Vers une perception de l'identité acadienne (1846-1867)
Ce quart de siècle marque la fin de l'époque de l'enracinement. Dans les provinces maritimes, cette période en fut une d'effervescence politique et de progrès économique.

En effet, comme les autres colonies britanniques de l'Amérique du Nord, la région des maritimes fut marquée, politiquement, par la lutte pour le gouvernement responsable 40 puis pour les pourparlers qui aboutirent à la Confédération canadienne. Économiquement, les provinces maritimes connurent une prospérité sans précédent fondée sur ce que les historiens anglophones appellent les trois "W": "Wood, Wind, Water". Le bois servait à la construction navale, le vent soufflait dans les voiles des rapides goélettes et schooners, l'eau faisait fonctionner les moulins (scieries ou moulins à farine). La navigation à vapeur et les chemins de fer n'avaient pas encore captivé l'imagination des entrepreneurs, d'où l'importance primordiale des communications par eau.

C'est justement pendant ce temps que les Acadiens commencèrent à s'éveiller à l'idée qu'ils formaient une entité collective distincte des autres groupes qui les entouraient. Mais ce premier éveil de la conscience collective reçut une forte impulsion de l'extérieur, c'est-à-dire de personnes qui n'étaient pas acadiennes, mais qui contribuèrent néanmoins à la perception et à la définition de l'entité acadienne.

Parmi ces étrangers qui mirent l'Acadie à la mode, il faut d'abord retenir le nom de William Chandler Haliburton, juge et historien de la Nouvelle-Écosse qui publia. en 1829, deux volumes intitulés An Historical and Statistical Account of Nova Scotia. Cet ouvrage était écrit en anglais et concernait surtout les anglophones de la Nouvelle-Écosse, mais les Acadiens y étaient traité avec une sympathie évidente.

C'est ce récit d'Haliburton qu'utilisa ensuite le poète américain William Wadsworth Longfellow pour écrire son célèbre poème Évangéline qu'il publia en 1847. Ce long poème en langue anglaise raconte l'histoire d'Évangéline Bellefontaine et de Gabriel Lajeunesse, fiancés avant les événements de 1755, mais que la Déportation sépara. Le poète raconte cette idylle depuis la Déportation jusqu'à ce que Évangéline, après des années de recherche dans le Centre-ouest américain, trouve enfin son fiancé, vieillard mourant dans un hospice. L'Acadie entrait dans le domaine littéraire par la porte de la poésie. Il ne s'agissait pas là, bien sûr, d'un récit historique, mais avec des personnages acadiens et la Déportation comme contexte, il contribua pour beaucoup à créer chez les Acadiens un sentiment d'appartenance commune à une entité nationale. Traduit dans plus de quinze langues, dont en français par le Québécois Pamphile Lemav, ce poème alimenta la légende acadienne; Évangéline et Gabriel devinrent vite des héros, surtout Évangéline. On fit semblant d'oublier que cette fiction avait un Américain pour auteur; importait davantage que le poème symbolisât l'éparpillement du peuple acadien, ses difficultés à s'enraciner à nouveau, mais aussi, finalement, ses retrouvailles comme peuple.

L'identité acadienne inscrite dans la légende du poète, il restait à la prose à en donner des assises davantage historiques. Ce fut là l'oeuvre de l'historien français François Edme Rameau de Saint-Père (1820-1899). Ce Français de France écrivit en effet le premier ouvrage historique qui traitât, en langue française, de l'histoire des Acadiens. Il s'agissait de La France aux colonies: Acadiens et Canadiens, publié à Paris en 1859. Bien que cette étude concernât à la fois les Québécois ("Canadiens") et les Acadiens, il suscita en Acadie un vif émoi: pour la première fois, les Acadiens pouvaient lire leur histoire en leur langue; ils apprenaient qui ils étaient.

Rameau continuera à s'intéresser aux Acadiens: il fera deux voyages en Acadie, l'un en 1860, l'autre en 1889. Sa correspondance avec les dirigeants acadiens de l'époque, que l'on peut consulter au Centre des Études Acadiennes de l'Université de Moncton, est une mine précieuse de renseignements sur les préoccupations de ces premiers définiteurs de la réalité acadienne. Rameau est passé à l'histoire comme le "Grand Ami" des Acadiens. On sollicitait ses conseils quant à l'effort de colonisation, quant à la presse, quant aux démêlés entre le clergé acadien et le clergé irlandais, en fait, quant aux grandes options qui s'offraient alors au peuple acadien. Poursuivant son oeuvre historique, il publia, en 1889, son oeuvre maîtresse Une colonie féodale en Amérique. Il s'agissait d'un ouvrage en deux tomes (le premier tome était paru en 1877, mais Rameau le reprenait en 1889) qui résumaient toute l'histoire acadienne de 1604 à 1881 et dont l'exactitude surprend sous plus d'un rapport.

Chez les romanciers, l'Acadie et les Acadiens devenaient de plus en plus un thème. Le Québécois Napoléon Bourassa (1827-1916) publiait en 1866 Jacques et Marie, roman qui raconte en prose ce que Longfellow avait dit en vers, quoique Napoléon Bourassa, tout romancier et artiste qu'il fût, s'appuyait davantage sur les sources. En 1944, le romancier Eugène Ached publia un Jacques et Marie "qui, de son propre aveu, est beaucoup plus une adaptation qu'une réédition" de l'original.

En histoire proprement dite, les spécialistes se mirent à débattre la question de la responsabilité de la Déportation: fallait-il en imputer le blâme au Gouverneur Lawrence qui aurait outrepassé son autorité? Fallait-il y voir l'oeuvre de la politique officielle de l'Angleterre? et que dire du rôle des Acadiens entre 1713 et 1755?

Si les "étrangers" commençaient à s'intéresser au peuple acadien, c'est que les Acadiens eux-mêmes commençaient à se donner des objectifs d'envergure collective. Ainsi, en politique, les Acadiens avaient élu leur premier député de langue française en 1836 à la Législature de Halifax (il s'agissait de Simon d'Entremont). En 1846, c'était le tour des Acadiens du Nouveau-Brunswick à élire l'un des leurs: Amand Landry fut élu à la Législature de Fredericton pour le comte de Westmorland. Un vase d'argent lui fut présenté par ses collègues de la Législature en témoignage de son honnêteté à une époque où les moeurs politiques étaient assez relâchées. Enfin en 1854, Stanislas Poirier devenait le premier Acadien à siéger à la Législature provinciale de Charlottetown. Il reste cependant que ce n'est qu'après la Confédération canadienne (1867) que les Acadiens paraîtront s'intéresser vraiment au domaine politique.

Mais s'il est un domaine où l'acadianité commençait à se faire sentir, c'était bien celui de l'éducation. Jusque-là seules existaient quelques écoles; il n'y avait pas d'institutions d'enseignement supérieur. Il n'y avait pas non plus, en 1840, d'avocats, de médecins acadiens. Il n'y avait pas, dans les trois provinces maritimes, dix prêtres acadiens, et les quelques-uns qui y oeuvraient avaient dû faire leurs études secondaires soit au Québec ou dans des institutions irlandaises (Charlottetown, notamment).

C'est dans ce contexte que l'abbé François-Xavier LaFrance 47 ouvrit à Saint-Joseph-de-Memramcook (Nouveau-Brunswick) en 1854, le premier établissement d'éducation supérieure de langue française en Acadie moderne. Ce prêtre québécois avait déjà été curé de Tracadie (1842-1852) où il s'était occupé des Lépreux avec succès. Transféré à la cure de Memramcook en 1852, l'abbé LaFrance se trouvait maintenant dans l'une des plus riches paroisses acadiennes de l'époque, comme en fait foi la dîme perçue dans cette paroisse en 1860:

5 400 boisseaux de patates
3 000 boisseaux d'avoine
1 200 boisseaux de sarrasin
150 boisseaux de blé
150 boisseaux d'orge

C'est dans cette paroisse agricole relativement prospère que l'abbé LaFrance conçut l'idée d'un collège: il acheta des terrains, y fit construire un édifice de 45 pieds sur 30 et y invita son frère, Charles LaFrance, instituteur à Shippagan, à venir y dispenser des cours. Lui-même ajouta l'enseignement à ses fonctions de curé. Il nomma son institution "Séminaire Saint-Thomas", du nom du patron de la paroisse. Au cours de la première année, 44 élèves figurèrent au registre durant le jour, et une vingtaine le soir, en 1855, l'abbé LaFrance s'adjoignit les services d'une institutrice pour l'enseignement des filles. D'autres professeurs s'ajoutèrent, mais du point de vue financier l'entreprise se portait mal, si bien qu'en 1862 le Collège dut fermer ses portes.

L'abbé LaFrance porta le problème de l'enseignement supérieur francophone auprès de son évêque, Mgr John Sweeney (1821-1901), évêque de Saint-Jean. L'abbé n'avait pas tellement joui de la sympathie du prédécesseur de Mgr Sweeney, Mgr Thomas Louis Connolly: en 1857, quand l'abbé LaFrance lui avait demandé des religieuses françaises pour un couvent qu'il avait commencé à construire à Memramcook, Mgr Connolly lui avait répondu que les seules religieuses admises dans son diocèse étaient les Soeurs de la Charité, communauté anglophone. Mais Mgr Sweeney avait été l'élève de l'abbé LaFrance à l'époque où celui-ci enseignait au Séminaire de Charlottetown. C'est ainsi que Mgr Sweeney rencontra à Boston le Supérieur de la Congrégation de Sainte-Croix, communauté fondée en France en 1820 et établie au Canada en 1858, et lui fit part des problèmes du Collège. L'abbé Moreau, c. s. c., accepta l'offre de l'évêque: en 1864 le Séminaire de l'abbé LaFrance rouvrait ses

Source : Petit manuel d'histoire d'Acadie, de1755 à 1767, Librairie Acadienne, Université de Moncton, Léon Thériault, 1976

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Dernière mise à jour de cette page: 22 mai, 2004
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