditions: ils doivent accepter le serment d'allégeance, inconditionnellement, et ils doivent se disperser en petits groupes.

C'est ainsi qu'à partir de 1764 les Acadiens reviennent, non pas par "caravanes" de quelques centaines de personnes, comme on l'a parfois prétendu, mais par petits groupes. Cette histoire du retour des Acadiens restent à faire, mais l'on sait que les Robins, entrepreneurs de Jersey (Île anglo-normande appartenant à l'Angleterre) s'intéressant à la pêche, ont contribué au rapatriement d'un bon nombre d'Acadiens qui se trouvaient alors en Europe. Un bon nombre revint également des États-Unis et du Québec, mais la plupart ne retournèrent pas en Nouvelle-Écosse: ils préférèrent se diriger vers le Nouveau-Brunswick actuel, loin des pressions anglaises. La vallée de la rivière Saint-Jean et la côte est du Nouveau-Brunswick reçurent ainsi, entre 1764 et 1786, d'importants apports francophones. Ceux qui malgré tout optèrent pour la Nouvelle-Écosse actuelle s'établirent dans les régions de la Baie Sainte-Marie à l'Ouest, et de Chéticamp â l'est (Cap-Breton). Quant aux Acadiens qui poursuivirent leur pérégrination jusque dans l'Île du Prince-Édouard, ils se dirigèrent vers la région de Malpèque.

 

sermant d'allégence

Pendant ce temps, l'Angleterre continuait l'organisation du territoire. La toponymie prenait un autre visage: Les Mines devenait le Canton de Horton; Rivière-aux-Canards devenait Cornwallis; Baie Verte devenait Cumberland; Chignectou devenait Amherst; Tintamarre devenait Sackville; le Cap Fourchu devenait Yarmouth, etc. Cette tradition de changer les noms français pour des noms anglais sera maintenue jusque dans le XXe siècle: Petit Sault deviendra Edmundston, Nipisiguit (ou Saint-Pierre) deviendra Bathurst, Le Coude deviendra The Bend puis Moncton, etc. Quand on conservera un nom indien, on lui donnera souvent une orthographe anglaise comme Chipagan qui deviendra Shippigan, Bouctouche qui deviendra Buctouche, Chimougoui qui sera transformé en Shemogue, etc.

Après avoir fait arpenter l'île Saint-Jean par Samuel Holland qui l'avait divisée en 67 lots d'environ 20,000 acres chacun, l'Angleterre s'était interrogée quant au mode de distribution des terres. Les avis étaient partagés: Lord Egmont voulait se faire octroyer toute l'île avec le titre de "Lord Paramount"; il y projetait une colonie semi-féodale avec ses manoirs et ses barons. (Le Duc de Richmond pensait de même pour l'île Royale et il en sollicitait la concession). D'autres voulaient un mode de concession qui eût octroyé les terres directement aux colons. Londres préféra plutôt faire tirer au sort 64 des 67 lots et les distribua à des personnages qui avaient, selon elle, bien mérité de la patrie. On réserva trois lots pour subvenir à l'entretien des écoles, des églises et du gouvernement. Ce système de "propriétaires foncier, absents" devait nuire au développement de l'île jusqu'en 1873, année de l'entrée de l'Île dans la Confédération canadienne. Entre-temps, les titres de propriété changeaient de main et la plupart des propriétaires, ne résidant pas sur file, ne s'occupaient pas vraiment d'honorer leurs contrats. La population de l'Île, Acadiens et anglophones demeuraient donc sur des terres qu'elle ne pouvait racheter, aux prises avec les tracasseries journalières des agents des propriétaires. Les Acadiens, qui pour la plupart se trouvaient sur le lot no 17 du Colonel Compton ne purent s'entendre avec leur seigneur: ils déménagèrent donc vers 1812 dans la région de la Baie d'Egmont, plus au Sud.

Trouvant difficile d'administrer, depuis Halifax, une colonie aussi lointaine que l'île Saint-Jean, Londres décida, en 1769, d'ériger l’île en colonie autonome. Séparée de la Nouvelle-Écosse, la nouvelle province reçut le nom de "Prince Edward Island" en l'honneur de Edward Augustus, duc de Kent, futur père de la Reine Victoria et qui séjournait alors au Canada. La capitale fut maintenue sur l'ancien site de Port-la-Joye, mais on la rebaptisa "Charlottetown". Une législature provinciale, convoquée pour la première fois en 1773, compléta l'organisation de l'Île du Prince-Édouard. Cela mettait fin à six années (1763-1769) d'administration où l'Union des Maritimes avait été virtuelle.

Quant au Cap-Breton, dépendante de la Nouvelle-Écosse, ses colons vivaient dans la plus grande pauvreté. En 1765, quand cette région enverra deux représentants à la Législature de Halifax, on leur répondra que cette partie de la province, n'ayant pas de francs tenanciers, n'avait pas droit à des représentants; ils furent donc expulsés de la Législature. Il y avait bien sur le Cap-Breton des mines de charbon, mais Londres, dès 1774, en avait réservé l'exploitation pour la Royal Navy.

La Révolution américaine vint changer cette évolution et provoqua une deuxième réorganisation de l'Empire colonial britannique (la première ayant été dictée par la conquête de la Nouvelle-France). Ironiquement, ce sont les colonies depuis longtemps britanniques qui contestèrent le plus le pouvoir anglais, alors que les colonies nouvellement acquises de la France restèrent fidèles. Il y eut bien ici et là, au Canada comme dans les provinces Maritimes, des colons qui se déclarèrent contre l'Angleterre, mais en général les habitants des anciennes colonies françaises demeurèrent fidèles à leur nouveau roi. Les campagnes de la Nouvelle-Écosse, notamment celles de l'Ouest, parurent pour un temps pencher du côté des Américains, mais en général ils ne dépassèrent pas le stade de la neutralité. Au Nouveau-Brunswick, Isaïe Boudreau, de Memramcook, enrôla une vingtaine d'Acadiens pour soutenir l'effort de l'Américain John Allen dans son incursion contre le fort Cumberland, tandis que les Amérindiens de l'est du Nouveau-Brunswick menaçaient de s'allier aux colonies rebelles, ce que leur missionnaire réussit à prévenir.

La Révolution américaine devait aboutir au Traité de Versailles par lequel l'Angleterre reconnaissait l'indépendance des treize colonies américaines. Désormais, l'Empire britannique en Amérique du Nord recouvrait seulement ce qui avait été autrefois la Nouvelle-France. Mais alors que les anciennes colonies françaises, après 1763, étaient demeurées françaises dans la mesure où les francophones étaient en majorité, ces mêmes colonies prenaient maintenant un aspect davantage britannique avec l'arrivée des Loyalistes.

Les Loyalistes étaient ces milliers de colons américains qui étaient demeurés fidèles à l'Angleterre durant la Révolution. Ils avaient perdu la guerre et se voyaient forcés de quitter les nouveaux États indépendants. C'est ainsi qu'il en vint 30,000 dans la province de la Nouvelle-Écosse (qui incluait alors le Nouveau-Brunswick). Ils arrivaient ici avec l'assurance que l'Angleterre les soutiendrait financièrement dans leurs nouveaux établissements. Fortement convaincus de la supériorité des institutions britanniques, ils voulaient tenter de reconstruire dans l'ancienne Nouvelle-France une société qui refléterait leur vision du monde, une société hiérarchisée, monarchique, fidèle à son roi.

On a écrit que l'Angleterre divisa à nouveau la Nouvelle-Écosse, en 1784, pour "diviser afin de régner". On sait au contraire que ce sont les Loyalistes eux-mêmes qui demandèrent à l'Angleterre la création d'une nouvelle province où ils seraient la majorité; ils se méfiaient trop des anciens habitants de la Nouvelle-Écosse. Ces anciens habitants, c'est-à-dire ces anglophones arrivés en Nouvelle-Écosse avant 1776, avaient trop, aux yeux des Loyalistes, affiché une attitude de neutralité. Mieux valait obtenir un territoire où ils pourraient implanter leur idéal. Accédant à leur demande, l'Angleterre créa alors (en 1784) la "Province of New Brunswick" et la "Province of Cape-Breton". Il y avait donc en 1784 quatre provinces dans la région des Maritimes: la Nouvelle-Écosse, le Nouveau-Brunswick, le Cap-Breton et l'Île du Prince-Édouard.

L'arrivée des Loyalistes marqua profondément les provinces Maritimes. Jusque-là l'immigration des colons anglophones avait évolué selon un rythme assez lent. Mais à partir de 1784, notamment au Nouveau-Brunswick, le caractère britannique des provinces Maritimes devait s'accentuer fortement; dans cette dernière province les Loyalistes devaient garder pour longtemps les postes-clés de la fonction publique et du gouvernement, telle la famille Odell qui conserva en son sein le Secrétariat provincial (comme s’appelait alors l'actuel ministère des Finances) pour une période de soixante ans.

Quant aux Acadiens, ils voyaient cet afflux de colons britanniques avec une certaine appréhension, le voisinage des anglophones ne leur ayant pas, auparavant, toujours été bénéfique. C'est pourquoi, entre 1784 et 1786, les Acadiens qui s'étaient établis aux environs de Sainte-Anne (Fredericton) demandèrent des terres situées dans le Nord de la province et partirent vers la région du Madawaska (comté de Madawaska et une partie du comté de Victoria) et le comté de Gloucester (qui faisait partie, à l'époque, du vaste comté de Northumberland).

Des historiens francophones ont parlé des exactions des Loyalistes à l'endroit des Acadiens durant cette période. Certains faits démontrent en effet que les relations entre les deux groupes, à la rivière Saint-Jean, furent difficiles. Mais il semble davantage évident que les Acadiens, en fuyant le voisinage anglophone, aient surtout cherché à vivre au sein des régions à majorité française, et que ces relations difficiles avec les Loyalistes, dont on a parfois exagéré la portée, ne furent pas nécessairement déterminantes dans les migrations vers le Nord.

En 1786 la géographie acadienne des Maritimes se trouve établie pour l'essentiel. Jusqu'à la deuxième Guerre mondiale, aucune région des Maritimes ne sera peuplée par les Acadiens qui ne l'étaient avant 1786; les mouvements de colonisation, aux 19e et 20e siècles, ne concerneront que l'arrière-pays des paroisses acadiennes fondées plus tôt. Quant aux Acadiens réfugiés au Québec, ils seront le noyau de nouvelles paroisses notamment en Gaspésie méridionale, dans la région de Bécancour-Nicolet, non loin de Trois-Rivières, en même temps que dans la vallée du Richelieu. Les Acadiens rapatriés en France aboutiront à Belle-Ile-en-Mer (Bretagne) pour certains, ou au Poitou pour d'autres. Le comte de la Péruse essaiera même de fonder au Poitou une colonie agricole acadienne; ce sera peine perdue: la plupart de ces Acadiens préféreront encore le Nouveau Monde et ils s'embarqueront pour la Louisiane.
 


Source : Petit manuel d'histoire d'Acadie, de1755 à 1767, Librairie Acadienne, Université de Moncton, Léon Thériault, 1976

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Dernière mise à jour de cette page: 22 mai, 2004
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